LIVRE SECOND
Étant jà l’automne en sa force et le temps des vendanges venu; chacun aux champs était en besogne à faire ses apprêts : les uns racoutraient les pressoirs , les autres nettoyaient les jarres; ceux-ci émoulaient leurs serpettes , ceux-là se tissaient des paniers; aucuns mettaient à point la meule à pressurer les grappes écrasées ; d’autres apprêtaient l’osier sec dont on avait ôté l’écorce à force de le battre , pour en faire flambeaux h tirer le moût pendant la nuit ; et , à cette cause , Daphnis et Chloé , cessant pour quelques jours de mener leurs bêtes aux champs, prêtaient aussi à tels travaux l’œuvre et labeur de leurs mains. Il portait, lui, la vendange dedans une hotte et la foulait en la cuve, puis aidait à remplir les jarres; elle, d’autre côté, prépalait à manger aux vendangeurs , et leur versait du vin de l’année précédente ; puis elle se mettait à vendanger aussi les plus basses branches des vignes où elle pouvait avenir. Caries vignes de Lesbos sont basses pour la plupart, au moins non élevées sur arbres fort hauts, et les branches eu pendent jusque œntre terre , s’étendant çà et là comme lierre , si qu’un enfant hors du maillot, par manière de dire, atteindrait aux grappes.
Et comme la coutume est en telle fête de Bacchus, à la naissance du vin , ou avait appelé des champs de là entour bon nombre de femmes pour aider, lesquelles jetaient toutes les yeux sur Daphnis , et en le louant disaient qu’il était aussi beau que Bacchus; et y en eut une d’elles, plus éveillée que les autres, qui le baisa , dont il fut bien aise , mais non Chloé, qui en avait de la jalousie. Les hommes, d’autre part, dans les cuves et pressoirs, jetaient à Chloé plusieurs paroles à la traverse, et en la voyant trépignaient comme des Satyres à la vue de quelque Bacchante, disant que de bon cœur ils deviendraient moutons, pour être menés et gardés par une telle bergère ; à quoi Chloé prenait plaisir, mais Daphnis en avait de l’ennui. Tellement que l’un et l’autre souluaitaient que les vendanges fussent bientôt finies, pour pouvoir retourner aux champs en la manière accoutumée.
LIVBE H.
et, au lieu du bruit et des cris de ces vendangeurs, entendre le son de la flûte ou le bêlement des troupeaux.
En peu de jours tout fut achevé, le raisin cueilli, la vendange foulée , le vin dans les Jarres, si qu’il ne fut plus besoin d’en ennpêcher tant de gens; au moyen de quoi ils recommencèrent à mener leurs bêtes aux champs comme devant; et portant aux Nymphes des grappes pendantes encore au sarment pour prémices de la vendange, les vinrent en grande joie honorer et saluer, de quoi faire ils n’avaient par le passé jamais été paresseux. Car, et le matin,- dès que leurs troupeaux commençaient à paître, ils les venaient d’abord saluer, et le soir, retournant de pâture , les allaient derechef adorer ; et jamais ii’y allaient qu’ils ne leur portassent quelque offrande, tantôt des fleurs, tantôt des fruits , une fois de la ramée, verte , et une autre fois quelque libation de lait; dont, puis après, ils reçurent des déesses bien ample récompense. Mais pour lors ils folâtraient comme deux jeunes levrons; ils sautaient, ils flûtaient ensemble, ils chantaient , luttaient bras à bras l'un contre l’autre, à l’envi de leurs béliers et boucquins.
Et ainsi comme ils s’ébattaient , survint un vieillard portant grosse cape de poil de chèvre, des sabots en ses pieds, panetière à son col , vieille aussi la panetière. Se séant auprès d’eux, il se prit-à leur dire ; « Le bonhomme Philétas, enfants, c’est « moi , qui jadis ai chanté maintes chansons à ces Nymphes , « maintes fois ai joué de la flûte à ce dieu Pan que voici ; grand « troupeau de bœufs gouvernais avec la seule musique, et m’en « viens vers vous à cette heure , vous déclarer ce que j’ai vu et « annoncer ce que j’ai ouï.
