‹ Œuvres de Pasteur (volume 2)Chapitre 179 sur 299 · EXPERIENCES FAITES AVEC LA SALIVE D’UN ENFANT MORT DE LA RAGE · texte numérisé non relu

EXPERIENCES FAITES AVEC LA SALIVE D’UN ENFANT MORT DE LA RAGE

Messieurs,

Les faits dont j’ai a vous entretenir sont très nets, très positifs, faciles à reproduire dans des conditions toujours identiques; mais il vous semblera sans doute, comme à moi, qu’il est actuellement impossible d’en donner une explication satisfaisante.

Le 11 décembre dernier, mourait de la rage, à l’hôpital Saintes le service de M. le docteur Lannelongue, un enfant de , __ li avait été mordu, un mois auparavant (10 novembre), par é. La rage n’était pas douteuse ; aucun des caractères aisait défaut : agitation, insomnie permanente, hydrotres accusée, violents accès de pharyngisme dès qu’on soufflait sur un point quelconque du corps. L’incubation avait été de vingt-six jours, la durée des accidents de quatre jours.

Obligeamment averti par le docteur Lannelongue, je pus, le 11 décembre, quatre heures après la mort de l’enfant, prendre moimême , à l’aide d’un pinceau très propre, un peu de mucus h la voûte palatine. Une partie du mucus recueilli fut conservée pour des essais de culture, ainsi qu’une petite quantité de sang prise dans une veine superficielle de la cuisse ; l’autre partie du mucus fut délayée dans un peu d’eau distillée et inoculée immédiatement à deux lapins; ces animaux moururent en trente-six heures, pendant la nuit, sans qu'on ait pu les observer; l’inoculation de leur salive à d’autres lapins donna les mêmes résultats : mort très rapide, précédée parfois de symptômes de paralysie lombaire, niais surtout de convulsions pré-agoniques intenses, n’ayant pas le caractère des accidents rabiques tels qu’on observe d’ordinaire; mêmes résultats lorsqu’on inoculait de la salive ’ e avant la mort.

1. Recueil de médecine vétérinaire (Bulletin de la Société centrale de médecine vétérinaire, séance du 18 janvier 1881), LVIII, 1881, p. 150-152 et (discussion) p. 152-155.

Dans tous les cas* le sang de ces animaux renfermait en grande abondance un organisme nouveau, que je n’avais encore jamais vu. et qui se rapproche, au point de vue morphologique, mais non physiologique, du microbe du choléra des poules ; il a, en effet, la forme d’un bâtonnet très court, rétréci en son milieu, analogue à un 8 de chiffre, d’un diamètre de 1/1000 de millimètre au moins, entouré d’une substance gélatiniforme, ayant l’aspect d’une auréole pâle. Cet organisme est cultivable dans le bouillon de poulet, dans le bouillon Liebig, mais surtout dans le bouillon de veau ; dans le liquide de culture, l’auréole disparaît et les bâtonnets se disposent en chapelets, très allongés, et de formes variées ; avec le temps, ils disparaissent, laissant à leur place des globules sphériques d’un plus petit diamètre. Cet organisme nouveau est cultivable indéfiniment et se reproduit toujours avec les mêmes caractères.

Tous ces liquides de culture sont virulents et reproduisent toujours la même affection chez les lapins auxquels on les inocule; le sang des animaux d’expérience renferme toujours le même organisme;

1 ancienneté des cultures paraît diminuer leur virulence, les effets de l’inoculation sont alors plus lents à se produire.

En dehors des altérations du sang, l’autopsie révèle des lésions très accusées: tous les ganglions lymphatiques, surtout ceux de l’aine, de l’aisselle, de l’entrée de la poitrine, sont tuméfiés, congestionnés, hémorragiques ; tous les vaisseaux périphériques sont gorgés de sang, la muqueuse de la trachée et des bronches est elle-même congestionnée, hémorragique ; on y peut même rencontrer des caillots fibrineux diffluents ; les poumons offrent, à leur surface et dans leur épaisseur, une multitude de taches noirâtres comme dans l’asphyxie.

Voilà donc une maladie nouvelle qui se reproduit indéfiniment, toujours identique à elle-même, lorsqu’on inocule au lapin le sang qui renferme l’organisme que je vous décrivais tout à l’heure, ou cet organisme lui-même obtenu à l’état de pureté par une série de cultures successives.

Cette maladie n’est pas la rage ; ses symptômes, ses lésions,

1 absence presque absolue d’une période d’incubation, sont en opposition avec ce que nous savons de la rage, et cependant le microbe qui en est la condition nécessaire et suffisante provient d’un enfant qui, sans aucun doute, est mort enragé.

Quelles relations y a-t-il entre cette maladie et la rage? Pour îésoudie cette question qui permet bien des hypothèses, j’ai essavé de transmettre au chien cette maladie nouvelle qui n’est pas la rage, tout en semblant en provenir; chose étrange, le chien, ordinairement

si réfractaire aux diverses maladies infectieuses, prend facilement la maladie et y succombe rapidement, en deux ou trois jours, sans avoir présenté aucun symptôme qui puisse se rattacher à la rage telle qu’on 1 a observée jusqu’ici, mais avec des désordres locaux considérables au voisinage du point d’inoculation: œdèmes, phlegmons, infiltrations sanguines, tels que la marche et la station debout deviennent très difficiles et qu’on pourrait prendre pour de la paralysie ce qui n’est dû qu’a une simple gène mécanique des mouvements.

