‹ Œuvres de P.L. Courier précédées de sa vieChapitre 23 sur 141 · TION DE NOS SIÈCLES · texte numérisé non relu

TION DE NOS SIÈCLES

Messieurs, c'était aussi pour conserver l’innocence d’un prince enfant, du dernier rejeton d’une race royale, que Massillon | élevait sa voix éloquente. Il est triste de penser que si Massillon vivait encore , il se verrait probablement traduit sur les bancs d’une cour d’assises!...

Au surplus, ce n'est point une assertion sèohe et dénuée de preuves que l’auteur vous présente. Il ne s’est pas borné à censurer les moeurs de la cour : il a justifié sa censure par des faits; sa critique n’est que la conséquence forcée de ces faits ; avant d’attaquer la conséquence , prouvez que les faits sont controuvés.

Voici la triste alternative que je présente à l’accusation. Ou vous niez, lui dirai-je, les faits rapportés dans l’écrit; et ato les monuments historiques sont là pour vous confondre : ou vous les avouez, mais vous en faites l’apologie; et alors c’est vousmême qui outragez la morale publique : ou vous les avouez et 1rs ' condamnez, et vous prétendezcependantque j'aurais dû lestaire. parce que les coupables ont siégé sur le trône ou près du trône; et alors c’est encore au nom de la morale publique que je re|>oussp cette doctrine honteuse. Quoi! desdésordres coupables aurontélé commis, et l’histoire, l'institutrice des peuples et des rois. | devra garder le silence! Quoi ! l’adultère aura souillé les palais, et vous commanderez, au nom des mœurs , respect pour l’adultère ! il y aura des vices privilégiés ! Des scandales auront no | brevet d’impunité; et si, à l’aspect des mœurs outragées , je laisse éclater mon indignation, c’est mon indignation qui sera criminelle; c’est moi qui aurai outragé les mœurs!

Messieurs, l’Égypte honorait ses rois, mais elle jugeait leur \ cendre , et le jugement des morts était la leçon des vivants et ' de la postérité.

Que signifie cette distinction qu’on s’est efforcé d’établir entre ! l’histoire et d’autres écrits? La vérité a-t-elle, pour se montrer, j des formes privilégiées? existe-t-il un genre d’ouvrages dans les- | quels la vérité soit criminelle?

C’est, il Ciutiedire, c’est la première fois qu’on voit un écrirain |

traduit devant les tribunaux pour avoir rapporté des faits dont on ne conteste point la sincérité! Cest la première fois que l’accusation vient nous tenir cet étrange langage : Cela est vrai, mais vous ne deviez pas le dire. Nous avons vu incriminer des doctrines , condamner des opinions ; il nous restait à voir accuser des souvenirs historiques; il nous manquait de voir traîner la vérité devant la cour d’assises !

C'est, dites- vous, attenter à la gloire nationale, c'est dépouiller la nation de son plus riche patrimoine.

Ce ne serait plus alors qu’une simple question d’amour-propre national , et non plus une question de morale politique.

Mais est-ce donc flétrir la nation , que de flétrir les vicos de quelques hommes dont les noms figurent dans son histoire? une nation est-elle solidaire pour tous les individus qui la çomposent ? Le patrimoine de l’honneur national se compose- t-il des vices ou des crimes dont elle a été le témoin ? Vous nous reprochez d’avoir attenté à la gloire nationale? Ai-je donc essayé d’avilir les trophées de Fontenoi, les vertus de Sully, les lauriers de Racine? Voilà le patrimoine de l'honneur national ; la France peut revendiquer la solidarité de la gloire; elle ne revendiquera jamais la solidarité de la honte.

On a plus vivement encore insisté sur le troisième chef d’accusation. Suivons le ministère public sur ce nouveau terrain.

M. Courier s’attache à prouver, comme nous l’avons vu, qee le voisinage de la cour est dangereux pour les simples habitants de la campagne. Une des choses qu’il redoute dans ce voisinage, c’est la contagion des mauvaises mœurs. Voici, à cet égard, comme il s’exprime :

« Sachez qu’il n’y a pas en France une seule famille noble, « mais je dis noble de race et d’antique origine, qui ne doive sa » fortune aux femmes; vous m’entendez. Les femmes ont faitles

* grandes maisons ; et ce n’est pas , comme vous croyez bien, « en cousant les chemises de leurs époux, ni en allaitant leurs <1 enfants. Ce que nous appelons, nous autres, honnête femme,

• mère de famille , à quoi nous attachons tantde prix , trésor |K)ur « nous , serait la ruine du courtisan. Que voudriez-vous qu’il fit a d’une dame Honesta, sans amants, sans intrigues, qui, sous « prétexte de vertu , claquemurée dans son ménage , s’attache-

PROCES

« rail à son mari? Le pauvre homme verrait pleuvoir les grâces

• autour de lui , et n’attraperait jamais rien. De la fortune des ■ familles nobles, il en paraît bien d’autres causes , telles que le « pillage, les concussions , l’assassinat , les proscriptions, et a surtout les confiscations. Mais qu'on y regarde, et on verra « qu’aucun de ces moyens n’eût pu être mis. en œuvre sans la