« En jardin est à moi , ouvrage de mes mains , que j’ai planté « moi-même, allié, accoutré depuis le temps que, pourmavieil- « lesse , je ne mène plus les bêles aux champs. Toujours y a « dans ce jardin tout ce qu’on y saurait souhaiter selon la sai- « son : au printemps, des roses, des lis, des violettes simples B et doubles ; en été, du pavot, des poires, des pommes de plusieurs « espèces ; maintenant qu’il est automne , du raisin, des figues , B des grenades, des myrtes verts; et y viennent chaque malin « à grandes volées toutes sortes d’oiseaux , les uns pour y trouver « à repaître , les autres pour y chanter ; car il est à couvert d’om-
LES PASTORALES DE LONGlIS.
« brage, arrosé de trois fontaines, et si épais planté d’arbres, B que qui ôterait la muraille qui le clôt, on dirait à le voir que « ce serait un bois.
« Aujourd’hui, environ midi, j’y ai vu un jeune garçonnet « sous mes myrtes et grenadiers, qui tenait en ses mains des « grenades et des grains de myrte , blanc comme lait , rouge « comme feu , poli et net comme ne venant que d’être lavé. Il « était nu, il était seul , et sejouait à cueillir de mes fruits-coinme « si le verger eût été sien. Si m’en suis couru pour le tenir, « crainte , comme il était frétillaîit et remuant , qu’il ne me rom- « pît quelque arbuste ; mais il m’est légèrement échappé des « mains, tantôt se coulant entre les rosiers, tantôt se cachant « sous les pavots , comme ferait un petit perdreau. J’ai autrefois B eu bien affaire à courir après quelques chevreaux de lait , et « souvent ai travaillé voulant attraper de jeunes veaux qui sau- B talent autour de leur mère; mais ceci est tout autre chose, et » n’est pas possible au monde de le prendre. Par quoi me trou- B vant bientôt las, c^mme vieux et ancien que je suis, et ni’ap- B puyant sur mon bâton , en prenant garde qu’il ne s’enfuît , je B lui ai demandé à qui il était de nos voisins , et à quelle occa- K sion il venait ainsi cueillir les fruits du jardin d’autrui. Il ne B m’a rien répondu; mais s’approchant de moi s’est pris à mé B sourire fort délicatement, en me jetant des grains de myrte,
« ce qui m’a , ne sais comment, amolli et attendri le coeur; de « sorte que je n’ai plus su me courroucer à lui. Si l’ai prié de B s’en venir à moi sans rien craindre, jurant par mes myrtes « que je le laisserais aller quand il voudrait, avec des pommes « et des grenades que je lui donnerais , et lui souffrirais prendre « des fruits de mes arbres , et cueillir de mes fleurs autant « comme il voudrait , pourvu qu’il me donnât un baiser seule- « ment.
B Et adonc se prenant à rire avec une chère gaie , et bonne et « gentille grâce , m’a jeté une voix si aimable et si douce , que ni « l’arondelle , ni le rossignol, ni le cygne, fût- il aussi vieux comme « je suis, n’en saurait jeter de pareille, disant : Quant à moi,
« Philétas, ce ne me serait point de peine de te baiser; car « j’aime plus être baisé que tu ne désires , toi , retourner en ta • jeunesse : mais garde que ce que tu me demandes ne soit un
LIVBE K.
« don malséant et peu convenable à ton âge, pource que ta « vieillesse ne t'exemptera point de me vouloir poursuivre, quand n tu m’auras une fois baisé; et n’y a aigle ni faucon, ni autre « oiseau de proie, tant ait-il l’aile vite et légère, qui me piit atn leindTe. Je ne suis point enfant, combien que j’en aie l’appa- B rence; mais suis plus ancien que Saturne, plus ancien même « que tout le temps. Je te connais dès lors qu’étant en la fleur O de tou âge , tu gardais en ce prochain pâtis un si beau et « gras troupeau de vaches, et étais près de toi, quand tu jouais « de la flûte sous ces hêtres, amoureux d’Amaryllide. IMaistu « ne me voyais pas , encore que je fusse a\ec ton amie, laquelle « je t’ai enfin donnée, et tu en as eu de beaux enfants, qui « maintenant sont bons laboureurs et bouviers; et pour le prén sent je gouverne Daphnis et Chloé ; et après que je les ai le « matin mis ensemble , je m’en viens en ton verger, là où je « prends plaisir aux arbres et aux fleurs , et me lave en ces fon- « taines; qui est la cause que toutes les plantes et les fleurs de « ton jardin sont si belles à voir , pour ce que mon bain les ar- « rose. Regarde si tu verras pas une branche d’arbre rompue, « ton fruit aucunement abattu ou gâté , aucun pied d’herbe ou « de fleur foulé, ni jamais tes fontaines troublées; et te réputé « bien heureux de ce que toi seul entre les hommes, dans ta « vieillesse , tu es encore bien voulu de cet enfant.
