‹ Œuvres de P.L. Courier précédées de sa vieChapitre 55 sur 141 · CHEZ LA COMTESSE D’ALBANY · texte numérisé non relu

CHEZ LA COMTESSE D’ALBANY

A Naples, le 2 mars 1812.

« Ce fut moi qui leur dis , je ne sais à quelle occasion,

que notre siècle valait bien celui de Louis XIV. Fabre se récria là-dessus : Quelle différence, bon Dieu! tout sous I^ouis XIV fleurit. — Si vous parlez des arts , lui dis-je , en quel temps les y-t-onvus plus florissants qu’aujourd’hui? Je voulais le faire un P«u causer. Lacomte.sse me devina, et entrant dans ma pensée : 11 est vrai, dit-elle, que les arts sont aujourd’hui tellement culhvés, encouragés.... — On en parle beaucoup, dit Fabre. — ^l'I on fait plus qu’en parler. J’appuyai ce sentiment de ma-

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dame d’Albany, et pour preuve je citai le salon du Louvre à Paris, où tous les ans.... — Oui, oui, interrompit Fabre; et s’approchant de la fenêtre du côté de Pausilippe : Où donc vont toutes ces troupes le long de Chiaia , là-bas, vers la grotte? — Je ne sais , répondis-je. Mais , par exemple , ce tableau de Gérard que nous vîmes hier chez le roi, n’est-ce pas là un bel ouvrage , et qui eût paru tel du temps de Lesueur et du Poussin.^ Ma foi , dit-il , les canonniers nos voisins montent à cheval. Il y a quelque parade sans doute. Le roi sera revenu de Caserte. Il tâchait ainsi de détourner la conversation ; mais moi : Et David , lui dis-je, David n’est-il pas fondateurd’une nouvelle école? Guérin , Girodet et vous-même, ne faites-vous tous rien qui vaille? Il me repartit : — Eh bien , oui ; c’est mon métier ; j’en puis parler , et je vous dis qu'il y a tel tableau du Poussin qui vaut mieux seul que tout ce qu’on a fait depuis.

O Je fus aise de le voir venir où je voulais. Je l’entretins sur ce propos, et il se n)it à nous dire ce qu’étaient les arts sous Louis XI V, comparant les ouvrages d’alors à c«ux d’aujourd’hui , et donnant de tout la prééminence au siècle passé, hors qu’il avouait que depuis un temps on se relevait chez nous de ce méchant goût, de cette misère où tomba si tôt notre école après ses beaux jours. Nous l’écoulions , et pour moi je n’eusse jamais songé à l’interrompre , car véritablement il parle bien de tout; mais sur ces choses-là où il est expert, il y a plaisir à l’entendre. La comtesse lui dit: A ce que je puis voir, en ce genre, selon vous, nous valons mieux que nos pères et moins que nos aïeux. Je vous crois , certes , plus capable que personne d’en bien juger ; mais dans ce que vous nous dites n’entre-t-il point un peu de passion, quelque grain de partialité pour votre peintre favori? Car enfin ce tableau du Poussin... c’est comme si vous préfériez une fable de la Fontaine.. —A merveille, dit-il; en effet , pour une belle fable de la Fontaine on donnerait aisément tous les vers du dix-huitième siècle. — Vous moquezvous? La Henriade, les tragédies de Voltaire? — Pourquoi non? si Voltaire lui-même en est d’avis ? — Quoi? — Chose sûre. K’at-il pas écrit , et je crois en plus d’un endroit, que personne, depuis l’âge d’or de notre poésie, n’a su faire vingt bons vers de suite ? L’âge d’or de notre poésie , c’est le siècle de Louis XIV.

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— Eli bien , que fait cela? — Vous l’allez voir, pour peu que vous daigniez m'entendre.

