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COMMISSION DITE DE LA PESTE

NOTE (i)

Un sait aujourd hui que le corps de l’homme et celui des animaux peuvent donner asile à certains êtres microscopiques et qu’il en résulte des maladies plus ou moins graves. Les liquides de l’économie se coinpoi tent alors comme des milieux de culture pour ces infiniment petits ; de la les désordres que l’on constate, désordres variables avec la nature des organismes et les conditions de leur existence propre. Qu’un de ces êtres microscopiques, par exemple, soit aérobie , c’est-àdire qu’il ait besoin de gaz oxygène libre pour vivre, on comprend aisément que les conditions d’oxygénation des globules du sang seront profondément modifiées lorsque le sang se trouvera en présence d’une multitude de ces organismes.

Pat mi les nombreuses espèces d’êtres microscopiques, beaucoup heureusement ne trouvent pas au sein de l’économie les conditions favorables à leur vie et à leur multiplication. L’inoculation de ces especes inoffensives peut provoquer tout au plus un désordre local: formation de pus, abcès; mais non maladie grave et encore moins la moit. Parmi les plus dangereux des organismes microscopiques, la plupart ne peuvent se développer que chez certaines espèces animales.

Il faut, en outre, des conditions toutes particulières pour l’introduction dans le corps de l’homme ou des animaux d’un de ces êtres

1. Note présentée à celte Commission dans la séance du lu avril 1879 et publiée dans le Bulletin de l’Académie de médecine, séance du 27 avril 1880, 2« sér., IX, p. 386-390.

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infectieux. Le corps humain dans l’état de santé est fermé à tous ces organismes, quoique le canal intestinal soit rempli de certains d'entre eux et que, sans nul doute, parmi ceux-ci, il en est qui pourraient devenir très redoutables s’ils pénétraient dans un état de pureté suffisant à travers les parois du canal intestinal. Il ne serait peut-être pas difficile de démontrer que le tube digestif de l’homme et des animaux renferme le vibrion septique, ce vibrion qui, en se développant dans les liquides du corps, amène si promptement la mort. Mais les organismes infectieux sont loin d’être ainsi disséminés communément en tout lieu ; souvent ils sont propres à telle ou telle région. De même que nous avons des départements où la bactéridie charbonneuse paraît avoir élu domicile, de même on comprend que sur les bords du Gange ou à l’embouchure du Mississipi des maladies parasitaires pourraient exister endémiquement, parce que des circonstances locales voudraient que certains organismes microscopiques infectieux fussent établis sur les bords de ces fleuves et qu’ils y trouvent les conditions de leur durée et de leur renouvellement.

Puisque la peste est une maladie dont on ignore absolument la cause, il n’est pas illogique de supposer qu’elle est peut-être produite, elle aussi, par un microbe spécial. Toute recherche expérimentale devant avoir pour guide certaines idées préconçues, on pourrait sans inconvénient, et très utilement peut-être, aborder l’étude de ce mal avec la croyance qu’il est parasitaire.

La preuve qu’un organisme microscopique est cause de maladie et de mort est très difficile à donner. On est toujours en présence d’une question qui rappelle cette énigme : Qui a précédé , de la poule ou de l’œuf? Constater la présence d’un organisme microscopique dans une maladie, constater même que la concomitance des deux faits ne comporte pas d’exception, ne suffit pas à faire admettre sans contradiction que l’organisme produit la maladie : car on peut soutenir avec quelque vraisemblance que c’est la maladie, relevant de causes tout à fait inconnues, qui a permis l’apparition et le développement de l’organisme. Prenons un exemple dans les obscurités actuelles de la pathologie. On discute présentement la question de savoir si la fièvre puerpérale a une étiologie parasitaire (J). Il paraît certain, d’après les observations que j’ai produites que, dans cette affection, le pus des muqueuses utérines et du péritoine est constamment associé à des organismes microscopiques, et que le sang, à la fin de la vie, contient toujours au moins un de ces organismes ; mais la preuve n’est pas faite