« Cela dit, il s’est enlevé sur les myrtes, ne plu^ne moins « que ferait un petit rossignol, et, sautelant de branche en bran- « che par entre les feuilles, est enfin monté jusques à la cime. « J’ai vu ses petites ailes , son petit arc et ses flèches en écharpe « sur ses épaules , puis ai été tout ébahi que je n’ai plus vu ni « ses flèches ni lui. Or, si je n’ai pour néant vécu tant d’années , « et diminué de sens en avançant d’âge, mes enfants, je vous « assure que vous êtes tous deux dévoués à l’Amour, et qu’A- « mour a soin de vous. »
Ils furent aussi aises d’ouïr ce propos comme si on leur eût conté quelque belle et plaisante fable. Si lui demandèrent que c’était d’Amour ; s’il était oiseau ou enfant , et quel pouvoir il avait. Adonc Philétasse prit derechef à leur dire: « Amour est un « dieu, mes enfants. Il est jeune , beau , a des ailes ; pourquoi * il se plaît avec la jeunesse, cherche la beauté, et ravit les
LES PASTOBALES DE LONGUS
« âmes, ayant plus de pouvoir que Jupiter même. Il règne sur « les astres, sur les éléments, gouverne le monde, et conduit « les autres dieux comme vous avec la houlette menez vos che- • vres et brebis. Les fleurs sont ouvrage d’Amour; les plautes « et les arbres sont de sa facture ; c’est par lui que les rivières « coulent, et que les vents soufflent. J’ai vu les taureaux amou- « reux ; ils mugissaient ne plus ne moins que si le taon les eût « piqués; j’ai vu le boucquin aimer sa chèvre, et il la suivait « partout. Moi-même j’ai été jeune, et j’aimais Araaryllide; mais « lors il ne me souvenait de manger ni de boire, ni ne prenais « aucun repos; mon âme souffrait, mon cœur palpitait, mon « corps tressaillait; je pleurais, je criais comme qui m’eût battu : « je ne parlais non plus que si j’eusse été mort; je me jetais dans « les rivières comme si un feu m’eût brûlé; j’invoquais Pan , « qui fut aussi blessé de l’amour de Pitys; je remerciais Écho, « qui appelait Amaryllide après moi, et de dépit rompais ma « flûte de ce qu’elle savait bien mener mes vaches, et ne me « pouvait faire venir mon Amaryllide. Car il n’est remède, ni « breuvage quelconque , ni charme, nichant, ni paroles, qui « guérissent le mal d’amour, sinon le baiser, embrasser, cou- «• cher ensemble nue à nu. »
Philétas , après les avoir ainsi enseignés , se départit d’avec eux , emportant pour son loyer quelques fromages et un chevreau daguet, qu’ils lui donnèrent. Mais quand il s’en fut allé, eux , demeuré.s* tout seuls, et ayant alors pour la première fois entendu le nom d’amour, se trouvèrent en plus grande détresse qu’auparavant, et, retournés en leur maison , passèrent la nuit à comparer ce qu’ils sentaient en eux-mêmes avec les parole du vieillard : a Les amants souffrent, nous souffrons; ils ne font . compte de boire ni de manger, aussi peu en faisons-nous;
« ils ne peuvent dormir, ni nous clore la paupière; il leur est « avis qu’ils brûlent, nous avons le feu au dedans de nous; ils « désirent s’entrevoir, las! pour autre chose ne prions que le « jour revienne bientôt. C’est cela, sans point de doute, qu’on appelle amour; tous deux sommes enamourés, et si ne le sa- « vions pas. Mais si c’est amour ce que nous sentons, je suis aimé.
“ Que me manque-t-il donc? et pourquoi sommes-nous ainsi « mal à notre aise? à quoi faire nous entre-cherchons-nous?
