SUR LA RAGE
[Avec la collaboration de MM. Chamberland et Roux] (-).
Le grand fait de la virulence variable de certains virus et la préservation d’une virulence par une autre de moindre intensité est aujourd’hui, non seulement acquis à la science, mais encore entré dans le domaine de la pratique. Dans une telle direction d’études, on comprend tout l’intérêt qu’offre la recherche de méthodes d’atténuation appropriées à de nouveaux virus.
J'ai l’honneur d’apporter aujourd’hui à l’Académie un progrès dans ce sens, relatif à la rage.
I. Si l’on passe du chien au singe et ultérieurement de singe à singe, la virulence du virus rabique s’affaiblit cà chaque passage. Lorsque la virulence a été diminuée par ces passages de singe à singe, si le virus est ensuite reporté sur le chien, sur le lapin, sur le cobaye, il reste atténué. En d’autres termes, la virulence ne revient pas de prime-saut à la virulence du chien à rage des rues. L’atténuation dans ces conditions peut être amenée facilement par un petit nombre de passages de singe à singe, jusqu’au point de ne jamais donner la rage au chien par des inoculations hypodermiques. L’inoculation par la trépanation, méthode si infaillible pour la communication de la rage, peut même ne produire aucun résultat, en créant néanmoins, pour l’animal, un état réfractaire à la rage.
IL La virulence du virus rabique s’exalte quand on passe de lapin à lapin, de cobaye à cobaye. Lorsque la virulence est exaltée et fixée au maximum sur le lapin, elle passe exaltée sur le chien et elle s’y montre beaucoup plus intense que la virulence du virus rabique du chien à rage des rues. Cette virulence est telle, dans ces conditions,
1. Ce dernier alinéa ne figure qu’au Bulletin de l’Académie de médecine. ( Note de l'Édition.)
2. Comptes rendus de l'Académie des sciences, séance du 19 mai 1884, XCV1II, p. 12-19-1231. — Bulletin de l'Académie de médecine, séance du 20 mai 1884, 2e sér., XIII,
p. 661-664. — Bulletin de la Société nationale d’agriculture de France, séance du 21 mai
1884, XLIV, p. 327-330 (sous le titre : Sur la prophylaxie de la rage).
MALADIES VIRULENTES
([ue le virus qui la possède, inoculé dans le système sanguin du chien, lui donne constamment une rage mortelle.
III. Quoique la virulence rabique s’exalte dans son passage de lapin à lapin ou de cobaye à cobaye, il faut plusieurs passages par le corps de ces animaux pour qu’elle récupère son état de virulence maximum, quand elle a été diminuée d’abord chez le singe.
De même la virulence du chien à rage des rues qui, comme je viens de le dire, n’est pas de virulence maximum à beaucoup près, exige, quand elle est portée sur le lapin, plusieurs passages par des individus de cette espèce, avant d’atteindre son maximum.
Une application raisonnée des résultats que je viens de faire connaître permet d’arriver aisément à rendre les chiens réfractaires à la rage. On comprend, en effet, que l’expérimentateur puisse avoir à sa disposition des virus rabiques atténués de diverses forces; les uns, non mortels, préservent l’économie des effets de virus plus actifs et ceux-ci de virus mortels.
Prenons un exemple : On extrait le virus rabique d’un lapin mort par trépanation à la suite d’une durée d’incubation qui dépasse de plusieurs jours l’incubation la plus courte chez le lapin. Celle-ci est invariablement comprise entre s'ept et huit jours à la suite de l’inoculation, par trépanation, du virus le plus virulent. Le virus du lapin à plus longue incubation est inoculé, toujours par trépanation, à un second lapin; le virus de celui-ci à un troisième. A chaque fois, ces virus, qui deviennent de plus en plus forts, sont inoculés à un chien. Ce dernier se trouve être ensuite capable de supporter un virus mortel. Il devient entièrement réfractaire à la rage, soit par inoculation intraveineuse, soit par trépanation du virus de chien ci rage des rues.