• faveur d’un grand, obtenue par quelque femme; car, pour

• piller, il faut avoir commandements , gouvernements, qui ne « s’obtiennent que par les femmes; et ce n’était pas tout d’as- « sassiner Jacques Cœur ou le maréchal d’ Ancre , il fallait, pour « avoir leurs biens, le bon plaisir, l’agrément du roi,c’est-à- « dire des femmes qui gouvernaient alors le roi ou son ministre. « Les dépouilles des huguenots , des frondeurs, des traitants, « autres faveurs, bienfaits, qui coulaient, se répandaient parles « mêmes canaux aussi purs que la source. Bref, comme il n’est, « ne fut ni ne sera jamais, pour nous autres vilains, qu’un « moyen de fortune , c’est le travail ; pour la noblesse non plus « il n’y en a qu’un , et c’est... c’est la prostitution , puisqu’il faut, O mes amis, l’appeler par son nom. »

Laissant de coté tous les commentaires plus ou moins infidèles qu’on a faits sur ce passage, et le réduisant à son expression la plus simple, qu’y découvrons-nous? Cette proposition fondamentale , et dont le passage entier n’est qu’un développement : « Que les mœurs des courtisans sont corrompues. » J’aurais difficilement imaginé que cette proposition fût outrageante pour la morale publique, et que les mœurs des cours du.s?ent être pour nous un objet de vénération. Depuis quand n’est-il donc plus permis de dire, d’une manière générale, que tel vice, tel défaut , tel genre de dépravation règne dans telle classe de la société?

Ici, j'interpelle encore l’accusation. Niez-vous les faits? J’offre de les prouver. Les avouez-vous? J’ai donc eu raison d’avancer ce que j’ai avancé.

Expliquez-vous enfin d’une manière catégorique. Est-ce pour avoir controuvé des faits que vous m’accusez? Ce n’est plus qu’une question de vérité historique; nous pouvons la décider avec des autorités. M’accusez- vous pour avoir dit des vérités fâcheuses à quelques amours-propres? Alors, je vous demande

DE jeAUL-DOmS COUBIEB.

^ OÙ est la loi qui condamne la vérité , et qui fait du mensonge , un devoir de morale publique. Mais du moins expliquez-vous : parlez; qu’on sache ce que vous voulez, ce que vous prétendez. , JNiez franchement les faits, ou bien avouéz-les franchement, ^ sans vous perdre en vaines déclamations qui ne prouvent rien , . si ce n'est votre embarras et votre faiblesse.

Pour moi, je vous dirai que, de tout temps, rhistorien, le , moraliste, l’écrivain satirique, ont été en possession de censurer les vices généraux, et surtout les vices des cours. Je vous IL dirai que Tauteur que vous accusez n’a fait que redire , avec ^ moins de force peut-être , ce que mille auteurs estimés avaient dit avant lui. On vous a cité iMassillon et Montesquieu ; écoutez , maintenant Mézeray et Bassompierre.

J Mézeray parle de l’introduction des femmes à la cour, « Du ^ « commencement, dit-il, cela eut de fort bons effets, cet aima-

« ble sexe y ayant amené la politesse et la courtoisie, en donnant « de vives pointes de générosité aux âmes bien faites. Mais de- « puis que Y impureté s’y fut mêlée, et que l’exemple des plus ■ « grands eut autorisé la corruption, ce qui était auparavant

« une belle source d’honneur et de vertu advint un sale ^ « BOüBBiER DE TOUS LES VICES; le déshonneur se mit en

' « CBÉDir, LA PBO'STITÜTION SE SAISIT DE LA FAVEUR; On y

« entrait, on s’y maintenait par ce moyen : bref, les charges « et les emplois se distribuaient à la fantaisie des femmes ; et « parce que d’ordinaire, quand elles sont une fois déréglées,

‘ « elles se portent à l’injustice, aux fourberies, à la vengeance

« et à la malice avec plus d’effronterie que les hommes memes , « elles furent cause qu’il s’introduisit de* très-méchantes maxi- « mes dans le gouvernement, et que l’ancienne candeur gauloise " fut rejetée encore plus loin que la chasteté. Cette corruption « commença sous le régné de François /*“■, se rendit presque « universelle sous celui de Henri II, et se déborda enfin “ jusqu’au dernier pébIode sous Charles IX et Henri « III. » — Mézeray, Hist. de France, Henri III, tom. III, pag. 446, 447.

Yoyons maintenant comment Bassompierre s’exprime sur le compte d’un courtisan. « C’était un homme assez mal fait; et il « y a lieu de s’étonner qu’il ait réussi en ce temps-là, où fon

PBOCÈS

« ne parvenait à rien que par les femmes, comme je pense « qu’il en a été de tous temps, dans toutes les cours; et « crois que qui voudrait y regarder de bien près, tkouvebait

« PLUS DE MAISONS QUI SE SONT FAITES GBANDES PAB CETTE « VOIE qu’autrement. »

Je pourrais multiplier ces citations à l’infini; il faut se borner: passons à un autre point.