LIVBE II.
« Philétas nous dit vrai : ce jeune garçonnet qu'il a vu en son a janlin , c’est lui-méme qui jadis apparut à nos pères, et leur « dit en songe qu’ils nous envoyassent garder les bétes aux a champs. Comment le pourra-t-on prendre? Il est petit, et s’en- « fuira : de lui échapper n’est pc^sible , car il a des ailes et nous « atteindra. Faut-il avoir recours aux Nymphes? Pan n’aida de a rien Philétas quand il aimait Âmaryllide. Essayons les remèa des qu’il a dits, baiser, accoler, coucher nue à nu. Vrai est a qu’il fait froid ; mais nous l’endurerons. » Ainsi leur était la nuit une seconde école , en laquelle ils recordaient les enseignements de Philétas.
L.e lendemain, au point du jour, ils menèrent leurs bétes aux champs , s’entre-baisèrent l’un l'autre aussitôt qu’ils se virent , ce qu’ils n’avaient oncques fait encore , et, croisant leurs bras, s’accolèrent ; mais le dernier remède.... ils n’osaient se dépouiller et coucher nus. Aussi eût-ce été trop hardiment fait , non pas seulement à Jeune bergère telle qu’était Chloé , mais même à lui Chevrier. Ils ne purent donc la nuit suivante reposer non plus que l'autre, et n’eurent ailleurs la pensée qu’à remémorer ce qu’ils avaient fait, et regretter ce qu’ils avaient omis à faire, disant ainsi en eux-mêmes : < Nous nous sommes baisés, « et de rien ne nous a servi nous nous sommes l’un l’aûtre ac- « colés, et rien ne nous en est amendé. Il faut donc dire que « coucher ensemble est le vrai remède d’amour ; il le faut donc « essayer aussi. Car pour sûr il y doit avoir quelque chose plus « qu'au baiser. »
Après semblables pensers, leurs songes, ainsi qu’on peut croire, furent d’amour et de baisers; et ce qu’ils n’avaient point fait le jour, ils le faisaient lors en songeant, couchés nue à nu. Dès le fin matin donc, ils se levèrent plus épris encore que devant ; et chassant avec le sifQet leurs bêtes aux champs , leur tardait qu’ils ne se trouvassent pour répéter leurs baisers, et, de si loin qu’ils se virent , coururent en souriant l’un vers l’autre , puis s’entre-baisèrent, puis s’entre-accolèrent ; mais le troisième point ne pouvait venir; car Daphnis n’osait eu parler, ni ne voulait Chloé commencer, jusqu’à ce que l’aventure les conduisît à ce faire en cette manière.
Ils étaient sous le chêne assis l’un près de l’autre , et ayant
LES PASTORALES DE LONGL'S
goûté du plaisir de baiser, ne se pouvaient soûler de cette volupté. L'embrassement suivait quant et quant pour baiser plus serré; et en ce point, comme Dapbnis tira sa prise un peu trop fort , Chloé , sans y penser, se coucha sur un côté , et Daphnis , en suivant la bouche de Chloé pour ne perdre Taise du baiser , se laissa de même tomber sur le côté; et reconnaissant tous deux en cette contenance la forme de leur songe, longtemps demeurèrent couchés de la sorte , se tenant bras à bras aussi étroitement comme s’ils eussent été liés ensemble , sans y chercher rien davantage : mais pensant que ce fût le dernier point de jouissance amoureuse, consumèrent en ces vaines étreintes la plus grande partie du jour, tant que le soir les y trouva; et lors, eu maudissant la nuit , ils se séparèrent , et ramenèrent leurs troupeaux au tect. Et peut-être enlln'eussent-ils fait quelque chose à bon escient, n’eût été un tel tumulte qui survint en la contrée.