« Vingt bons vers de suite dans une fable font une bonne fable, n’est-ce pas? — Comment l’entendez-vous? dit madame d’AIbany. — J’entends qu’une fable ordinairement n’ayant guère plus de vingt vers, si vingt vers sont bons dans cette fable, et vingt de suite, la fable est bonne. — Assurément. — Or il y a , continua-t-il , telle fable de la Fontaine où ne se trouvent pas seulement vingt bons vers de suite, mais où tous les vers sont fort bons. Me trompé-je?— Oh! pour cela non. Cette fable est bonne par conséquent? — Sans contredit. — Et une bonne fable est un bon ouvrage? — Qui en doute? — Maintenant, ni dans la Henriade, ni dans les tragédies de Voltaire, il n’y a pas vingt bons vers de suite, de l’aveu même de Voltaire? — .Comment cela? — Eh ! oui. Ne sont-ce pas tous vers faits depuis le règne de Louis XIV , c’est-à-dire , depuis qu’est passé le temps où l’on savait faire vingt bons vers de suite? Et les gens difficiles n’y en trouvent pas dix. Or, je vous prie , M-adame, un ouvrage en vers, et un long ouvrage où ne se trouvent pas vingt bons vers de suite dans plusieurs milliers, est-ce un bon ouvrage? — Mais, dit-elle , ce pourrait bien être un ouvrage médiocre. — Non , reprit-il, car le médiocre n’est pas reconnu des poêles. Tout ce qui s’appelle poème, au dire des maîtres de cet art, est bon ou mauvais; point de milieu. Le médiocre et le pire , c’est tout un. Vous savez le vers de Boileau. — Quoi! voudriez-vous dire que les tragédies de Voltaire sont de mauvais ouvrages? — Selon Boileau, dit-il; en effet vous le voyez; n’étant pas bonnes, puisqu’il n’y a pas vingt bons vers de suite, ni médiocres, puisqu’il n’y a pas de médiocre en poésie, elles sont de nécessité mauvaises. Mais je veux , pour l’amour de vous , Madame , que Boileau se trompe, Horace et toute la poétique ; qu’il y ait des poèmes médiocres, et que la Henriade en soit aussi bien que les tragédies , vous m’accorderez qu’un seul bon ouvrage vaut mieux que cent mauvais ouvrages, mieux que tous les mauvais ouvrages' qu’on saurait faire en cent ans? — Il me le semble bien, ditelle. — Mieux même que tous les ouvrages médiocres? — Eh! je ne sais trop. — Quoi ! la chose ne vous paraît pas claire ? — Eh , mais! dit-elle, par exemple , dix écus où il y aurait moitié

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seulement d’ailiageet le reste d'argent Cn vaudraient mieux qu’un bon écu sacs aucun alliage. — Fort bien, parlant de la matière. Mais, à ne considérer quel’artjUne médaille de Pikler vaut mieux que toutes les piastres du Pérou : et puis le mérite de l’exécution, la difficulté vaincue; si un sauteur saute dix pas , tous ceux qui viendront après lui sauter quelque cinq ou six pas , fussent-ils dix mille, ne feront rien. Et c’est cela même , voyez-vous. La Fontaine saute les dix pas , il franchit le fossé, lui. Voltaire et tous les autres qui n’en peuvent autant faire tombent pêle-mêle au

fond. — Voilà, dit la comtesse, une comparaison Il avoua

qu'elle était bizarre Mais enfin point de prix si on n'atteint le

but. Vous avez beau en approcher , tout cela ne compte non plus que rien, et Boileau l’entend ainsi, ou je suis bien trompé. Que vous en semble? — Pour Dieu! dit-elle, concluez, et qu’il n’en soit plus parlé. Non , Madame, non, c’est un chagrin que je. veux vous épargner ; car vous voyez où cela va. Il se trouverait tout à l’heure que l’Ane et le Chien de la Fontaine effaceraient Orosmane et tous les héros de Voltaire. Mais [lour mon tableau du Poussin , que ce soit, si vous voulez , le ravissement de saint Paul , ou la femme adultère, ou un des sacrements , tête bleue ! à de tels ouvrages opposer ce qu’on fait maintenant , c’est outrager le goiît, c’est blasphémer les arts !