I.e dernier chef d’accusation a été soutenu avec moins d’insistance; et si quelque chose m’étonne encore, c’est qu’on ne l’ait pas entièrement abandonné. Vous penserez comme moi sans doute, quand je l’aurai remis sous vos yeux.

a O vous, législateurs nommés par les préfets, prévenez te » malheur (le morcellement des grandes propriétés); faites des « lois , empêchez que tout le monde ne vive! ôtez la terre au lo- « boureur, et le travail à l’artisan, par de bons privilèges, de «bonnes corporations; hâtez- vous; l’industrie, aux chatnps » comme à la ville, envahit tout, chasse partout l’antique rt « noble barbarie : on vous le dit, on vous le crie; que tardez- « vous encore? qui vous peut retenir? peuple, patrie, honneur; « lorsque vous voyez là emplois, argent, cordons, et le baroc « de Frimont. »

Je dois vous le confesser ; dans ma simplicité , J’avais imagirve que, par une méprise étrange , mais qui n’est pas plus étrange que le reste de l’accusation, le ministère public avait pris au sérieux les conseils ironiques de l’auteur, et qu’il allait lui reprocher d'avoir engagé les pouvoirs législateurs à faire des lois

pour empêcher que tout le monde ne vive, etc., etc C’est

ainsi seulement que Jé concevais la possibilité d'une accusatioo d’outrage à la morale publique, et je me promettais de vous désabuser facilement.

Je m’étais trompé, l’accusation a pris une autre marche : et ici, je ne la comprends plus.

S’il s’agissait d’une accusation politique, je la trouverais seulement très-mal fondée ; mais enfin je la concevrais , puisque le passage a trait à la politique : mais c’est une accusation de morale publique qu’on vous présente; or, qu’ont de commun avec la morale publique le mode d'élection des députés , et la recomposition de la grande propriété?

DE PAUL-LODIS COURIER. 1S

Cesl insulter ta nation , que de prétendre qu’elle abandonne a ses préfets le choix de ses législateurs. Toujours des reproches étrangers à la question ! Mais qu’a donc écrit id M. Courier, que le gouvernement lui-méme n’ait dit cent fois à la tribune? Les ministres ne nous ont-ils pas souvent entretenus de la nécessité de donner au gouvernement de l'influeuee dans les élections? Et comment le gouvernement exerce-t-il cette influence? Par ses agents , apparemment ? Et ces agents , qui sont-ils , daiB les départements? Les préfets! Qu’a donc dit AI. Courier?

Fous offensez les chambres , en les supposant disposées à faire des lois pour ôter le pain au laboureur. Encore une accusation étrangère au procès , car nous ne sommes point accusés d’offense envers les chambres , mais d’outrages à la morale publique.

Je répondrai d’un seul mot : Si les chambres se croyaient offensées, elles avaient droit de rendre plainte et de provoquer des poursuites. Elles ne l’ont pas fait : elles ne se sont donc pas jugées offensées; et vous, vous n’avez pas droit, quand elles gardent'le silence, de devancer leur plainte et d’agir sans leur provocation.

Avantdequitter cette discussion, Je veux, messieurs lesjurés, vous proposer une épreuve irrécusable pour discerner la vérité de l’erreur, et pour apprécier les charges de l’accusation. Vous n’ignorez pas , et c’est un des plus simples axiomes de la logique , que le contraire d'une proposition fausse est nécessairement une proposition vraie : par la même raison, toute proposition qui outragera la morale publique aura nécessairement pour contraire une vérité fondamentale de morale publique. Ainsi, qu’un auteur fasse l’apologie du larcin ou du mensonge, vous n’aurez qu’à renverser sa proposition, et vous trouverez que le mensonge, que le larcin, sont des actions répréhensibles : ce sont là , en effet , des principes de morale incontestables.

Si, au contraire, la proposition ainsi renversée ne nous donne qu’un sens insigniflant, indifférent ou ridicule, il est évident que la proposition primitive ne renfermait pas d’outrage à la morale publique.

Appliquons aux propositions incriminées cette méthode d’appréciation.

PBOCÈS

La cour donne tout au prince ;

Les prêtres donnent tout à Dieu;

Les apanages , les listes civiles ne sont pas pour les prince^;

Le revenu des abbayes n’est pas pour Jésus-Christ ;

Le prince, à Chambord, apprendra ce que peuvent enségner Chambord et la cour;

J'aimerais mieux qu’il vécût avec nous qu'avec ses andtrès;

Les courtisans s'enrichissent par la prostitution ;

Les préfets ont beaucoup d’influence dans la nomination des députés....

Prenons les propositions inverses , et voyons quel est le cal^ chisme de morale publique que le ministère accusateur voudrait nous faire adopter :

Jm cour ne donne rien aux primes ;

Les prêtres ne donnent rien à Dieu;

Les apanages , les listes civiles sont exclusivement pour Id princes;

Le revenu des abbayes est exclusivement pour Jésus- Christ,

Le prince n'apprendra pas à Chambord ce que peut enseigner Chambord;

f aimerais mieux qu’il vécût avec ses ancêtres qu’avec nous ;

Les courtisans ne s’enrichissent pas par la prostitution;

Les préfets n’ont aucune influence sur la nomination des députés.