Des jeunes gens riches de Méthymne voulant passer joyeusement le temps des vendanges, et s’aller ébattre quelque peu au loin , tirèrent un bateau en mer, mirent leurs valets à la rame, et s'en vinrent dans les parages du territoire de Mitylène, pource qu’il y a partout bons abris pour se retirer, belle plage pour se baigner, et est bordée de beaux édifices , avec jardins , pares et bois, que les uns nature a produits, les autres la main de l’homme. En voyageant ainsi au long de la côte, et descendant ci et là^ où désir leur en prenait , ils ne faisaiept mal quelconque ni déplaisir à personne, mais s’ébattaient entre eux à divers passe-temps. Tantôt, avec des hameçons attachés d’un brin de fil au bout de quelque long roseau , ils pêchaient, de dessus un écueil jeté fort avant en la mer, des poissons qui hantent autour des rochers; tantôt prenaient avec leurs chiens et leurs filets les lièvres qui fuyaient des vignes, pour le bruit des vendangeurs; ou bien ils tendaient aux oiseaux , trouvant temps et lieu favorables , et avec des lacs courants prenaient des oies sauvages, des halbrans, des outardes, et autre tel gibier de plaine dont ils avaient, outre le plaisir, de quoi fournira leurs repas. S’il leur fallait quelque chose plus, iis Tachetaient au prochain village , payant le prix et au delà. Il ne leur fallait que le pain et le vin , et le logis aussi ; car ils ne trouvaient pas qu’il fût sûr, étant la saison de l’automne, de coucher en mer; et, à cette cause.
UVBB U.
ils tiraient la nuit leur bateau à terre, peur de la tourmente pendant qu’ils dormaient.
Mais quelque paysan de là autour ayant affaire d’une corde dont on suspend la meule à presser le raisin , étant la sienne par aventure usée ou rompue , s’en vint de nuit au bord de la mer ; et trouvant le bateau sans garde , délia la corde qui le liait, l’emporta en son logis , et s’en servit à son besoin. La matin , ces jeunes gens cherchèrent partout leur corde; mais nul ne confessait l’avoir prise : par quoi, après qu’ils eurent un peu querellé avec leurs hôtes, ils tirèrent outre, et ayant fait environ deux lieues, vinrent abordera ces champs où se tenaient Daplinis et Chloé, pource qu’il y avait, ce leur sembla, belle plaine à courir le lièvre. Or n’avaient-ils plus de. corde pour attacher leur bateau , et à cette cause prirent du franc osier vert , le plus long qu’ils purent finer, le tordirent et en firent une hart, dont ils lièrent leur bateau à terre ; puis lâchant leurs chiens, sc mirent à chasser, et tendirent leurs toiles aux passages qu’ils trouvèrent plus à propos. Ces chiens, en courant çà et là et aboyant, effrayèrent les chèvres de Daphnis, lesquelles abandonnèrent incontinent les coteaux, et s’enfuirent vers la marine , là où ne trouvant rien à brouter parmi le sable , aucunes plus hardies que les autres s’approchèrent du bateau , et rongèrent la hart d’osier vert dont il était attaché.
La mer était un peu émue d’un vent de terre qui se levait ; le bateau une fois délié , les vagues le poussèrent, l’éloignèrent du bord, et le portaient en mer : de quoi les chasseurs s’étant aperçus, les uns accoururent au rivage, les autres rappelèrent leurs chiens; et tous ensemble menaient tel bruit, que les gens de là autour, patres , vignerons, laboureurs, les entendant, vinrent de toutes parts; mais ils n’y purent que faire. Car le vent fraîchissant toujours de plus en plus , mena la barque au gré du flot si roide et si loin , qu’elle fut tantôt hors de vue.