« .Sa colere et cette dialectique nous divertirent , et nous convînmes qu’il fallait qu’il eût été à quelque autre école que celle de David , pour argumente’" de la sorte. Enfin , savez-vous bien, dit madame d’Albany , ce que vous avez fait avec votre logique et vos subtilités? C’est que vous ne m’avez point persuadée du tout. Jamais je ne croirai que les tragédies de Voltaire soient mauvaises . ni même médiocres. — Mais , Madame, ne vous le prouvé-je pas par raison démonstrative f Trouvez-vous rien à dire à mon raisonnement? — Que sais-je, si j’y voulais songer? dit-elle. Vous êtes préparé, vous, sur ces matières-là. Vous av’ez beau jeu contre nous, quand il s’agit des arts et de la littérature.— En effet. Madame , dis-je, il est là sur son terrain. Pour en avoir meilleur marché, il faut le dépayser un peu. Puis, quand il serait vrai , dis-je, m’adressant à lui , qu’on eût su mieux peindre alors et mieux écrire qu’aujourd’hui , n’avons-nous pas, nous, sur ce siècle-là d’autres avantages bien plusgrands ? Les sciences ,

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la politique, la guerre.... — Ah 1-dit la comtesse , qu’est-ce que tout cela au prix des tableaux et des fables? Le saint Paul et viugt vers de suite , voilà la gloire d’un siècle. Tout le reste est bagatelle.

« Il se mit à rire, et nous dit : IVIa foi, non-seulement vous me dépaysez , mais vous m’embarquez là dans des mers inconnues. Les sciences , la guerre , la politique , ce sont lettres closes pour moi. — Ah ! ah! dit la comtesse, la voilà qui fléchit. Allons , vous, me faisant un signe, ferme, achevez-le, c’est l’affaire de deux ou trois coups Quoi ! dit-il , n’y a-t-il donc

point d’accommodement ? et qui vous céderait pour ce siècle-ci la guerre et les sciences, ne quitteriez-vous pas à l’autre les arts, la politesse, le goût? — Bon, vous voudriez , je crois , faire les choses égales. Non , point de quartier , ou vous signerez que nous l’emportons' en tout sur votre Louis XIV , et que quiconque a pu soutenir le contraire est extravagant^ ridicule. — Vous me croj'ez abattu , dit-il , vous me portez lo poignard à la visière. Eh bien ! plus d’accord , plus de paix ; je reprends tout ce que je voulais bien vous céder, et je vous soutiendrai mordicus, jusqu’à mon dernier syllogisme , que ce siècle-là est en tout supérieur au vôtre autant que le cèdre à l’hysope. — Dans les

sciences ? dis-je Dans les sciences , dans toutes les sciences ,

depuis l’astronomie jusqu’à la croix de par Dieu. — Et dans la guerre? — Oui. — Quelle folie! — Me voilà prêt à vous le prouver à pied et à cheval.

B Vou§ croyez qu’il se moque , me dit madame d’ Albany ; mais il est homme à se charger d’une pareille cause. — Pourquoi non? — Vous allez , lui dis-je , nous faire voir qu’on sait aujourd’hoi moins de physique, de mathématiques. — Point du tout; ce n’est pas là de quoi il s’agit. — Comment? — Non, il n’est pas question d’examiner si nos savants en savent plus que ceuxlà , étant venus après eux. Car d’abord , instruits par eux, ils ont suce que ceux-là* savaient; et depuis, il serait étrange qu’ils n’eussent pas appris quelque chose que ceux-là ignoraient. Les progrès qu’ont fait faire aux sciences les uns et les autres , voilà ce qu’il faudrait voir, et balancer les découvertes. — Eh , mais! lui dis-je, ce serait pour n’en pas finir. — Non, reprit-il , les grandes découvertes sont en petit nombre. I.es nôtres , celles de