Voilà ces hautes vérités morales que le ministère public veut nous contraindre d’observer,- à peine d’amende et de prison! Messieurs , il n’eu faut pas davantage. Il n’est point de subtilité, point de sophisme, qui puissent résister à cette épreuve, aussi simple qu’infaillible : vous en avez vu les résultats ; l’accusation est jugée.

Si, après cette épreuve, vous condamnez l’écrit qui vous est déféré, plus de loi qui puisse rassurer les citoyens, plus d’écrit qui ne puisse être condamné , plus d’écrivain qui soit assuré de conserver sa fortune et sa liberté. L’accusation à'outrage à la morale publique vadeveuirpour la France ce quefut, pour Rome dégénérée, l’accusation de lèse-majesté.

DE PAUL-LOUIS COUltlEB. 153

C’est à vous de conserver à la loi son empire, à la liberté ses garanties; c’est à vous d’empêcher que ce glaive de la justice ne s’égare, et, par un abus déplorable, ne devienue l’instrument des amours-propres offensés. Il est, vous le savez, deux sortes de jugements : les uns , fruits de l’erreur, des préventions ou des ressentiments , sont l’effroi de la société; l’opinion publique les dénonce à l’histoire, et l'inexorable histoire les inscrit sur ses tables vengeresses ; les autres , dictés par l’équité , rassurent le corps social , affermissent les États , et sont transmis par la reconnaissance publique à l’estime de la postérité. Voilà quel jugement nous attendons de vous : j’ose croire que cette attente ne sera point trompée.

Ainsi parla M' Berville, avec beaucoup de facilité, de netteté dans l’expression , et assez de force parfois. A ce discours Paul- Louis voulait ajouter quelques mots; mais ses amis l'en empêchèrent, en lui remontrant qu’il n’avait de sa vie parlé en public, et que ce serait un vrai miracle qu’il pût soutenir les regards de toute une assemblée ; qu’ignorant entièrement les convenances du barreau, où s’est établie une sorte de cérémonial, d’étiquette gênante, impossible à deviner, il ferait des fautes dont ses ennemis ne manqueraient pas de profiter, et demeurerait étonné à la moindre contradiction; qu’il n’avait là pour lui que le public, auquel on imposait silence, dont même il risquait de diminuer à son égard la bienveillance par une harangue mal dite, peu entendue, interrompue; que les gens de lettres, qui avaient tenté cette épreuve avec moins de désavantage, s’en étaient rarement bien tirés; qu’il ne devait pas se flatter, pour avoir su écrire quelques brochures passables, de pouvoir aussi bien se faire entendre de vive voix : ces deux arts n’étant pas seulement fort différents en plusieurs points , mais contraires autant que l’est la concision , qui fait le mérite des écrits , au langage diffus de îa tribune ; qu’enfin , piqué comme il l’était , et de l’absurdité de l’affaire en elle-même, et du choix des jurés, et de la mauvaise foi du procureur du roi , et de la partialité servile du président, il ne pouvait manquer de s’exprimer vivement, avec peu de mesure, et de gâter sa cause aux yeux de tout le monde. Il se rendit à ces raisons, et prit patience, en enrageant de ne pouvoir au moins répondre , et contondre le mauvais

PROCES

sens (le ses accusateurs, chose facile assurément; car s’il n’eût mieux aimé déférer en cela aux conseils des gens sages qui lui veulent du bien, soit par attachement personnel ou conformité de principes, il eût prononcé ce discours , ou quelque chose d’approchant :

Messieurs,

Dans ce que vous a dit M. l’avocat général , je comprends ceci clairement. 11 désapprouve les termes dont je me suis servi pour désigner la source , respectable selon lui , très-impure selon moi, des fortunes de cour, et la manière aussi dontj’ai parlé des grands dans l’imprimé qu’il vous dénonce comme contraire à la morale, scandaleux, licencieux, horrible. Pour moi , aux premières nouvelles d’une pareille accusation, à laquelle je m’attendais peu, sûr de mou intention, n’ayant à me reprocher aucune pensée qui méritût ce degré de blâme, je crus d’abord qu’aisément j’avais pu me méprendre sur le sens de quelques mots, et donner à entendre une chose pour une autre, en expliquant mal mes idées. Car, comme savent assez ceux qui se mêlent un peu de parler ou d’écrire, rien n’est si rare que l’expression juste ; on dit presque toujours plus ou moins qu’on ne veut dire; et par l’exemple même de M. l’avocat du roi , qui me nomme ici lilielliste, homme avide de gain , spéculateur d’injure et de diffamation , vous avez pu Juger combien il est plus facile d’accumuler dans un discours ces traits de la haute éloquence, que d’appliquer à chaque chose le ton, le style, le langage qui conviennent exactement.