Par quoi ces jeunes gens, dolents outre mesure, perdant leur bateau , biens et tout, cherchèrent le chevrier qui devait garder les chèvres; et trouvant là l>aphnis parmi les regardants, en chaude colère commencèrent à le battre et à le vouloir dépouiller : même y en eut un d’entre eux qui détacha la laisse dont il menait son chien, et prit les deux mains à Daphnis pour les lui
874 LES PASTORALES DE LONGUS
lier derrière le dos. Loi, comme ils le battaient , criait , implorait l’aide d’un chacun , mais sur tous appelait à son secours Lamon et Dryas , lesquels accourus , tous deux verts vieillards , ayant les mains rudes , endurcies du labeur des champs , prirent très-bien sa défense contre les jeunes Méthymniens , en leur remontrant qu’il fallait entendre du moins ce garçon, pour voir s’il avait tort, et que chacun dit ses raisons. Ceux de Méthymne le voulurent, et, d’un commun accord, on élut pour arbitre le bouvier Philétas, à cause que c’était le plus ancien qui se trouvât là présent , et qu'entre ceux de son village il avait le bruit (fétre homme de grande foi et loyauté. Adonc les jeunes gens, prenant la parole , firent en termes courts et clairs leur plainte de telle sorte devant le juge bouvier :
■ Nous étions descendus en ces champs peur chasser, et avions « attaché notre barque au rivage avec une bart d'osier vert, « puis nous nous étions mis en quête avec nos chiens ; et cepen- « dant les chèvres de celui-ci sont venues , ont mangé l’osier • dont notre bateau était attaché , et par ainsi l’ont détaché : « vous-mêmes l’avez pu voir emporté en pleine mer. Et ce qu’il « y a dedans perdu pour nous , combien pensez-vous qu’il vaille? « Combien d’habits et d’équipages! combien de beaux harnais <• pour nos chiens! et de l'argent plus qu’il n’en faudrait pour « acheter tous ces champs ! En récompense de quoi nous vou- « Ions emmener ce méchant chevrier-ci , lequel entend si mal « le métier dont il se mêle , que de hanter avec ses chèvres au « long des plages de la mer, comme s’il était marinier. »
Voilà ce que dirent les Méthymniens. Daphnis était tout moulu des coups quil avait reçus; mais voyant Chioé présente, il ne s’étonna de rien, et leur répondit franchement : « Je garde bien a mes chèvres , et n’y a personne en tout le village qui se soit > jamais plaint que pas une d’elles ait rien brouté en son jai « din, ni rompu ou gâté un bourgeon dans sa vigne. Mais « ceux-ci eux-mêmes sont mauvais chasseurs , et ont des chiens « malappris , qui ne font que courir çà et là , et aboyer tant et « si fort qu’ils ont effarouché mes chèvres, et les ont chas- « sées de la plaine et de la montagne vers la mer, comme eus- « sent pu faire des loups. Or , à présent elles ont mangé quel- ■ que osier : pouvaient-elleo emmi ces sables brouter le thym
LIVBE II.
« ou le serpolet? Leur bateau est péri en mer; qu’ils s’en pren- « lient à la tourmente; mes chèvres n’en sont pas cause. Voire <• mais il y avait dedans tant de biens, des habits, de l’argent ! « Et qui serait si sot de croire qu’un bateau portant tout cela « n’eût pour l’attacher qu’une hart d’osier? »
En disant ces paroles, il se prit à pleurer, et flt grande pitié à tous les assistants; tellement que Philétas , qui devait donner sa sentence, jura le dieu Pan elles Kymphesque Daphnis n’avait point de tort, ni ses chèvres non plus ; et que la faute, si faute y avait, était aux vents et à la mer, desquels il n’était pas Juge pour la leur faire réparer. Ce Déaiimoins le bon Philétas ne sut si bien dire que les Méthyraniens s’en contentassent ; mais derechef en grande fureur prirent Daphnis , et le voulaient lier pour remmener, n’eût été que les paysans, de ce mutinés, se ruèrent en criant sur eux , comme une volée d’étourneaux , et leur ôtèrent des mains Daphnis , qui se défendait bien aussi , et à son tour les chargeait. Si qu'à grands coups de pierres et de bâtons ils chassèrent les Méthymniens, et ne cessèrent de les poursuivre, qu’ils ' ne les eussent menés battant hors de leur territoire. Daphnis et Chloé restés seuls, elle eut tout loisir de le conduire en la caverne des Nymphes, oùéllelui lava le visage toutsouillédu sang qui lui était coulé du nez; puis tirant de sa panetière un peu de fromage et du tourteau, elle lui en fit manger, et, qui plus le conforta, lui donna de sa tendre bouche un baiser plus doux que miel.
Ainsi échappa Daphnis de ce danger : mais la chose n’en demeura pas là. Car ces jeunes gens de ÎVléthymne, retournés chez eux à pied , au lieu qu’ils étaient venus en un beau bateau ; blessés et malmenés, au lieu qu’ils étaient partis gais et bien délibérés, firent assembler le conseil de la ville, auquel ils requirent, en habits et contenance de suppliants, être vengés de l’outrage qu’ils avaient souffert, ne disant de vrai pas un mot, de de peur que, s’ils eussent conté le fait comme il était al lé, on ne se fût moqué d’eux de s’être ainsi laissé battre par des paysans, mais accusant hautement les Mitylénieus de les avoir pillés, et pris leur bateau sans autre forme de procès , comme en guerre ouverte.
