CHARGEE D’Y ÉTUDIER L’ÉPIDÉMIE CHOLÉRIQUE
Le choléra a éclaté en Egypte.
loutes les nations du continent se préoccupent des mesures à prendre contre la venue du fléau et sa propagation. Mais quelle est donc la nature de cette pestilence? Dans l’intervalle de temps qui nous sépare de la dernière épidémie cholérique, la science a fait quelques progrès relatifs à l'étiologie de certaines maladies transmissibles. N’y aurait-il pas lieu de tenter une application au choléra des vues nouvelles que ces études suggèrent.
Le Comité, ayant donné son approbation unanime à cette idée, a chargé votre Rapporteur de s’enquérir immédiatement de trouver quelques jeunes savants qui seraient disposés à accepter la mission de se rendre en Egypte, afin de s’y livrer à des recherches sur la nature intime du mal. MM. Roux et Thuillier, attachés au laboratoire de M. Pasteur, M. le Dr Straus, médecin des hôpitaux, agrégé de la Faculté de médecine, ainsi que M. Nocard, professeur à l’Ecole d’Alfort, qui, l’un et l’autre, entretiennent avec ce laboratoire des relations de travail sur les maladies contagieuses, ont accepté sans hésitation.
C’est du reste avec une confiance réfléchie dans les moyens d’éviter le danger des recherches dont il s’agit, quoiqu’elles doivent être effectuées en plein loyer épidémique, que le Rapporteur a fait appel au dévouement de ces observateurs distingués, déjà honorablement connus par des travaux originaux sur les maladies transmissibles. Il n’y a lieu, toutefois, de partager cette confiance sur la facilité d’éloigner toute atteinte de la contagion que si ces missionnaires veulent bien ne pas se départir de la mise en pratique d un certain nombre de précautions hygiéniques qui leur seront enjointes, par écrit , avant leur départ.
En conséquence, le Comité a l’honneur de vous proposer de charger :
IM. le D1 Straus, médecin des hôpitaux de Paris, agrégé de la Faculté de médecine de Paris,
M. Nocard, professeur de pathologie et de clinique à l’École vétérinaire d’Alfort,
MM. Roux et Thuillier, attachés au laboratoire de l’École Normale, de se rendre an Caire ou dans tel autre centre cholérique d’Égypte qu’ils jugeront le plus convenable, pour s’y livrer à des recherches sur l’étiologie et la nature du choléra asiatique, d’après un programme approuvé par une des Commissions du Comité consultatif d’hygiène publique de France, la Commission dite des épidémies.
1. Recueil des travaux du Comité consultatif d'hygiène publique de France, séance du 11 juillet 1883, XIII, p. 206-207.
[LETTRE AU SUJET D’UNE MISSION FRANÇAISE CHARGÉE D'ÉTUDIER LE CHOLÉRA EN ÉGYPTE] (i)
Arbois, le 26 juillet 1883.
Monsieur,
Je vous suis fort obligé de votre lettre, niais je regrette vivement de ne pouvoir répondre, comme vous le souhaiteriez, au désir que vous m’exprimez. Mon confrère et ami M. Paul Bert écrivait récemment, dans l’article qu’il m’a fait l’honneur de me consacrer au Voltaire : « La hardiesse de M. Pasteur à affirmer quand il a la preuve en main n’a d’égale que sa timidité quand l’expérience n’est pas derrière lui. »
Je me retrouve là tout entier. Aussi je sens qu’il me serait impossible d’écrire un article sur le choléra. Pourquoi cependant n’ai-je pas hésité à soumettre au Comité consultatif d’hygiène publique l’idée de demander au ministre d’envoyer en Egypte une mission pour étudier la nature du terrible fléau? C’est que, depuis la dernière épidémie de choléra, la science a fait un grand progrès au sujet des maladies transmissibles. Toutes celles de ces maladies qui ont été l’objet d’une étude approfondie se sont offertes aux biologistes comme étant le produit d’un être microscopique se développant dans le corps de l’homme ou des animaux et y déterminant des ravages le plus souvent mortels. Tous les symptômes de la maladie, toutes les causes de la mort, sont directement sous la dépendance des propriétés physiologiques du microbe.