Je crus donc avoir failli. Messieurs, et ne m’en (donnais en aucune fa(^n. Il m'est rarement arrivé, dans ma vie, de lire une page dont je fusse satisfait, bien moins encore d’écrire sans faute. Mais en examinant ceci attentivemçnt, avec des gens qui n’ont nulle envie de me flatter, considérant le tout, et chaque phrase à part , chaque mot , (^aque syllate (je vous dis la pure vérité ) , nous n’y avons trouvé à reprendre qu’une seule chose, mais grave et fâcheuse vraiment pour l’auteur, une chose dont .M. le procureur du roi ne s’est point avisé ; c’est que cet écrit n’apprend rien : dans les passages inculpés, ni dans le reste de l’ouvrage, il n’y a rien de nouveau, rien qui n’ait été dit et redit mille fois. En effet, qu’y voit-on? les vices de la cour, les bassesses, la 14-

DE PAUL-LOUIS COURIEB-

clieté, riiypocrisie , l’avidité, la corruption des courtisans. A proprement parler, l’auteur de ce pamphlet est un homme qui crie : Venez , accourez, voyez la malice des singes, le venin des reptiles, et la rapacité des animaux de proie : j’ai découvert tout cela. Que sa naïveté vous amuse un moment , riez-en , si vous voulez; mais le condamner après, comme ayant outragé ces classes distinguées de malfaisantes bétes , l’envoyer en prison , ah ! ce serait conscience.

Pas un mot, messieurs, pas un mot ne se trouve dans cet imprimé , qui ne soit partout dans les livres que chacun a entre les mains, et que vous approuvez comme bons. Mon avocat vous l’a fait voir par de nombreuses citations ; non-seulement les orateurs , les historiens , les moralistes , mais les prédicateurs et les Pères de l’Église, ont dit ces mêmes choses, déjà dites avant eux et connues de tout temps. Tellement qu’il paraîtrait bien que l’auteur d'un pareil écrit , si ce n’est ignorance à lui et simplicité villageoise d’avoir cru dignes de l’impression des observations si vulgaires , s’est un peu moqué du public, en lui débitant pour nouveau ce que les moindres enfants savent. Mais quelle loi du Code a prévu ce délit?

Quant aux expressions qui déplaisent à vous , monsieur le président , à monsieur l’avocat du roi , débauche , prostitution , et autres que je ne feindrais non plus de répéter, c’est une grande question entre les philosophes , de savoir si l’on peut pécher par les paroles , quand le sens du discours en soi n’a rien de mauvais , comme lorsqu’on blâme certains vices en les appelant par leur nom. La dispute est ancienne, et ce sont, notez bien, ce sont les sectes rigides qui croient les mots indifférents. Nous autres , paysans , tenons cette opinion de nos maîtres stoïques, gens de travail jadis. Nous regardons aux actes surtout, au langage peu : le sens, dans le discours, non les termes, nous touche. Mais d’autres pensent autrement, et les sages, suivant la cour, parmi lesquels on peut compter messieurs les procureurs du roi, sont farouches sur les paroles. La morale est toute dans les mots, selon eux , plus sévères que ceux qui la mettent toute dans les grimaces. Ainsi, qu’on joue sur vos théâtres George Dandin et d’autres pièces où l’adultère est en action , mais où le mot ne se prononce pas , ils n’y voient rien à redire, rien contre la morale

tse

PBOCÈS

publique, et applaudissent à la peinture des vieilles mœurs qu’on veut nous rendre. Moi , que je me trouve là par hasard , homme des champs , dont les paroles vous scandalisent , monsieur l'avocat général , je rougis en voyant représentée , figurée , en public admirée, la dégoûtante débauche, la corruption infecte ; je murmure, et c’est moi qui offense la morale. On me le prouvera bien. Autre exemple : en tous lieux, et même dans les églises, j’entends chanter ici Charmante Gabrielle, au grand contentement de tous les magistrats conservateurs des mœurs. Apprenant ce que c’est que cette Gabrielle , je m’écrie aussitôt : Infâme créature, débauchée, prostituée ! Là-dessus, réquisitoire , mandat de comparoir. Pour venger la morale, le procureur du roi conclut à la prison. Est-ce le fait? Oui , messieurs ; j’ai parlé des vieilles mœurs qu’on nous prêche aujourd’hui, de la yieille galanterie des cours que l’oti nous vante; sans cacher ma pensée, ni voiler mes paroles, j’ai dit sale débauche, infâme prostitution , et me voilà devant vous, messieurs.