Ceux de jMéthymne ajoutèrent aisément foi à leur dire, pour
LES PASTORALES DK LONG US
autant mtîmement qu’ils les voyaient blessés; et quant et quant I estimant chose juste et raisonnable de venger un tel outrage fait I aux enfants des plus nobles maisons de leur ville , décernèrent sur-le-champ la guerre contre les Mityléniens, sans leur en- j
voyer ni héraut ni déclaration, et commandèrent à leur capi- i
taine qu'il mit promptement en mer dix galères pour aller faire ' du pis qu’il pourrait en toute leur côte. Ils pensèrent que ce ne serait pas sûrement ni sagement fait de hasarder plus grosse « flotte à l’approche de l’Iiiver.
Le capitaine, dès le lendemain, eut dressé son équipage, et, usant pour moins d’embarras de ses soldats mêmes au lieu de rameurs, alla fourrager toutes les terres des Mityléniens qui étaient voisines de la mer, là où il prit force bétail, force grain, vin en quantité, pource qu’il n’j avait guère que vendanges étaient faites , et grand nombre de prisonniers , gens qui travaillaient à ces champs; et aussi s’en vint débarquer où gardaient leurs bétes Daplinis et Chloé, courut le pays, ravit et pilla tout ce qu’ily trouva. Daplinis, pour lors , n’était pas avec son troupeau; il était dans le bois à cueillir de la ramée verte pour donner l’hiver aux chevreaux, et, voyant du haut des arbres les ennemis dans la plaine, se cacha au creux d’un vieux chêne. Chloé, qui était demeurée avec les troupeaux, se cuida sauver de vitesse, et se jeta comme en un asile dans l’antre des Nymphes, poursuivie jusqu’au lieu même , et là priait au nom des Nymphes ces soldats de ne vouloir faire déplaisir ni à elle ni à ses bêtes; mais en vain. Car les gens de Méthymne, après avoir fait plusieurs vilenies et moqueries aux images de Nymphes, l’emmenèrent elle et ses bêtes, en la chassant devant eux à coups de houssine comme une chèvre ou une brebis; et voyant qu’ils avaient déjà plein leurs vaisseaux de toute sorte de butin, ne voulurent plus tirer outre, mais reprirent la route de leurs maisons, craignant l’hiver et les ennemis.
Ainsi s’en allaient les Méthymniens à force de rames , faisant peu de chemin; car le temps fut si calme, qu’il ne lirait ni vent ni haleine quelconque; et Daphnis, sorti de son creux, après que tout ce bruit fut passé , s’eu vint dans la plaine où leurs bétes avaient coutume de pâturer; et n’y voyant plus ni ses chèvres , ni les brebis, ni Chloé, mais seulement les champs tout seuls, et
LIVBE II.
la flûte de laquelle Cliloé se soûlait ébattre jetée là, se prit à crier et pleurer; et , en soupirant amèrement . s’en courait tantôt sous le fouteau à l’ombre duquel ils avaient accoutumé de se seoir, tantôt au rivage de la mer, pour voir s’il la trouverait point, et tantôt dans l’antre des Nymphes, où il l’avait vue fuir; et là, se jetant par terre devant leurs images, se complaignit à elles , disant qu’elles lui avaient bien failli au besoin. « Chloé, disait- « il , vient d'être arrachée de vos autels , et vous avez bien eu le « cœur de le voir et l’endurer! elle qui vous a fait tant de beaux « chapelets de fleurs! elle qui vous offrait toujours du premier « lait! elle qui vous a donné ce flageolet même que je vois ici « pendu ! Jamais loup ne me ravit une seule de mes chèvres, et « les ennemis m’ont maintenant ravi le troupeau entier, et ma « compagne bergère aussi. Mes chèvres , ils les tueront et écor- « cheront incontinent; les brebis, ils en feront des sacrifices aux R dieux; et Chloé demeurera en quelque ville loin de moi. Com- « ment oserai-je à cette heure m’en aller devers mon père et R ma mère, sans mes chèvres, sans Chloé, pour être désormais « misérable manœuvre? car il n’y a plus chez nous de bêtes (jue « je pusse garder. Mais non , je ne bougerai d’ici , attendant « la mort ou d’autres ennemis qui m’emmènent aussi. Hélas! « Chloé, es-tu en même peine que moi? te souvient-il de ces « champs? as-tu point de regret aux Nymphes et à moi? ou si te n réconfortent nos brebis et nos chèvres prisonnières avec toi?»