On était loin de la précision de ces idées, il y a peu de temps encore. Lors de l’épidémie cholérique de 1866-1867 à Paris et alors que ces nouveaux progrès n’étaient pas encore acquis à la science, mon illustre maître, M. Dumas, avait composé une Commission dont
1. Publiée par Le Temps, numéro du 30 juillet 1883, avec le préambule suivant :
« On sait que M. Pasteur a mis en avant l’idée d’envoyer une mission en Égypte afin ■d’étudier le choléra et que le gouvernement a obtenu du Parlement, à cet effet, un crédit de 50.000 francs.
« Le lendemain du vote, un des rédacteurs du Voltaire se rendit chez M. Pasteur pour l’entretenir de cette grave question. L’entrevue ne put avoir lieu, M. Pasteur étant en villégiature dans son pays natal, à Arbois. A une lettre qui lui fut alors adressée, l’éminent savant a bien voulu faire la réponse suivante : » ( Note de l’Édition .)
je faisais partie avec mes amis si regrettés Claude Bernard et Henri Sainte-Claire-Deville. Nous avions tenté quelques études au sujet du mal et nous le faisions avec les idées qui pouvaient alors nous être suggérées par l’état de la science. Je me vois encore installé avec M.M. Dumas et Deville dans les combles de l’hôpital Lariboisière, audessus d une salle de cholériques. Nous avions fait pratiquer une ouverture sur un des canaux de ventilation communiquant avec la salle; à cette ouverture nous avions adapté un tube de verre entouré d’un mélange réfrigérant, et par un ventilateur nous faisions passer l’air de la salle dans notre tube, afin de condenser dans celui-ci le plus possible des produits de l’air de la salle. Au laboratoire de l’École Normale, M. Dumas nous avait demandé d’étudier, par l’analyse chimique, le sang d’un cholérique.
Claude Bernard, lui, nous signalait l’intérêt que pouvait avoir la recherche des éléments minéraux du sang par sa comparaison avec le sang normal.
Que les choses sont changées aujourd’hui !
Quel est le physiologiste qui, pour étudier la nature du choléra, s’attacherait ix de tels points de recherches ? Ce qu’il faut actuellement, pour répondre aux préoccupations de la science, c’est s’enquérir de la cause première du fléau. Or, l’état présent de nos connaissances commande de porter toute l’attention sur l’existence possible, dans le sang ou dans tel ou tel organe, d’un infiniment petit dont la nature et les propriétés rendraient compte vraisemblablement de toutes les particularités du choléra, aussi bien des symptômes morbides qu’il détermine que des caractères de sa propagation. L’existence constatée de ce microbe dominerait promptement toute la question des mesures a prendre pour arrêter le mal dans sa marche et suggérerait peut-être des moyens thérapeutiques nouveaux.
Le Comité consultatif d’hygiène a bien voulu approuver non seulement 1 idée d une mission formée d’après ces vues, mais en outre le
nom des personnes que je lui ai proposées. On peut compter pleinement sur leur savoir et sur leur dévouement. Ce sont MM. Roux et I huillier, très exercés à la recherche des microbes dans les maladies ; M. Straus, un des médecins des plus distingués de nos hôpitaux, h qui 1 anatomie pathologique, dans ses relations avec les parasites microscopiques, est familière; M. Nocard, qui apportera dans les recherches des connaissances approfondies sur les maladies contagieuses microbiennes.
• Rtanl au danger que ces jeunes savants pourraient courir, certes il est grand, mais j’ai pleine confiance dans l’efficacité des mesures
M A LA I) I E S Y I R U L E N T E S
hygiéniques que je leur ai indiquées par écrit, s’ils veulent bien les observer scrupuleusement.
Veuillez recevoir, monsieur, l’assurance de ma considération très distinguée.