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nos pères, tout cela serait bientôt compté; et mettant à part ce qu’ils nous ont laissé, à part ce que nous-mêmes avons amassé, on verrait à l’œil que tout notre fonds nous vient d’eux, et que j depuis longtemps en ce genre nous acquérons peu; puis le mérite, qui n’est pas petit, de nous avoir, eux, ouvert la route et aplani les obstacles. — Oh! ce qu’ils ont fait pour nous, nous

le faisons pour d’autres Oui, mais c’est le premier pas qui

coûte. — Us moissonnaient, dis-je ; nous glanons. Au reste, ajou- tai-Je, peut-être avez-vous raison en un sens , et je pense qu’il y aurait assez à dire pour et contre. — Vraiment, dit madame d’Al* bany, la matière est belle, et ce serait affaire à vous deux d’éclaircir ce point, s’il ne vous manquait... — Quoi.^ dit Fabre. — Oh! rien, une misère; de savoir de quoi vous parlez. — Quant à cela, dit-il, ce n’est pas une affaire. J’ai cru longtemps aussi qu’oH n'élait point docteur sans prendre ses degrés, et que pour parler des choses il les fallait connaître; mais je vois tous les jours tant de geiis raisonner des arts sans en avoir la moindre idée, et en faire de gros livres et en tenir école, que, ma foi, je ne veux plus être ignorant sur rien, et je vais tout à l’heure vous parler de la guerre en amateur éclairé. Car je me doute que c’est là où vous m’attendez. — Vous soutenez donc, lui dis-je, la gageure jusqu’au bout? — Hautement. — Allons, voyons comme vous vous en tirerez. — Oui, dit la comtesse, voyons, parlez-nous de batailles.

« Il fut un moment à rêver debout contre le mur de la fenêtre, regardant vers Capri, et à quelques mots que nous lui dîmes il ne répondait rien; puis revenant à nous : Il faut d’abord, ditil, établir la question. —• Quelle question ? lui dis-je; il n’y a point de question. Vous vous mettez en tête de soutenir qu’aujourd'hui nous sommes moins guerriers qu’on ne le fut sous Louis XIV ; appelez-vous cela.... — Oui, voilà ce que c’est, nous sommes moins guerriers; voilà ce que je veux démontrer. Or, qu’est-ce que guerriers? — Guerriers, dis-je , ce sont les gens qui font la guerre. — Ainsi, dit-il, les plus guerriers seraient ceux qui font le plus la guerre? — Assurément. — Non, reprit-il , ce n’est pas là la question ; ai-je raison de la vouloir déterminer exactement? Rien n’est si rare que de s’entendre et de savoir de quoi l’on dispute. Rappelez-vous donc qu’il s’agit de la gloire du siècle,

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qui consiste non à faire beaucoup la guerre, mais à la bien faire; hé? — Sans doute. — Car, ajouta-t-il, si vous me disiez, dans noire première discussion, qu'on peint plus à présent que du temps du Poussin, j’en demeurerais d’accord ; mais non pas si bien; et que l’on écrit davantage , sans contredit; mais de quelle façon? voilà le point. Or, il en va de même de la guerre à mon avis. — J’enteuds bien, dis-je; vous prétendez qu’on la faisait alors mieux , avec plus de science et d’habileté qu’aujourd’hui. — Justement.

