ÉCRITE EN TÊTE PU RECUEIL DES LETTRES QUI PRÉCÈDETST
Rome, le 19 mars 1812.
Si quelqu’un voit ceci, on s’étonnera que j’aie voulu conserver de pareilles misères. Mais le fait est que ces chiffons, qui ne signitient rien pour tout autre , me rappellent à moi mille souvenirs; et qu’ayant déjà passé la meilleure et la plus belle moitié de ma vie , je me plais désormais à regarder en arrière. J’ai regret seulement que cette idée me soit venue si tard ; et plût à Dieu que j’eusse de semblables mémoires de mes premières années!
A MADAME LA PRINCESSE DE SALM
Rome, le 20 juillet 1812.
, [ Le 23 octobre 1812 , au moment même où la conspiration dite Mal-
let éclatait, M. Courier partit pour Tours. Il passa à Orléans le 24 ou le 25 , et le lendemain il se rendit à Blois. Les gendarmes de cette ville lui demandèrent son passe-port, et comme il n’en avait pas, il fut arrêté et mis en prison. On lui permit d’ticrire à ses amis de Paris, et ceux-ci obtinrent aisément du préfet de police , Réal, les ordres nécessaires pour le faire mettre en liberté. Après quatre jours entiers de détention, il continua son voyage vers Tours et Luynes. ]
Tout à l’Iieure encore deux gendarmes me gardaient à vue jour et nuit ; le jour ils me couvaient des yeux, et la nuit, avec deux chandelles, ils m’éclairaient de près pour dormir, crainte qu’on ne m’enlevât par l’air. Je ne pouvais , sauf respect, faire mon grand tour sans l’assistance de ces deux messieurs. On vous aura conté cela. J’étais un conjuré : j’avais entrepris de faire passer la couronne dans une autre branche. Si on m’eût coupé la tête pour crime d’État, c’eût été pour vous un grand lustre : rien n’honore plus une famille, et tous mes parents auraient mis cela dans leurs papiers. Malheureusement on s’aperçut que j’étais un pauvre diable qui ne savait pas même qu'il y eût des conspirations, et on m’a laissé aller. Tout cela ne me serait point ar-
LETTBBS INÉDITES,
rivé .si je VOUS avais vue cette année; car un bonheur amène l’autre. Mais une fois en guignon , tout tombe sur un pauvre homme.
On dit que nous avons à Hasbourg ou Hasbruck, ou Hasbroek , une cousine d’environ seize ans , dont la figure et le caractère ne font point du tout de déshonneur à la famille, une fort belle personne, aussi sage que belle, et tout à fait aimable. Sur un pareil bruit, chère cousine, il y a dix ou douze ans, j’aurais été rôder dans ce canton sans rien dire. Mais à présent je puis déclarer mon projet, et annoncer que j’irai là tout exprès pour voir cette merveille; car je ne puis croire ce qu’on en dit, que je ne l’aie vue et touchée.
•Te vois vos enfants le dimanche chez M. Marchand ; ils sont jolis et dignes de vous ; l’aîné surtout montre de l’esprit. Je ne laisse pas, tout diables qu’ils sont, de leur apprendre quelquefois des polissonneries de mon temps , inconnues dans ce siècle-ci , où tout dégénère. Alfred fera ce qu’il voudra; mais je suis fâché qu'on les désole pour des études assomiflantes, et dont l’utilité, après tout, est douteuse.
Ne comptez-vous pas, dites-moi, vous ou votre mari, venir bientôt à Paris ? Si vous ne venez , je vais vous voir. Je pensais d’abord devoir attendre la belle saison ; mais depuis , réfléchissant à l’incertitude de la vie, j’ai trouvé que c'était sottise de différer un plaisir, surtout quand on a comme moi quarante ans et des cheveux blancs : rien n’est plus vrai. J’en ai beaucoup, et je les garde précieusement pour vous les faire voir. Que direzvous à cela? car enfin, ou le proverbe ment, ou ma tête n’est pas celle d’un fou , comme il vous a plu de le dire, sans reproches, en bien des rencontres. Je veux vous demander là-dessus une petite explication au coin du feu , nous deux, si je m’y trouve, comme je l’espère, avec vous cet hiver.
