‹ Œuvres de Pasteur (volume 2)Chapitre 109 sur 299 · REPONSE A M. WEBER · texte numérisé non relu

REPONSE A M. WEBER

M. Pasteur : J’ai eu connaissance des faits cités par M. Weber (1 2), et d’autres plus nombreux, observés un peu partout à partir du moment où la pratique de la vaccination charbonneuse a commencé à se généraliser dans les départements. Voici les explications que je puis donner à cet égard à M. Weber. Les expériences de Pouilly-le- Fort ont été terminées au commencement de juin 1881; dans la Fin de juin, dans les mois de juillet, août et septembre, il a été fait environ 45.000 vaccinations, sans que l’on ait signalé d’accidents. A l’heure actuelle, les résultats sont encore satisfaisants; les moutons vaccinés à cette époque ne contractent pas le charbon, alors que les moutons conservés comme témoins succombent par le fait du sang de rate, dans des proportions variables, suivant les conditions locales.

En général, à l’origine, on conservait la moitié du troupeau comme témoin. Pour ne parler que des faits bien connus de la Société, je citerai ici les faits rassemblés par la Commission que vous avez chargée d’étudier cette question (3).

A Rozières, dans la ferme de M. Gatté, la vaccination de la moitié du troupeau, soit de 250 moutons, était complète le 8 juillet. Au 15 août 1881, tout le troupeau, soit 500 moutons, était mis au parc jusqu’au 29 août sur un champ maudit. Ce séjour de quatorze jours, dans un champ notoirement reconnu comme dangereux, déterminait la mort de 8 moutons non vaccinés, et il n’y avait pas un seul cas de mort parmi les vaccinés.

Au 5 décembre 1881, des inoculations de sang charbonneux furent faites à 6 moutons non vaccinés d’une part, et à 12 moutons vaccinés; aucun de ces derniers ne fut malade, et les 6 moutons témoins étaient morts le 9 au matin. Depuis, cette expérience a été répétée, à Pouilly-

1. Recueil de médecine vétérinaire (Société centrale de médecine vétérinaire, séance du 8 juin 1882), 6e sér., VIII, 1882, p. 707-710; discus. p. 712.

2. Weber. Sur certains accidents consécutifs à la vaccination charbonneuse. Ibid., p. 705-700.

3. Leblanc. Rapport sur le charbon (séances du 10 mars et du 22 décembre 1881 de la Société centrale de médecine vétérinaire). Ibid., 6° sér., VII, 1881, p. 353-361; et 0» sér., VIII, 1882, p. 80-96. [Xotes de l'Édition.)

MALADIES VIRULENTES

le-Fort, et sur le troupeau de l’École d’Alfort, en 1882, toujours avec le même résultat.

I out dernièrement, le 25 mai et le 3 juin, deux des moutons vaccinés du troupeau de M. Gatté mouraient du sang- de rate dans des conditions sur lesquelles je reviendrai tout à l’heure, les autres vaccinés résistent toujours (*).

II est donc permis de dire que les vaccinations charbonneuses faites au début se sont montrées préservatrices pour une durée d’un an environ. Il y aurait lieu, et votre Commission doit le faire, d’essayer de nouveau le degré de résistance des animaux de Rozières contre les inoculations virulentes. Il est probable que, si cet essai portait sur un nombre assez considérable d’animaux, sur 20, par exemple, le résultat ne serait pas aussi satisfaisant que la première fois, et que 1 ou 2 peut-être succomberaient. Mais, il faut tenir compte de ce fait que les chances de mortalité sont bien plus grandes à la suite d’inoculations directes qu’à la suite de l’inoculation spontanée ; j’entends par ces mots 1 inoculation telle qu’elle se produit par l’alimentation ou le séjour sur des champs maudits. On peut donc dire qu’il y a eu une préservation certaine d’une année contre la maladie charbonneuse contractée naturellement.

Les vaccinations interrompues furent reprises en novembre et continuées depuis avec la plus grande confiance. C’étaient les mêmes vaccins, et l’on avait l’expérience des mois précédents. Malheureusement, les faits de la pratique ont montré que les vaccins s’étaient affaiblis, et alors se sont produits des accidents de natures diverses. Dans certains cas, le premier vaccin se trouvant trop faible relativement au second, on observait des cas de mort dans les troupeaux, immédiatement après la seconde vaccination, qui, au lieu d’être une vaccination, se trouvait être une inoculation virulente.

Dans d’autres cas, le premier et le second vaccins, affaiblis tous deux, ne constituaient plus un préservatif suffisant, et l’on voyait le sang de rate amener la mort de moutons vaccinés depuis un ou deux mois. C est ainsi que, dans la ferme de Rozières, les deux moutons dont j’ai parlé tout à l’heure, morts en mai et juin 1882, avaient été vaccinés en février 1882.