I) un autre côté, j’ai voulu étudier comparativement les effets produits par 1 inoculation au lapin de la salive du chien enragé; jusqu’ici mes animaux inoculés n’ont présenté aucun symptôme, à l’exception d un seul, qui a succombé à des accidents que j’avais cru pouvoir rattacher a la rage; mais l’autopsie m’a démontré qu’il n’en était rien; d ailleurs, il n y a là rien que de conforme à la durée de la période d incubation telle que 1 a établie M. (laitier (*) ; — attendons.

A 1 objection que les symptômes et les lésions observés sur les animaux inoculés pourraient se rattacher à la septicémie, je répondrai que l’organisme en cause est tout différent du vibrion septique au point de vue morphologique ou physiologique, et que le cochon d Inde, ce réactif par excellence delà septicémie, est tout à fait réfractaire a l’inoculation du nouvel agent virulent.

Il en est de même de la poule.

[DISCUSSION

M. Leblanc... s offre de fournir à M. Pasteur les chiens enragés nécessaires pour résoudre sur eux la question de savoir pendant combien de temps après la mort la salive de l’animal enragé conserve sa virulence, et de les surveiller dans son chenil pendant l’expérience.

M. Pasteur répond: Je remercie M. Leblanc de son offre si obligeante ; peut-être aurai-je l’occasion de la lui rappeler. Pour le moment, ce n est pas la matière première qui fait défaut, et j’ai eu dans ces derniers temps de trop nombreuses occasions de voir des chiens enragés, tant chez M. Bourrel qu’a l’École d’Alfort; ce qui gène l’expérimentation sur le chien, c’est, d’une part, la longue durée de la période d incubation, et, d’autre part, les difficultés et les dangers des manipulations, fous ces inconvénients n’existent pas avec le

1. Galtier. Etudes sur la rage. Comptes vendus de l’Académie des sciences , LXXXIX, 1*79, p. 444-446. (Note de l'Édition.)

lapin, qui 11’est pas un si mauvais terrain d’expérience qu’on a bien voulu le dire.

M. Sanson : Dans lesprit de M. Pasteur, est-ce l’absence de fureurs rabiques qui le porte à penser que l’alTection dont scs lapins sont morts n'est pas la rage ?

M. Pasteur : J’ai déjà dit tout à l’heure que l’affection que j’ai observée diffère totalement de la rage telle que l’a décrite M. Galtier, et par les symptômes, et par les lésions, et par l’absence de la période d incubation, qui est, en moyenne, de seize à dix-huit jours, et surtout parce que, transmise au chien, elle ne reproduit en rien la rage du chien, qui est bien connue depuis longtemps; mais je me garderai bien d’affirmer qu’il n’existe aucune relation entre cette maladie et la rage de l’enfant; car il ne faut pas oublier que c’est la salive du malade qui en a été le point de départ; que MM. Lannelongue et Maurice Raynaud (*) sont arrivés de leur côté à transmettre la môme affection par l’inoculation au lapin de la salive recueillie avant la mort de l’enfant; qu’enfîn, la maladie peut se transmettre indéfiniment par 1 inoculation de la salive des animaux d’expérience aussi bien que par 1 inoculation du sang; il faut donc apporter la plus grande réserve dans la discussion de ces faits, inexplicables en l’état actuel de la science, mais qui n’en sont pas moins réels et positifs.

Il ne serait pas difficile de trouver des hypothèses permettant d expliquer ces phénomènes étranges ; ce que nous savons de l’atténuation possible du virus du choléra des poules, qui peut atteindre tons les degrés de la virulence, ne pourrait-il s’appliquer au virus rabique, lent dans ses effets lorsqu’il s’agit du chien, plus violent, plus rapide lorsqu’il aurait passé par tel ou tel terrain?

La durée si variable de la période d’incubation, même chez le chien, ne trouverait-elle pas sa raison d’être dans l’état de l’organisme virulent au moment de l’inoculation? Adulte, il se multiplie et tue le sujet avec une extrême rapidité ; plus âgé, son évolution est ralentie; à 1 état de germe, il lui faut d’abord le temps de germer, de devenir adulte avant de proliférer; là peut être la cause de la durée de l’incubation.

Encore une fois, toutes les hypothèses sont permises en cette matière ; la difficulté est de Jes passer au crible de l’expérimentation.

M. Nocard : ... Je demanderai à M. Pasteur s il a inoculé le sang de l’enfant en même temps que la salive ?

U Raynaud et Lannelongue. Recherches' expérimentales sur la transmission du virus rabique de 1 homme au lapin. Bulletin de l'Académie de médecine, 2e sér., X, 1881, p. 61- 71. (Note de l'Édition.)

M. Pasteur : Je n ai pas inoculé le sang- de l’enfant; j’ai simplement tente de le cultiver; toutes mes cultures ont été stériles. Je sais, d’autre part, que MM. Lannelongue et Maurice Raynaud ont inoculé a des lapins le sang obtenu sur 1 enfant vivant par une piqûre de l’extrémité du doigt; ces inoculations ont été négatives.

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