Mais je suis du peuple ; je ne suis pas des hautes classes, quoi que vous en disiez, monsieur le président; j’ignore leur langage, et n’ai pas pu l’apprendre. Soldat pendant longtemps, aujourd’hui paysan, n’ayant vu que les camps et les champs, comment saurais-je donner aux vices des noms aimables et polis? Peut-être aussi ne le voudrais-je pas , s’il était en moi de quitter nos rustiques façons de dire, pour vos expressions, vos formules. Dans cet écrit , d’ailleurs , je parle à des gens comme moi , villageois, laboureurs , habitants des campagnes; et si l’on m’imprime à Paris, vous savez bien pourquoi, messieurs; c’est qu’ailleurs il y a des préfets qui ne laissent pas publier autre chose que leur éloge. Les gens pour qui j’écris n’entendent point à demimot, ne savent ce que c’est que finesse, délicatesse, et veulent à chaque chose le nom , le nom français. Leur ayant dit maintes fois : Nous valons mieux que nos pères ( proposition qui m’a toujours paru sans danger, car elle n’offense que les morts), pour le prouver il m’a fallu leur dire les mœurs du temps passé. Pai cru faire merveille d’user des termes mêmes de tant d’auteurs qui nous ont laissé des Mémoires ; puis il se trouve que ces termes choquent le procureur du roi , qui les approuve dans mes auteurs, et les poursuit partout ailleurs. Pouvais-je deviner cela , prévoir.

DE PAUL-LOÜIS COURIEB. ^ tS7

medoutcrseulementquedes traits délicieux, divins, venant d’une marquise de Sévigné, d’une mademoiselle de Montpensier, ou d’une princesse de Conti, répétés par moi, feraient horreur; et que les propres mots de ces femmes célèbres, loués, admirés dans leurs écrits, dans les miens seraient des attentats contre la décence publique?

Oh! que vous serez bien surpris, bonnes gens du pays, mes voisins, mes amis, quand vous saurez que notre morale, à Paris , passe pour déshonnête; que ces mêmes discours , qui làbas vous semblaient austères, ici alarment la pudeur, et scandalisent les magistrats ! Quelle idée n’allez-vous pas prendre de la sévérité, de la pureté des mœurs dans cette capitale, où l’on met au rang des vauriens, on interroge sur la sellette l’homme qui chez vous parut juste, et dont la vie fut au village exemple de simplicité , de paix , de régularité ! Tout de bon , messieurs , peut-on croire que cette accusation soit sérieuse? Le moyeu de se l’imaginer ? où trouver la moindre apparence, le moindre soupçon d'offense à la morale publique , dans un écrit dont le public, non-seulement approuve la morale, mais la juge même trop rigide pour le train ordinaire du monde, et dont plusieurs se moqueraient comme d’un sermon de Janséniste, s’il n’était appuyé, soutenu de la pratique et de la vie tout entière de celui qui parle? En bonne foi, je commence à croire qu’il y a du vrai dans ce qu’on m’a dit. Ce sont des gens instruits de vos façons d’agir, messieurs les procureurs du roi, qui m’ont averti de cela; Dans les écrits , vous attaquez rarement ce qui vous déplaît. Quand vous criez à la morale , ce n’est pas la morale qui vous blesse.

Ici, après beaucoup d’hésitation, de doute , pour fonder une accusation , vous prenez quelques passages , les plus abominables, les plus épouvantables que vous ayez pu découvrir; et ces passages, les voici : écoutez, de grâce, messieurs; juges et jurés, écoutez, si vous le pouvez, sans frémir, ces horreurs que l’on vous dénonce : Les prêtres donnent tout à Dieu ; les leçons de ta cour ne sont pas les meilleures; les préfets quelquefois font des législateurs ; nos princes avec nous seraient mieux qu'avec leurs ancêtres. C’est là ce qui vous émeut , avocats généraux et procureurs du roi ! pour cela vous faites tant de bruit ? Votre zèle s'enflamme, et la fidélité.... Non , vous avez beau dire, il y a '

PBOCES

quelque autre chose; si tout était de ce ton dans le pamphlet que l’on poursuit au nom de la décence et des mœurs , si tout eût ressemblé à ces phrases coupables , on n’y eût pas pris garde , et la morale publique ne serait pas offensée. Prenez, messieurs, ouvrez ce scandaleux pamphlet aux passages inculpés , calomnieux , horribles, pleins de noirceur, atroces. Vous êtes étonnés , vous ne comprenez pas; mais tournez le feuillet, vous comprendrez alors, vous entendrez l’affaire; vous devinerez bientôt et pourquoi l’on se fâche , et d’où vient qu’on ne veut pas pourtant dire ce qui fâche. Feuilletez , mes.sieurs , lisez : Un prince... Vous y voilà ; un jeune prince , au collège.... C’est cela même. Que dis-je. > il s’agit de morale, de la morale publique ou de la mienne , je crois, ou de celle du pamphlet, n’importe; la morale est l’unique souci de ceux qui me font cette affaire; ils n’ont point d’autre objet, ne voient autre chose ; ils chérissent la morale et la cour tout ensemble , l’une et l’autre en même temps. Pourquoi non.> Des gens ont aimé la liberté et Bonaparte a la fois indivis.