1. Voir, p. 131-ir>8 du présent- volume, les Communications sur la « Septicémie puerpérale ». ( Note de l'Édition .)

MALADIES VIRULENTES

que la maladie n’a pas précédé ces développements d’êtres microscopiques, d autant plus qu il s’agit ici d’organismes qui n’ont rien de spécifique et dont les germes sont un peu partout. Ce n’est pas à dire cependant que cette nature de problème soit insoluble. J’ai dit, par exemple, qu il serait probablement facile d’empêcher le développement des organismes dans le pus des muqueuses. Supposons que, prenant les précautions convenables pour atteindre ce résultat, on reconnaisse que la fièvre puerpérale n’apparaît plus, on aurait établi une preuve clinique d une grande iorce, touchant la relation nécessaire, la relation de cause à effet, entre la présence de ces organismes et la maladie. Présentement, et dans le cas dont nous parlons, il faut suspendre tout jugement définitif.

De toutes les preuves qu’on puisse invoquer en faveur de la corrélation possible entre une affection déterminée et la présence d’un organisme microscopique, la plus décisive est celle de la méthode des cultures des organismes à l’état de pureté ; méthode qui depuis vingtdeux ans m a servi à résoudre la plupart des difficultés relatives aux fermentations proprement dites, notamment l’importante question, lort débattue jadis, de la corrélation qui existe entre ces fermentations et leur ferment propre.

Qu’un être organisé microscopique soiL semé dans un milieu de culture où il ne trouve que des principes propres à sa nutrition, sels de phosphore, d’azote, de potassium ou de magnésium, et de plus une matière fermentescible; qu’on le voie s’y multiplier en décomposant celle-ci, et que la répétition des mêmes effets puisse avoir lieu dans des cultures successives, c’est la preuve indiscutable que l’être organisé est le ferment de la matière fermentescible. De même quand un être microscopique est cultivé successivement dans des liquides par euxmêmes inoffensifs, et communique à ces liquides une virulence propre, un pouvoir d’inoculation d’une maladie déterminée, c’est également la preuve indiscutable que la maladie relève de la seule présence de cet organisme. On ne changerait rien à cette conclusion, lors même ([u on viendrait à démontrer que l’être microscopique sécrète un poison ou un ferment soluble qui serait l’agent de la maladie, puisque pour faire le poison il y aurait nécessité de l’existence et du développement de l’être microscopique. C’est ainsi que le docteur Panum (*), s il eût prouvé, comme il croit l’avoir fait, et d’autres après lui, l’existence d un poison soluble pour expliquer les effets des matières

1. Panum (P. L.). Studier üver Garing og Forruttnelse (Études sur la fermentation et la putréfaction). Stockholm, 1876, 35 p. in-8°; et 1878, 53 p. in-8». (Note de l'Édition.)

putrides sur l’économie vivante, n’aurait pas modifié les principes de la théorie qui attribue un rôle prépondérant et nécessaire au vibrion septique, et n’aurait rien changé aux principes de la théorie des germes dans l’étiologie de certaines maladies contagieuses.

Malheureusement, si les preuves de la virulence d’un liquide de culture sont faciles à donner quand il s’agit des maladies des animaux, elles sont entourées de grandes difficultés en ce qui concerne les maladies contagieuses de l’honune. Pour la peste en particulier, à supposer même qu’il soit établi que le sang d’un pestiféré renferme un organisme microscopique spécial, et qu’on trouve un liquide de culture approprié à son développement, des expériences d’inoculation directe à l’homme seront impossibles a tenter, et on devra se borner à inoculer des animaux de diverses espèces, le singe peut-être de préférence, et à rechercher des lésions pouvant mettre sur la voie d’un rapport de causalité entre l’organisme et la maladie dans l’espèce humaine.

Quoique dans ce genre d’études il faille s’attendre à de grandes difficultés d’expérimentation, la recherche scientifique de l’étiologie de la peste me paraît comporter impérieusement cet ordre de travaux, qu’on devrait aborder sans hésitation et sans retard, si les circonstances le permettent.