« Madame d’Albany riait , et elle lui dit ; Après cela vous nous conterez vos campagnes, vos sièges, vos batailles; car, pour parler de ces cboses-là , il faut bien que vous en ayez quelque expérience. — Je ne crois pas, dit-il, quant à moi, cette nécessité. — Quoi! vous connaîtrez qui fait mieux ou plus mal la guerre, sans l’avoir jamais faite, sans être du métier! — Fort bien. Ne puis-je juger les acteurs à moins d’être acteur moimême? et de la pièce, n’oserai-je en dire mon avis si je n’ai composé? Mais vous. Madame, je vous prie, fîtes-vous jamais la cuisine? — Non, dit-elle, qu’il me souvienne. — Eh bien! à table, l’autre jour, chez madame votre sœur, vous déclarâtes son cuisinier le meilleur de Naples et du royaume. N’ayan^ jamais pratiqué l’art, vous prononçâtes hardiment sur le mérite de l’artiste; et en effet à l’œuvre on connaît l’ouvrier, sans qu’il faille être pour cela immatriculé dans la profession. Enfin on faisait mieux la guerre en ce temps-là ; et voici comme je le prouve. — Un moment, dis je, répondez-moi. Pourquoi fait-on la guerre ? — Pourquoi ? — Oui , quel est le but qu’on se propose en faisant la guerre? N’est-ce pas de battre l’ennemi? — Sans doute. — Et de le dépouiller? — Fort bien.

« En quinze jours nous battons plus d'ennemis, et faisons plus de conquêtes qu’on n’en eût su faire en cent ans alors. — Un moment, me dit-il; à mon tour. Quel est le but du jeu? de gagner, si je ne me trompe? — Oui. — Eh bien! de deux joueurs jouant séparément contre différents adversaires, l’un gagne dix 50US, l’autre dix louis; et le premier qui gagne dix sous a joué trois heures durant, le second trois minutes; en trois coups il a donné le mat, et gagné dix louis. Lequel joue le mieux? — C’est salon, dis-je. — Comment, selon? y pensez- vous? Dix louis en

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trois miautes, et dix sous en trois heures? — Mais, dis-je, si l’honime aux dix Ionisa eu affaire à une mazette? — Ahlvoilà ce que c’est ! Dans vos guerres vous avez affaire à des mazettes qui vous laissent conquérir des royaumes en quinze jours; et eu quinze ans alors à i;eine gagnait-on quelque place. Qu’est-ce à dire, sinon qu’alors on se battait, la partie se défendait? Alors étaient les grands joueurs , alors se faisaient les beaux coups. Si on perdait à Malplaquet, on prenait sa revanche à Oudenarde. L’échec de Ramillies se réparait à Denain. C’était au plus habile. Aujourd’hui que voit-on , des marauds qui dépouillent quelque enfant de famille.

« 11 dit autre chose encore.... Vos courses de Paris à Vienne.... On abandonne plutôt la capitale maintenant qu’alors on ne reculait un pas sur la frontière.... L’honneur en ce temps-là , aujourd’hui le butin.... Et puis il ajouta, dont je me souviens bien : Voulez-vous que je vous dise? On pille, on massacre aujourd’hui, on ravage beaucoup plus qu’alors; mais certainement on se bat moins.... Caria guerre, qui avait autrefois deux parties, l’attaque et la défense, n’en a plus qu’une maintenant; et s’il y eut jamais un art de s’égorger, la moitié en est perdue. — Assurément, dit la comtesse, ce n’est pas faute qu’on l’exerce. Pour moi, j’aurais cru tout le contraire; c’était l’art que j’imaginais le plus perfectionné de nos jours.

« Mais, Madame, dis-je, remarquez-vous qu’il doute même s’il y a un art de faire la guerre ? — Comment? — Demandez-lui plutôt. Et le voyant sourire ; — Mais , dit-elle , il y en a tant de livres. — Oh ! il y a, dit-il, des livres de théologie , et même des bvres de magie. Cependant je ne crois pas plus à l’une qu'à l’autre. — Et qu’est-ce donc que la tactique , la fortification , la castramétation ? — Que je meure si j’en sais rien ! — Oh bien! je le sais , moi , et je m’en vais vous le dire, dit madame d’.Albany. La lactique, c’est l’art de ranger des soldats selon certaines règles, pour donner des batailles. En un mot , c’est l’art de se battre. — Et sans cet art , dit-il , on ne se battrait point? Oh! la bonne science ! ajouta-t-il , et bien nécessaire! car comment ferions-nous, je vous prie, pour nous entre-tuer, si de grands hommes ne nous en montraient la mctlinde? — Tout ce qu’il vous plaira; mais elle existe enfin celte methode, cette science,