Mais que vous fait cela, vous, messieurs les jurés? vous n’êtes pas de la cour, j’imagine. Étrangers à ses momeries , vous devez vouloir dans vos familles la véritable honnêteté, non pas un jargon , des tnanières. Conterez-vous , sortant d’ici , à vos femmes , à vos filles : Un homme a osé dire que tes dames autrefois, ces grandes dames qui vivaient avec tout le monde, excepté avec leurs maris , étaient d’indignes créatures ; il les appelle des prostituées : j’ai puni cet homme-là, je l’ai déclaré coupa» ble; on va le mettre en prison pour la morale? Jurés, si vous leur contez cela, ne manquez pas après de leur faire chanter Charmante Gabrielle, et d’ajouter encore : Oui, mes filles, ma femme, cette Gabrielle était une charmante personne. Elle quitta son mari pour vivre avec le roi, et, sans quitter le roi , elle vivait avec d’autres. Aimable friponnerie, fine galanterie , coquetterie du beau monde! Il y a des gens, mes filles, qui appellent cela débauche; ils offensent la morale, et ce sont des coquins qu’il faut mettre en prison. Évitez, sur toutes choses , les mots, mes filles, les mots de débauche, d’adultère; et tant que vous vivrez, gardez-vous des paroles qui blessent la décence , le bon ton : ainsi faisait la charmante Gabrielle.

Voilà ce qu’il vous faudra dire dans vos familles, si vous me

condamnez ici; el non-seulement à vos familles, mais à toutes, vous recommanderez de tels exemples, de telles mœurs. Autant qu’il est en vous, de la France industrieuse, savante et sage qu’elle est, vous ferez la France galante d’autrefois ; chez vous, dans vos maisons , vous prêcherez le vice , en me punissant , moi, de l’avoir blâmé ailleurs. Femmes, quittez ces habitudes d’ordre, de sagesse, d’économie; tout cela sent le siècle présent. Vivez à la mode des vieilles cours, non comme ces Ninon de l’Enclos , qui restaient filles , ne se mariaient point pour pouvoir disposer d’elles- mêmes, redoutaient le nœud conjugal; mais comme celles qui le bravaient, moins timides, s’engageaient exprès , afin de n’avoir aucun frein , se faisaient épouses pour être libres; qui... prenons garde d’offenser encore la morale! comme ces belles dames , enfin , dont la conduite est naïvement représentée dans l’écrit coupable. 11 y aura cela de curieux dans votre arrêt, s’il m’est contraire , que ne pouvant nier la vérité de cette peinture des anciennes mœurs ( car qu’opposer au témoignage des contemporains?), tout en avouant qu’elles étaient telles, vous me condamneriez seulement pour les avoir appelées mauvaises. Ainsi vous les trouveriez bonnes , et engageriez un chacun à les imiter; chose peu croyable de vous. Jurés, à moins que vous n’ayez des grâces à demander, des faveurs , et vos prolits particuliers sur la dépravation commune.

11 serait aussi bien étrange qu’ayant loué le présent aux dépens du passé , je n’en pusse être absous par vous , gens d’à présent, par vous, magistrats, qui vivez de notre temps, cerne semble; que vous me fissiez repentir de vous avoir jugés meilleurs que vos devanciers , et d’avoir osé le publier ; car cela même est expriméou sous-entendu dans l’imprimé qu’on vous dénonce, et où je soutiens , bien ou mal , que le monde actuel vaut au moins celui d’autrefois , ce qui suppose que je vous préfère aux conseillers de chambre ardente, aux juges d’Urbain Grandier, deb'argue, aux Laubardemont , aux d’Oppède, vous croyant plus instruits, plus justes, et même... oui, messieurs, moins esclaves du pouvoir. Est-ce donc à vous de m’en dédire, de me prouver que je m'abusais; et serais-je, par vous, puni de vous avoir estimés trop? J’aurais meilleur marché, je crois, des morts dont j’ai médit , si les morts me jugeaient, que des vivants loués

' PBOCÈS

par moi. Tous les écoliers de Ramus, revenant au monde aujourd’hui, conviendraient sans peine que les nôtres en savent plus qu’eux, et sont plus sages; car au moins .ils ne tuent pas leurs professeurs. Les dames galante» de Brantôme, en avouant la vérité de ce que J’ai dit d’elles, s’étonneraient du soin qu’on prend de leur réputation. Si J’osais évoquer ici, par un privilège d’orateur, l'ombre du grand Laubardemont , de ce zélé, de ce dévoué procureur du roi en son temps, il prendrait mon parti contre son successeur ; il serait avec moi contre vous, monsieur l’avocat général , et vous soutiendrait que vous et nous eu tout vivons mieux que nos anciens , comme Je l’ai dit , le redis et le dirai, du.ssiez-vous, messieurs , pour ce délit, me condamner au maximum de la peine. Mais n’en faites rien, et plutôt écoutez ce que j’ajoute ici. J’ai employé beaucoup d’étude à connaître le temps passé, à comparer les hommes et les choses d’autrefois avec ce qui e^t aujourd’hui, et j’ai trouvé, foi de pay.san, j’ai trouvé que tout va mieux maintenant, ou moins mal. Si quelques-uns vous disent le contraire, ils n’ont pas. comme moi, compulsé tous les registres de l’histoire, pour savoir à quoi s’en tenir. Ceux qui louent le passé ne connaissent que le présent.

