V. L. COl/lUEIl
LES PASTORALES DE LONGUS
sura, et frottait ses yeux, qui avaient encore envie de dormir et lers la cigale se prend à chanter entre lestetins mêmes de la gente pastourelle, comme si, dans cet asile, elle eût voulu rendre grâce de son salut; dont Chloé, de nouveau surprise, s'écria encore plus fort, et Daphnis de rire ; et usant de cette occasion, il lui mit la main bien avant dans le sein , d'où il retira la gentille cigale, qui ne se pouvait jamais taire, quoiqu’il la tînt dans la main. Cliloé fut bien aise de la voir, et l'ayant baisée, la remit chantant toujours dans son sein.
Une autre fois ils entendirent du bois prochain un ramier, an roucoulement duquel Chloé ayant pris plaisir, demanda à Daphnis que c'était qu’il disait; et Daphnis lui lit le conte qu’on en fait communément. «Ma raie, dit-il, au temps pa.ssé y avait « une <Tille belle et jolie, en fleur d'âge comme toi. Elle gardait « les vaches, et chantait plaisamment ; et tant ses vaches aimaient « son cliant! elle les gouvernait de la voix seulement ; jamais « ne donnait coup de houlette ni piqûre d'aiguillon ; mais, assise « à l’ombre de quelque beau pin, la tête couronnée de feuillage, « elle chantait Pan et Pit}'s ; dont ses vaches étaient si aises , « qu'elles ne s'éloignaient point d’elle. Or y avait-il non guère « loin de là un jeune garçon qui gardait les bœufs, beau lui- « même, chantant bien aussi, lequel étrivait à chanter à l'epcon- « tre d’elle, d'un chant plus fort, comme étant mâle , et aussi « doux, comme étant jeune; tellement qu’il attire à travers le « bocage, et emmène avec soi, huit des plus belles vaches qu'elle « eut en son troupeau. La pauvrette adonc , déplaisante autant « de son troupeau diminué comme d’avoir été vaincue au chan- « ter, demandait aux dieux d'être oiseau avant que retourner « ainsi à la maison. Les dieux accomplirent son désir, et en « firent un oiseau de montagne , qui aime toujours à chanter « comme quand elle était fille, et encore aujourd'hui se plaint « de sa déconvenue , et va disant qu’elle cherche ses vaches éga- « rées. »
Tels étaient les plaisirs que l’été leur donnait. Mais la saison d'automne venue , au temps que la grappe est pleine, certains corsaires de Tyr s’étant mis sur une flûte du pays de Carie, afin possible qu’on ne pensât que ce fussent barbares, vinrent aborder en cette côte , et descendant à terre armés de corselets et
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d’épées , pillèrent ce qu’ils purent trouver , comme vin odorant , force grain, miel en rayons, et même emmenèrent quelques boeufs et vaches de Dorcon. Or, en courant çà et là , iis nencou* trèrent de male aventure Daphnis qui s’allait ébattant le long du rivage de la mer, seul; car Cbloé, comme simple Glle, crainte des autres pasteurs, qui eussent pu en folâtrant lui faire quelque déplaisir, ne sortait si matin du logis , et ne menait qu’à hatite heure paitre les brebis de Dryas. En voyant ce jeune garçon grand et beau , et de plus de valeur que de qu’ils eussent pu davantage ravir par les champs, nes’amusèrent plus ni à poursuivre les chèvres, ni à chercher à dérober autre chose de ces campagnes, mais l’entraînèrent dans leur flûte, pleurant et ne sachant que faire, sinon qu’il appelait à iuiute voix Chloé tant qu’il pouvait crier.
Or , ne faisaient-ils guère que remonter en leur esquif et mettre les mains aux rames, quand Chloé vint, qui apportait une flûte neuve à Daphnis. Mais voyant çà et là les chèvres dispersées , et entendant sa voix, qui l’appelait toujours de plus fort en plus fort , elle jette la flûte, laisse là sou troujjeau, et s’en va courant vers Dorcon, pour le faire venir au secours. FJle le trouva étendu par terre, tout taillé de grands coups d’épée que lui avaient donnés les brigands , et à peine respirant encore , tant il avait perdu de sang ; mais lorsqu’il entrevit Chloé , le souvenir de son amour le ranimant quelque peu : « Chloé, ma rnie , lui dit-il, je m’en vas tout à l’heure mourir.
• Pal voulu défendre mes bœufs, ces méchants larrons de cor- « saires m’ont navré comme tu vois. Mais toi, Chloé, sauve « Daphnis; venge- moi; fais-les périr. J’ai accoutumé mes va- « elles à suivre, le son de ma flûte, et de si loin qu’elles soient ,
• venir à moi dès qu’elles en entendent l’appel. Prends-la, va au « bord de la mer ; joue cet air que j’ai appris à Daphnis, et qu’il « t’a montré. Au demeurant, laisse faire ma flûte et mes bœufs « sur le vaisseau. Je te la donne, cette flûte , de laquelle j’ai « gagné le prix contre tant de bergers et bouviers ; et pour cela « seulement, je te prie baise-moi avant que je meure , pleure-
• moi quand je serai mort ; et à tout le moins, lorsque tu verras " vacher gardant ses bêtes aux champs, aie souvenance de moi.»