Qu on me laisse regretter ici que 1 usage ne soit pas passé dans nos mœurs de proposer aux condamnés à mort de choisir entre la mort immédiate et 1 inoculation d’une maladie virulente, avec certitude de vie sauve en cas de guérison.

Conformément aux idées préconçues que je viens d’émettre, si j étais appelé à étudier la peste, là où elle règne, je m’occuperais tout d’abord de la culture du sang et des diverses humeurs du corps, sang et humeurs prélevés à la fin de la vie ou aussitôt après la mort. Dans l’état actuel de la science, il est difficile d'arriver rationnellement à la connaissance d’un milieu de culture approprié au développement d’un organisme nouveau. Dans cette recherche, il faut s’attendre à des déceptions possibles, dont je vais par un exemple faire comprendre la gravité. Considérons pour un moment l’affection dite choléra des poules, et supposons qu’ignorant entièrement l’étiologie du mal, on se dise, comme je viens de le faire en ce qui concerne la peste, que cette maladie des gallinacés a peut-être pour cause un organisme microscopique. Une poule vient de mourir de cette affection : j’ouvre son corps, et je vais prendre dans le cœur une gouttelette de sang. Je porte cette gouttelette dans un milieu de culture que des expériences antérieures m’ont appris être très propre à la culture de beaucoup

d’espèces d’organismes microscopiques : je veux parler du bouillon de levûre de bière, c’est-à-dire du liquide que l’on obtient en faisant bouillir pendant un quart d’heure environ 100 grammes de levûre dans un litre d eau, filtrant, neutralisant le liquide et le portant ensuite à une température de 115 degrés. — Je pourrais citer peut-être une douzaine et plus d’espèces microscopiques qui peuvent se multiplier dans ce liquide. — Tout paraît donc indiquer que le sang de la poule morte du cl io le i ci tics poules, si cette affection relève de la présence d’un organisme microscopique, rendra féconde l’eau de levûre. Eh bien! nous serions déçus dans nos prévisions. Le liquide de culture dont il s’agit restera dune limpidité parfaite, ne donnera lieu à aucun développement du petit organisme. Alors, si nous nous hâtions de conclure, nous dirions : Le choléra des poules n’est pas produit par un organisme microscopique; c’est une maladie spontanée, inconnue dans ses causes prochaines. L’erreur serait capitale, car cette maladie reconnaît bien réellement pour cause le développement d’un être microscopique : c’est, en un mot, une maladie parasitaire. Cultivé dans un autre bouillon, dans du bouillon de poule, si voisin du précédent en apparence, le sang est fécond et il est facile d’obtenir la preuve qu’après des centaines de cultures successives dans ce milieu, si inoffensif par lui-même, la dernière culture est aussi virulente que la première.

En résumé, et c’est là que je veux en venir, dans la recherche du microbe de la peste, il faudrait, en cas d’insuccès sur un premier liquide de culture, passer à un second ou à un troisième.

Ce n’est pas tout : ces études sont mêlées à des difficultés d'une autre nature. Parmi les êtres microscopiques infectieux, il en est qui ne peuvent vivre sans utiliser le gaz oxygène libre : ils n’agissent pas à la manière de ferments. D’autres peuvent vivre sans air, sans gaz oxygène libre : ils sont ferments. Dans certains cas, en outre, non seulement ces êtres anaérobies vivent sans gaz oxygène libre, mais ce gaz les fait périr. En conséquence, la stérilité d’un liquide de culture peut tenir à la présence de l’air, non à sa constitution propre : par exemple, le vibrion septique est tué par l’oxygène de l’air. Il résulte de ces dernières circonstances que les cultures doivent être faites non seulement en présence de l’air, mais dans le vide ou au contact de l’acide carbonique pur. Dans ce dernier cas, aussitôt après avoir ensemencé le sang ou l’humeur que l’on veut éprouver, il faut faire le vide dans les tubes, les fermer à la lampe et les abandonner à une température convenable, comprise en général entre 30 et 40 degrés.

J’ai dit devant l’Académie de médecine (*) quelles précautions je prendrais pour faire de telles études, en me plaçant à l’abri de la contagion ; je ne crois pas utile de les reproduire ici.

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