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VOUS ne le sauriez nier. — Écoutez, dit-il ; je veux croire, puisque tout le meade l’assure, qu’il y a un art de la guerre; mais vous m’avouerez que c’est le seul qui ne demande point d’apprentissage. C'est le seul art qu’on sache sans l'avoir appris. Dans les autres , il faut de l’étude et du temps : on commence par être écolier; mais dans celui-ci on est d’abord maître, et pour peu qu’on y apporte des dispositions , on fait son chef-d’œuvre en même temps que son coup d’essai. — Expliquez-nous ceci , dit madame d’Albany; car votre idée est étrange, ou je ne vous comprends pas. — Eh quoi! dit-il, moi, par exemple , quand j’ai voulu être peintre, je ne me suis pas mis à peindre tout d’un coup. Il me fallut d’abord apprendre le dessin ; je dessinai d’après la bosse, je dessinai d’après nature. Mais, avant d’en venir là , combien de temps croyez-vous que je demeurai à faire des yeux et des oreilles , des pieds , des mains , une demi-figure, puis une figure entière.? Et venu là, nouveau travail; nouvelles études d’après le modèle vivant. Que d’application ! que de patience ' que de difficultés! et je n’avais pas encore commencé à peindre! Enfin je peignis , fort mal d'abord , ensuite moins mal , puis un peu mieux. Au bout de trente ans finalement, je suis peintre tel que j’ai pu l’être, et quand j’étudierais mon art encore trente années , je ne saurais jamais autant qu’il m’en resterait ù apprendre. Or, voilà ce que je veux dire ; dans ce grand art de commander les hommes à la guerre, la science ne vient pas comme cela peu à lieu , mais tout à la fois. Dès qu’on s’y met, on sait d’abord tout ce qu’il y a à savoir. Un jeune prince à dixhuit ans arrive de la cour en poste, donne une bataille, la gagne, et le voilà grand capitaine pour toute sa vie, et le plus grand capitaine du monde. — Qui donc? demanda la comtesse; qui a fait ce que vous dites là ? — Le grand Condé. — Oh ! celui-là c’était un génie. — Sans doute , dit-il ; et Gaston de Foix? L’histoire est pleine de pareils exemples. Mais ces choses-là ne se voient point dans les autres arts. Un prince, quelque génie qu’il ait reçu du ciel , ne fait point tout botté, en descendant de cheval, le Stabaf- de Pergolèse, ou la sainte Famille de Raphaël. .

a Voulez vous , lui dis-je, qu’un prince soit peintre ou maître de chapelle? — Non, dit-il ; Dieu me garde d’avoir cette pensée.

CO^VEBSATIO^

Molière l’a dit, je m’en souviens : La coutume chez nous ne veut pas qu'un gentilhomme sache rien faire; à plus forte raison un prince. Mais ces gens, qui ne savent rien faire, savent faire la guerre , n’est-ce pas ?— Assurément, et mieux que d’autres.—Oh! pour mieux, c’est une autre affaire. J’ai vu

Des gens de tout métier , de tout poil , de tout âge ,

ranime dit la Fontaine, endosser le harnois et se trouver guerrier''* sans y avoir jamais pensé. J’ai vu des peintres, de mes camarades à moi, jeter là la palette et conduire des troupes à la guerre comme s’ils n’eussent fait autre cliose de leur vie. Je doute qu’il y ait un maréchal qui ne se trouvât embarrassé, si l’empereur lui commandait un tableau d’histoire — Je crois, lui dis-je, comme vous , que peu s’en acquitteraient bien, et vous seriez apparemment dans la même peine si on voulait vous obligera commander un corps d’armée. — Peut-être. — Quoi, vous en doutez?— Mais c’est qu’en effet il y a une grande différence. — Et quelle? —Le maréchal est sür de ne pouvoir faire un tableau. Il n’a pas besoin d’essayer ; mais moi, je ne puis être sdr, avant d’en avoir fait l’épreuve , si je ne commanderais pas bien — Pourquoi , disje, sauriez-vous moins que lui ce que vous pouvez faire, ou lui mieux que vous de quoi il est incapable?- Ah ! c’est qu’on n’a jamais vu un général peindre, au lieu qu’on a vu commander des peintres , et des gens d’autres professions , ou même sans profession, au*dessous desquels je n’ai pas l'humilité de me placer, et je ne crois pas qu’on soit tenu d’être si modeste.