Dorcon achevant ces paroles , et recevant d’elle un dernier
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baiser, laissa sur ses lèvres, avec le baiser, "la voix et la vie en même temps. Cliloé prit la flûte , la mit à sa bouche; et sonnant si haut qu’elle pouvait , les vaches, qui l’entendent , reconnaissent aussitôt le son de la flûte et la note de la chanson , et toutes d’une secousse se jettent en meuglant dans la mer ; et comme elles prirent leur élan toutes du même bond , et que par leur chute la mer s’entr’ouvrit, l’esquif renversé , l’eau se renfermant , tout fut submergé. Les gens plongés en la mer revinrent bientôt sur l’eau, mais non pas tous avec même espérance de salut. Car les brigands avaient leurs épées au côté, leurs corselets au dos, leurs bottines à mi-jambe, tandis que Daphnis était tout déchaux , comme celui qui ne menait .ses chèvres que dans la plaine, et quasi nu au demeurant; car il faisait encore chaud. Eux donc, après avoir duré quelque temps à nager, furent tirés à fond, et noyés par la pesanteur de leurs armes; mais Daphnis eut bientôt quitté si peu de vêtements qu’il portait, et encore se lassait-il à force , n’ayant coutume de nager que dans les rivières. Nécessité, toutefois, lui montra ce qu’il devait faire. Tl se mit entre deux vaches , et se prenant à leurs cornes avec les deux mains , fut par elles porté sans peine quelconque , aussi à son aise comme s’il eût conduit un chariot. Car le bœuf nage beaucoup mieux et plus longtemps que ne fait l’homme; et n’est animal au monde qui en cela le surpasse , si ce ne sont oiseaux aquatiques , ou bien encore poissons ; tellement que Jamais bœuf ni vache ne .se noieraient , si la corne de leurs pieds ne s’amollissait dans l’eau, de quoi font foi plusieurs détroits en la mer , qui jusques aujourd’hui sont appelés Bosphores, c’est-à-dire trajet ou passage de bœufs.
Voilà comment se sauva Daphnis ; et contre toute espérance échappant deux grands dangers, ne fut ni pris ni noyé. Venu à terre là où était Chloé sur la rive, qui pleurait et riait tout ensemble, il se jette dans ses bras, lui demandant pourquoi elle jouait ainsi delà flûte; et Chloé lui conta tout: qu’elle avait été pour appeler Dorcon ; que ses vaches étaient apprises à venir au sonde la flûte; qu’il lui avait dit d’en jouer, et qu’il était mort. Seulement oublia-t-elle, ou possible ne voulut dire, qu’elle l’eût baisé.
Adonc tous deux délibérèrent d'honorer la mémoire de celui
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qui leur avait fait tant de bien , et s’en allèrent, avec ses parents et amis, ensevelir le corps du malheureux Dorcon, sur lequel ils jetèrent force terre, plantèrent alentour des arbres stériles, y pendirent chacun quelque chose dece qu’il recueillait aux champs, versèrent du lait sur sa tombe, y épreignirent des grappes, y brisèrent des (lûtes. On ouït ses vaches mugir et bramer piteusement; on les vit çà et là courir comme hétes égarées; ce que. ces pâtres et bouviers déclarèrent être le deuil que les pauvres bêtes menaient du trépas de leur maître.
Finies en celte manière les obsèques de Dorcon , Chloé conduisit Dapbnis à la caverne des Nymphes, où elle le lava; et lors elle- même, pour la première fois en présence de Dapbnis, lava aussi sou beau corps blanc et poli , qui n’avajt que faire de baiu pour paraître beau; puis cueillant ensemble des fleurs que portait la saison, en firent des couronnes aux images des Nymphes, et contre la roche attachèrent la flûte de Dorcon pour offrande. Cela fait, ils retournèrent vers leurs chèvres et brebis, lesquelles ils trouvèrent toutes tapies contre terre , sans paître ni bêler, pour l’ennui et regret qu’elles avaient, ainsi qu’on peut croire, de ne voir plus Daphnis ni Chloé. Mais sitôt qu’elles (es aperçurent , et qu’eux se mirent à les appeler comme de coutume et à leur jouer du flageolet, elles se levèrent incontinent, et se prirent les brebis à paître, et les chèvres à sauteler en bêlant , comme pour fêter le retour de leur chevrier.
Mais , quoi qu’il y eût, Daphnis ne se pouvait éjouir à bon escient depuis qu’il eut vu Chloé nue, et sa beauté à découvert, qu’il n’avait point encore vue. 11 s’en sentait le cœur malade, ne plus ne moins que d’un venin qui l’eût en secret consumé. Son souffle, aucunes fois, était fort et hâté, comme si quelque ennemi l’eût poursuivi prêt à l’atteindre; d’autres fois faible et débile, comme d’un à qui manquent tout à coup la force et i’haleine, et lui semblait le bain de Chloé plus redoutable que la mer dont il était échappé. Bref, il lui était avis que son âme fût toujours entre les brigands, tant il avait de peine , jeune garçon nourri aux champs , qui ne savait encore que c’est du brigandage d’amour.
LES PASTOBaLES DE LUNGUS.