Comme il achevait ces paroles, le cœur gros de chagrin, de pleurs, le voilà pris d’un profond somme, et lui apparaissent les trois Nymphes, en guise de belles et grandes femmes , demiuues , les pieds sans chaussure , les cheveux épars , en tout semblables aux images. Si lui fut avis, dès l’abord , qu’elles avaient pitié de lui; puis d’elles trois la plus âgée lui dit en le réconfortant: « Ne te plains point de nous, Daphnis; nous avons plus de « souci de Chloé que tu n’as toi-même. Nous en prîmes pitié dès « lors qu’elle venait de naitre , et, abandonnée en cet antre , l’a- « vons fait élever et nourrir. Car, aliu que tu le saches, rien n’a .( de commun Chloé avec Dryas et ses brebis, ni toi non plus a. avecLainon. Et quant à ce qui est d’elle, nous y avons déjà « pourvu. Elle n’ira point prisonnière avec ses soldats à Méa thymne, ni ne sera partie de leur butin. Pan, qui est là sous
:vj.
LES PASTORALES DE LONGUS
« ce pin, et que vous n'honorez jamais seulement de quelques O fleurettes, c’est lui que nous avons prié de vouloir secourir « Cbloé, parce qu’il fréquente volontiers entre gens de guerre, « et lui-iiiéiaea conduit des guerres, quittant le repos des cliamps * Il marche dès cette heure, dangereux ennemi, contre ceux de » Méthyinne. Pourtant ne t'afflige point, mais te lève, et l’en va « consoler Lamon et Myrtale, qui sont jetés à terre comme toi, « croyant que tu aies été pris et emmené sur les vaisseaux. De- « main reviendra ta Chloc avec vos brebis et vos chèvres ; et si les « garderez eucore et jouerez de la flûte ensemble. Au demeurant, « Amour aura soin de vous. »
Daphiiis , ayant ouï et vu telles choses , s’éveilla soudain en sursaut; et, pleurant autant de joie que de tristesse, adora les Nymphes, prosterné devant leurs images, et leur promit, si Chloé retournait à sauveté, de leur sacrifier la plus grasse de ses chèvres; et courant au pin sous lequel était le dieu Pan , représenté avec les pieds d’un bouc , deux cornes en la tête , qui d’une main tenait sa flûte , et de l’autre arrêtait un boucquiu , l’adora aussi, et le pria qu’il lui plût faire promptement revenir Chloé, lui promettant semblablement de lui sacrifier un bouc; et jijstju’au soir environ le soleil couchant , à peine cessa-t-il ses larmes et ses vœux pour le retour de Chloc. Knfin , ramassant sa feuillée, il s’en retourna au logis, où il êta de grand émoi I,amon et M/rtaie, et les remplit de liesse, puis mangea uii petit, et s’en alla dormir; mais ce ne fut pas sans pleurer, ni sans faire prière aux Nymphes qu’elles lui apparussent encore , et que le jour revînt bientôt , et avec le Jour, selon leur promesse , Chloé. Jamais nuit ne lui fut si longue. Or, voici comme il en alla.
Le capitaine de Méthynme, ayant navigué à l.a rame environ cinq quarts de lieue , voulut un petit rafraîchir ses gens , las d’avoir couru le pays; et trouvant un promontoire assez avancé en mer, dont l’extrémité présentaitdeux pointes en manièrede croissant, abri aussi sûr qu’aucun port , il yjeta l’ancre sous une roche hante et droite, sans autrement aborder, afin que de la côte, à toute aventure, on ne lui pût faire nul déplaisir ; et ainsi permit à ses gens de se traiter et réjouir en pleine assurance. Kux , ayant à bord foison de tous vivres, qu’ils avaient pillés, se miretrt à manger, boir* et faire fêle, .comme on fait pour une victoire. Mais