« Tout de bon, dit madame d’Albany, vous vous mettriez demain à la tête d’une armée? — Je n’irais pas, dit-il, m’offrir; mais si on m’en priait...— Vous vous y prêteriez •*— Et comment m’y refuser ? j’aurai beau dire que je suis peintre , pauvre diable , sachant dans mon métier peut-être quelque chose, hors de là quoi que ce soit, on me répondra que les princes qui ne savent rien du tout font ce qu’on exige de moi , et que ce que fait bien un prince, tout le monde le peut faire. Dire que je n’ai lu de ma vie une ligne de leur tactique , ni vu seulement la parade , mauvaise excuse que cela. Messieurs tels et tels, vivants ou morts depuis peu , sans en avoir plus de pratique ni d’étude que vous , ont pris de ces commandements, et s’en sont acquit-

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tés avec l’applaudissement universel : que répondrai-je?

« Mais enün, repartit madame d’Albany , il y a des règles à la guerre , et ces règles-là il les faut savoir.— Voulez-vous , Madame , que je vous dise là-dessus ma pensée? J’ai peur qu’il n’en soit de la guerre comme du langage. Il y a des règles pour parler, et ces règles font un art qu’on appelle la grammaire. Or, on a remarqué que les maîtres dans cet art , et tous ceux qui s’étudient à parler régulièrement , parlent plus mal que les autres. — Justement , dit-elle, et les princes et les gens de cour, qui ne savent point ces règles, sont ceux qui parlent le mieux , et voilà comme ils font la guerre. — Sans savoir ce qu’ils font, reprit Fabre. — Comme M. Jourdain de la prose. — Ce qu’on pourrait vous dire, Madame, c’est que, dans la vérité, le langage de la cour... — Quoi ? allez-vous encore me disputer cela, et avez-vous résolu de ne nous rien accorder ? Expliquez-nous plutôt pourquoi, s’il est si commun de voir des gens faire la guerre sans l’avoir apprise , et si c’est une chose si aisée , pourquoi il y a si peu de grands capitaines. — Mais, Madame, défait, y en a-t-il si peu? Comptez dans chaque siècle les sculpteurs et les peintres; je dis les bons , ceux dont les ouvrages se peuvent regarder deux fois; comptez les poètes, vous en trouverez de loin en loin, à certaines époques rares et fortunées, quelques-uns , eu quelque coin de l’Europe. Car, des quatre parts de. la terre, trois- sont stériles pour les arts, et le sol à cet égard le plus favorisé de h nature est dix siècles sans rien produire. Dix siècles se passent sans qu’on voie un peintre , un écrivain passables. Mais de grands généraux, il y en a toujours en tous temps , en tous lieux. — 5Ion Dieu! dis-je, au contraire, il n’y en a jamais qu’un. Vous ne verrez nulle part dans l’histoire deux conquérants contemporains; et sous Alexandre il y avait plusieurs grands- peintres, plusieurs sculpteurs, poètes, orateurs excellents; mais il n’y avait qu’un Alexandre. — Que dites-vous? Il y eu avait mille auxquels il ne manquait qu’une armée; et son secrétaire même qui n’était point soldat, qui ne portait en campagne que la plume et l’écritoire, se trouva grand capitaine sitôt que Dieu le voulut, et battit les Cassander, les Polysperchon et tous les traîneurs de sabre. Allez, il y avait dans l’armée d’Alexandre cent officiers capables de la commander comme lui, et hors de l’armée

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