Les accidents dont je parle ne se sont pas produits tout de suite; lorsqu’ils ont été constatés, il a fallu de nouveau créer des vaccins. Tout cela a amené une double perte de temps, et les vaccinations, du mois de novembre 1881 au mois de mars 1882, il faut le reconnaître,

1. Le secrétaire clés séances ayant commis un lapsus dans la transcription, nous rétabli cette phrase suivant le contexte. (Note de V Édition.)

avons

ont été insuffisantes. Dés que les premiers accidents ont été connus, la circulaire suivante a été adressée à tous les vétérinaires et à tous les propriétaires de troupeaux (pie la chose intéressait :

Note ail sujet des vaccinations charbonneuses .

L élude de la durée de I immunité vaccinale n’étant pas encore terminée, il est li és prudent de faire procéder à une nouvelle vaccination si on constate une mortalité sur les animaux vaccinés, quand bien même celte mortalité ne s’accuserait que par unités.

I*. Boutroux.

Paris, ce 21 mars 1882.

Des vaccins nouveaux ont été adressés gratuitement à tous ceux qui en ont fait la demande. Les vaccins fournis depuis le mois de mars ou avril se montrent en tous points comparables à ceux de l’année dernière. Je puis donc répondre à M. Weber : au moindre cas de mortalité, revaccinez sans hésiter, les vaccins actuels se montrent excellents.

La conclusion de tous ces faits, et j’en ai déjà donné maintes preuves, est que les virus, au lieu d’être, comme on le supposait autrefois, quelque chose de lixe et d’immuable, des entités, sont au contraire quelque chose de variable, se modifiant sous l’action du temps, des circonstances climatériques, etc.

C’est sur les moutons que les accidents les plus nombreux, toutes proportions gardées, ont été constatés. Près de 25.000 bœufs ou vaches ont été vaccinés, et a l’heure qu’il est, 5 tout au plus sont morts des suites de la vaccination. Mais on constate sur ces animaux des réceptivités diverses individuelles très grandes dans la pratique ; dans certains cas, on n’observe pas d’œdème à l’endroit où a été déposé le vaccin; dans d’autres cas, on observe des œdèmes d’un volume très variable. Ces unièmes, il faut le dire, guérissent presque toujours sans traitement.

Sur les chevaux, l'opération est des plus délicates; il y a eu des accidents qui, pour être évités, nécessitent de grandes précautions. Il est souvent difficile, et ceci tient sans doute au tempérament des chevaux, de ne pas leur inoculer la septicémie lorsqu’on les vaccine.

A Pithiviers, un cheval est mort septique, parce qu’on l’avait vacciné avec un fond de tube qui était ouvert et qui avait servi à vacciner en divers endroits dans la journée.

Il faut se garder de mettre sur le compte de l’atténuation [d’action] des vaccins tous les cas de mortalité observés à la suite de la première

MALADIES VIRULENTES

ou de la seconde vaccination. Ainsi, dans le Rapport de M. Leblanc (j), je trouve que MM. Leblanc et Cagny ont vacciné une étable d’une trentaine d’animaux en 1881 dans les conditions suivantes : la mortalité avait cessé depuis deux ans et, subitement, du samedi au mardi, 6 bœufs ou vaches sont morts du sang de rate. Si la première vaccination, au lieu d’être faite un mois après, l’avait été juste à ce moment, la mort de ces animaux aurait été attribuée au vaccin. Un fait analogue m’a été signalé aux environs de Meaux. Il ne faut donc pas oublier que si des animaux se trouvent inoculés spontanément au moment de l’opération, la vaccination ne les préserve pas. Dans l’espèce humaine, on sait bien que la vaccine n’est plus un préservatif lorsque la petite vérole est déjà à la période d’incubation.

Il faut tenir compte aussi des différences de races. Il est des races de moutons beaucoup plus sensibles que les autres au point de vue du sang de rate, et alors le premier vaccin se trouve relativement trop faible pour leur permettre de résister au second vaccin.

Il y a donc quelquefois nécessité d’éprouver telle ou telle race une première fois, afin de savoir quelle force de vaccin lui convient. C’est ce que nous avons fait récemment à Berlin, où M. Thuillier s’est trouvé en présence de moutons plus susceptibles que les nôtres au charbon. On l’a constaté par la rapidité avec laquelle meurent les moutons témoins à la suite de l’inoculation virulente, par la marche de la température à la suite de chaque vaccination, et [on a pensé] qu’il fallait des vaccins spéciaux pour ces troupeaux.

Il ne faut pas exagérer l’importance des accidents qui se sont produits; ces accidents peuvent être effrayants pour le propriétaire ou le vétérinaire qui les constate, mais pour celui qui considère tout l’ensemble des faits, c’est peu de chose; aussi, tenant compte de cet ensemble, je conclus en disant qu’il faudrait faire de la vaccination une mesure générale. Le meilleur moyen serait de vacciner avec garantie. En prélevant sur le prix de chaque vaccination une somme de 10 centimes, on constituerait ainsi une caisse suffisante pour garantir toutes les pertes.

M. Sansox : Ceci est une simple question d’assurances... Il faut avant tout avoir une statistique assez considérable pour savoir si la prime de dix centimes proposée par M. Pasteur est suffisante.

M. Pasteur : Le nombre des animaux vaccinés au 1er juin était d’environ 300.000, dont 25.000 bœufs ou vaches, et les pertes ne

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