Par des inoculations de sang d’animaux rabiques, dans des conditions déterminées, je suis arrivé à simplifier beaucoup les opérations de la vaccination et à procurer au chien l’état réfractaire le plus décidé. Je ferai connaître bientôt à l’Académie l’ensemble des expériences sur ce point.
Il y aurait un intérêt considérable, présentement et jusqu’à l’époque éloignée de l’extinction de la rage par la vaccination, à pouvoir supprimer le développement de cette affection à la suite de morsures par des chiens enragés. Sur ce point, les premières tentatives que j’ai entreprises me donnent les plus grandes espérances de succès. Grâce à la durée d’incubation de la rage à la suite de morsures, j’ai tout lieu de croire que l’on peut sûrement déterminer l’état réfractaire des sujets avant que la maladie mortelle éclate à la suite de la morsure.
Les premières expériences sont très favorables à cette manière de
voir; mais il faut en multiplier les preuves à l’infini sur des espèces animales diverses avant que la thérapeutique humaine ait la hardiesse de tenter sur l’homme cette prophylaxie.
L’x4cadémie comprendra que, malgré la confiance que m’inspirent mes nombreuses expériences, poursuivies depuis quatre années, ce n’est pas sans quelque appréhension que je publie aujourd’hui des faits qui ne tendent à rien moins qu’à une prophylaxie possible de la rage. Si j’avais eu à ma disposition des moyens matériels suffisants, j’aurais été heureux de ne faire cette Communication qu’après avoir sollicité de l’obligeance de quelques-uns de mes confrères de cette Académie et de l’Académie de médecine le contrôle des conclusions que je viens de faire connaître. C’est pour obéir à ces scrupules et à ces mobiles que j’ai pris la liberté d’écrire ces jours derniers à M. Fallières, ministre de l'Instruction publique, en le priant de vouloir bien nommer une Commission à laquelle je soumettrais mes chiens réfractaires à la rage (1).
L’expérience maîtresse, que je tenterais en premier lieu, consisterait à extraire de mes chenils vingt chiens réfractaires à la rage, qu’on placerait en comparaison avec vingt chiens devant servir de témoins. On ferait mordre par des chiens enragés successivement ces quarante chiens. Si les faits que j’ai annoncés sont exacts, les vingt chiens considérés par moi comme réfractaires résisteront tous, pendant que les vingt témoins prendront la rage (2).
Une seconde expérience, non moins décisive, aurait pour objet quarante chiens, dont vingt vaccinés devant la Commission et vingt non vaccinés. Les quarante chiens seront ensuite trépanés par le virus de chien à rage des rues. Les vingt chiens vaccinés résisteront. Les vingt autres mourront tous de la rage, soit paralytique, soit furieuse.
* Je me permets de signaler un fait important aux agriculteurs. Parmi les animaux susceptibles de- recevoir la rage par des animaux
1. Voir aux Documents, p. 753-758 du présent volume : Rapport présenté au Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts parla Commission chargée de contrôler les expériences de M. Pasteur sur la prophylaxie et la rage. ( Note cle l'Édition.)
2. Ces vingt chiens mordus, témoins, prendront la rage dans une proportion indéterminée, parce que la rage ne se déclare pas toujours à la suite des morsures. Ceux des témoins mordus qui ne deviendraient pas rabiques pourraient être soumis ultérieurement à la trépanation. (Note de Pasteur .)
Cette note ne figure qu’aux Comptes rendus de V Académie des sciences. ( Note de l'Édition.)
Ce dernier alinéa ne figure qu'au Bulletin de la Société nationale d'agriculture ( Note de l'Édition.)
MALADIES VIRULENTES
enragés et de la contracter à coup sûr, se trouvent ceux de l’espèce bovine. Les vaches notamment pourraient servir à étudier les phénomènes rabiques, et à donner l’assurance de l’efficacité de l’emploi des virus atténués. Les agriculteurs dont les étables seraient frappées du
lleau rendraient un véritable service en le faisant immédiatement savoir.