‹ Œuvres de P.L. TchebychefChapitre 27 sur 374 · SUR LA FONTAINE · texte numérisé non relu

SUR LA FONTAINE

der satisfiictioii, l'ëpée à la main, à celui qui nous déshonore : a Eh bienl dit la Fontainey je la demanderai. » Il va le lendemain, à quatre heures du matin, chez M. Poignan, et le trouve au Ut : «c Lève-toi, lui dit-il, et sortons ensemble. » Son ami lui demande en quoi il a besoin de lui, et quelle affaire pressée l'a rendu si matineuz : « Je t'en instruirai, répond la Fontaine, quand nous serons sortis. » Poignan se lève, s'habille, sort avec lui, et le suit jusqu'aux Chartreux^, en lui demandant toujours où il le mène : « Tu vas le savoir, » répondit la Fontaine, qui lui dit enfin, quand ils furent derrière les Chartreux : « Mon amî, il faut nous battre, a» Poignan surpris lui demande en quoi il Va. offensé, et lui représente que la parde n'est pas égale : « Je suis un homme de a guerre, et toi tu n'as jamais tiré l'épée. » — « N'importe, « dit la Fontaine, le public veut que je me batte avec toi. » Poignan, après avoir résisté inutilement, tire son épée par complaisance, se rend aisément le maître de celle de la Fontaine, et lui demande de quoi il s'agit. « Le public prétend, « lui dit la Fontaine, que ce n'est pas pour moi que tu viens « tous les jours chez moi, mais pour ma femme. — Eh ! a mon ami, répond Poignan, je ne t'aurois pas soupçonné a d'une pareille inquiétude, et je proteste que je ne mettrai a plus les pieds chez toi I ^ Au contraire, reprend la Fona taine en lui serrant la main, j'ai fait ce que le public voua loit : maintenant je veux que tu viennes chez moi tous les <c jours, sans quoi je me battrai encore avec toi. »

La scène est excellente, et n'eût-on pas la caution de Louis Racine, on y croirait encore. Furetière (nous sommes presque honteux de parler des calonmies de ses haineux factums) a voulu ùàre de la Fontaine un mari qui, non content de souffirir avec patience les coquetteries de sa femme, y trouvait peut-être avantage. Il insinue que, dans le conte de la Coupe enehantée, il vante si bien ce que les maris trompés peuvent gagner à leur malheur, qu'il y a apparence que du sien il a tiré bon parti'. C'était lui faire payer un peu cher un badinage

I. Cette détignadon da lieu de la rencontre suppose, si nous ne nous trompons, que la scène se passa à Paris. On en est un peu étonné.

a. Second factum (Amsterdam, 1694), p. aga.

xxxTi NOTIGB BIOGRAPHIQUE

trop gaulois que d'y chercher matière à une si odieuse et si absurde accusation. Dans l'anecdote du plaisant duel nous avons le vrai la Fontaine, non certes un jaloux, il n'en avait pas Tëtoffe ; pas davantage, si débonnaire qu'il fût, un homme sans honneur. Quant à sa femme, elle n'est pas là sérieusement compromise; on voit seulement qu'il lui manque d*ètre protégée contre les méchantes langues par ce respect dont l'affection fidèle du mari entoure le foyer domestique. Cette protection eût mieux valu que celle de l'épée, si étonnée d'être à la main du bonhonmie.

Essayons de connaître un peu Mlle de la Fontaine. Nous avons entendu d'Olivet dire qu'eUe « ne manquoit ni d'esprit, ni de beauté*. » Fréron lui donne la même louange*. De sa beauté nous jugerions difficilement par le portrait que l'on attribue au pinceau de Mignard*. Nous n'en connaissons pas la date; mais il ne semble pas celui d'une jeune femme. U ne serait donc pas étonnant que les attraits vantés ne s'y trouvassent plus guère. Quelques personnes ont cm y reconnaître la désagrésîble dame Honesta; ce ne serait pas du moins en se rappelant que la Fontaine a dit de celle-ci qu'elle était belle. Au reste il ne nous paraîtrait pas équitable de oonce* voir, à la vue de cette image retracée trop tard, et qui semble un peu maussade, aucun préjugé contre la beauté que la tradition attribue à HUe de la Fontaine, ni contre l'agrément de son caractère dans ses jeunes années.

Quant à ce caractère, dont il est surtout intéressant de tâcher de se faire une juste idée, on ne saurait mieux s'adresser qu'à la Fontaine lui-même, pour en trouver quelques traits. Il nous les fournit dans les lettres qu'il adressait à sa femme, en i663, après quinze ans de mariage.

On y chercherait en vain quelque indice de cette vertu acariâtre, qui expUquerait, à en croire d'Olivet, Téloignement de son mari. Ce qu'il lui reprochait, c'était d'avoir les goûts

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