Répondez-moi bien vite. Vos lettres sont charmantes : j’aime fort à en recevoir, quoiqu’il n’y paraisse guère. J’en regrettai fort une que je devais avoir à Milan, et que je n’y trouvai point, sans doute par le retard de mon voyage. Vous avez un style naturel et fort agréable. Pour moi , je griffonne tout le jour des choses assez ennuyeuses, et je n’en puis plus quand il s’agit de faire une lettre qui m’amuserait.
ECRITES DE FBANCE ET D’iTALIE.
LETTRE DE M. AKERBLAD.
Rome, le 22 décembre 18t2.
Mon cher ami, j’ai eu de vos nouvelles par M. de Sacy, qui m’a instruit de l’aventure qui vous est arrivée. Cette petite admonition vous était nécessaire pour vous apprendre à connaître le prix d’un passe-port, chose qu’on n’a jamais pu vous mettre dans la tête. Je voudrais qu’en même temps cela vous dégoûtât d’un pays où l’on coffre les gens pour si peu de chose, et vous décidât à revenir en Italie, où votre bout de ruban rouge vous a toujours servi de passe-port. D’ailleurs , avouez franchement que vous n’êtes pas si bien à Paris que vous l’étiez à Frascati ou à Rocca di Papa. Vous m’aviez promis de m’écrire de Paris ; mais vos amis de Rome sont tout à fait oubliés. Que dis-je vos amis? ni la princesse ' , ni madame Millingen , ni même votre maîtresse, ne reçoivent de vos nouvelles. La pauvre Rose dépérit à vue d’œil, et si elle ne se pend pas, elle Unira par mourir de consomption; tout cela pour vos beaux yeux. Vous parlerai-je des fouilles? mais elles ne vous intéressent que faiblement. Vous rendrai-je compte des disputes qui ont eu lieu entre les antiquaires sur la statue de Pompée et sur l’arène de l’amphithéâtre? Il faudrait des volumes , et les combattants en préparent qui seront bientôt imprimés. Une nouvelle de Naples , si vous ne la savez pas , c’est qu’on va publier tous les papyri déroulés , sans traduction, notes, ni commentaires. C’est une idée que votre serviteur a suggérée à Millin , qui en parla à la reine. Cela fait enrager les Napolitains, qui avaient spéculé sur ces papyrf, dontlh publication , à leur manière , demandait au moins trois ou quatre siècles.
Le roi d’Espagne, c’est-à-dire le ci-devant, voulut l’autre jour visiter la bibliothèque Vaticane ; là-dessus , grands préparatifs, avec ordre aux scrittori de se mettre en gala pour le jour fixé. Or, vous savez qu’Artiati, qui se passe de chemise, n’a jamais eu d’autre habillement que la redingote que vous lui connaissez. Ses trois camarades , aussi philosophes que lui , ne sont pas plus élégants : ainsi, point de toilette extraordinaire. L’inten-
' Gaetani.
ta
LETTRES INÉDITES
dant qui devait accompagner le roi , fort choqué de l’accoutrement de MM. les scritlori, leur ordonna sévèrement de ne point paraître devant Sa Majesté, au grand chagrin de mes quatre philosophes.
Adieu, mon cher ami, j’attends avec impatience de vos nouvelles. Parlez-moi de vous , de votre Xénophon, de Coray, de Clavier, et mille choses à ces messieurs et à l’aimable et savant^**.
f Courier, revenu à Paris à la fin d’octobre, y passa tout rtiiver et le printemps de 1813, partageant son temps entre l’étude et le jeu de paume, pour lequel son ancienne passion s’était réveillée. Au mois de juillet il alla s’établir à Saint-Prix , dans la vallée de Montmorency , pour y jouir de l’air de la campagne, et pour mettre la dernière main à ooe nouvelle traduction de Daphnis et Chloé , qui fut, à cette époque, imprimée chez Firmin Didot. ]
A M>« LA PRINCESSE DE SALM-DYCK