Ainsi de la morale, messieurs : c’est moi qu’il en faut croire là-dessus , et non pas le procureur du roi. J’en sais plus que lui sans nul doute, et mon autorité prévaut sur la sienne en cette matière. Pourquoi? Par la même raison que je viens de vous dire, l’étude, qui fait que j’en ai plus appris, et par d’autres raisons encore; car la morale a deux parties , la théorie et la pratique. Dans la théorie, je suis plus fort que messieurs les procureurs du roi, ayant eu plus qu’eux le loisir et la volonté de méditer ce que les sages en ont écrit depuis trois mille ans jusqu’à nos jours. Mes principes... fiez-vous-en, messieurs, à un homme qui chaque jour lit Aristote, Plutarque, Montaigne, et l’Évangile dans la langue même de Jésus-Christ. Le procureur du roi en dirait-il autant , lui occupé de tout autre chose? car enfin les devoirs de sa charge, les soins toujours assez nombreux d’une louable ambition, sans laquelle on n’accepte point de tels emplois, et d’autres devoirs qu’impose la société à ceux qui veulent y tenir un rans : visites, assemblées, jeu, repas,

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cérémonies, tant de soucis, d’amusements, laissent peu de temps à l’homme en place pour s’appliquera la morale, que j’étudie sans distraction. Je dois la savoir, et la sais mieux , n’en doutez pas; et voilà pour la théorie. Quant à la pratique, ma vie laborieuse, studieuse, active, chose à noter, et contemplative en même temps; ma vie aux champs, libre de passions, d’intrigues, de plaisirs , de vanités, me donnerait trop d’avantages dans quelque parallèle que ce fdt; et Je puis, je dois même dire que je ferais honneur à ceux avec qui je me comparerais, filt-ce même avec vous, monsieur le procureur du roi. Oui, sur ce banc où vous m’amenez, et où tant d’autres se sont vus condamner à des peines infâmes, sur ce banc même, je vous le dis* ma morale est au-dessus de la vôtre à tous égards , sous quelque point de vue qu'il vous plaise de l’envisager ; et si l’un de nous en devait faire des leçons à l’autre, ce ne serait pas vous qui auriez la parole : par où j’entends montrer seulement que je ne me tiens point avili de l’espèce d’injure que je reçois , et dont la honte, s’il yen a , est et demeurera toute à ceux qui s’imagineraient m’outrager.

En effet, le monde ne s’abuse point, et les sentences des magistrats ne sont flétrissantes qu’autantque le public lésa conlirinées. Caton fut condamné cinq fois ; Socrate mourut comme ayant offensé la morale. Je ne suis Caton, ni Socrate, et sais de combien il s’en faut. Toutefois me voilà dans le même chemin, poursuivi parles hypocrites et les flatteurs delà puissance. Quel que soit votre arrêt, messieurs, et ceci , j’espère , ne sera point pris en mauvaise part, oui, messieurs, je veux qu’on le sache, et regrette qu’il n’y ait ici plus de gens à m’écouter, en respectant votre jugement, je ne l’attends pas néanmoins pour connaître si j’ai bien fait. J’en aurais pu douter avant ce qui m’arrive, n’ayant encore que la conscience de mon intention. Mais par le mal que l’on me veut , je comprends que mon œuvre est bonne. Aussi n’aurais-je fâché personne, si personne ne m’eût applaudi. La voix publique, se déclarant autant qu’elle le peut aujourd’hui, m’apprend ce que je dois penser, et ce que sans doute vous pensez avec tout le monde, de l’écrit qu’on accuse devant vous. Parmi tant de gens qui l’ont lu , de tout âge, de toute condition, j’ajoute même encore et de toute opinion,

LETTRES ET ARTICLES

je n’ai vu nul qui ne in’en parût satisfait quant à la morale, et, grflce au ciel , je suis d’un rang , d’une fortune qui ne m'exposent point à la flatterie. Une chose donc fort assurée, dont je ne puis faire aucun doute, c’est que le public m’approuve, me loue. Si cependant , messieurs, vous me déclarez coupable , j’en souffrirai de plus d’une façon , outre le chagrin de n’avoir pu vous agréer, comme à tant d’autres; mais j’aime mieux qu’il soit ainsi, que si lecontraire arrivait, et que je fusse absous par vous, coupable aux yeux de tout le monde.

Voilà ce que Paul-Louis voulait dire. Ces paroles, et d’autres qu’il eût pu ajouter , n’eussent pas été perdues peut-être : car, en de tels débats , la voix de l’accusé a une grande force ; mais peut-être aussi n'eût-il pas empêché par là les jurés de le condamner, comme ils ont fait, unanimement et quasi sans dâibérer , tant le fait leur parut éclairci par la lumineuse harangue de M. l’avocat général. Le président posa deux questions: Paul- Louis est-il coupable ? Oui. Bobée est-il coupable ? Non. La cour renvoie Bobée , condamne Paul-Louis à deux mois de prison et 200 fr. d’amende. Appel en cassation. Si le pourvoi est admis, l’accusé parlera , et touchera des points qui sont encore intacts dans cette affaire vraiment curieuse.

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