MÉTHODE POUR PRÉVENIR LA RAGE APRÈS MORSURE
La prophylaxie de la rage, telle que je l’ai exposée en mon nom et au nom de mes collaborateurs, dans des Notes précédentes, constituait assurément un progrès réel dans l’étude de cette maladie, progrès toutefois plus scientifique que pratique. Son application exposait à des accidents. Sur 20 chiens traités, je n’aurais pu répondre d’en rendre réfractaires à la rage plus de 15 ou 16.
Il était utile, d’autre part, de terminer le traitement par une dernière inoculation très virulente, inoculation d’un virus de contrôle, afin de confirmer et de renforcer l’état réfractaire. En outre, la prudence exigeait que l’on conservât les chiens en surveillance pendant un temps supérieur à la durée d’incubation de la maladie produite par l’inoculation directe de ce dernier virus. Dès lors, ii ne fallait pas moins quelquefois d’un intervalle de trois à quatre mois pour être assuré de l’état réfractaire à la rao-e.
De telles exigences auraient limité beaucoup l’application de la méthode.
Enfin, la méthode ne se serait prêtée que difficilement à une mise en train toujours immédiate, condition réclamée cependant par ce qu’il y a d’accidentel et d’imprévu dans les morsures rabiques.
Il fallait donc arriver, si cela était possible, à une méthode plus rapide et capable de donner une sécurité, j’oserais dire, parfaite sur les chiens.
Et comment d’ailleurs, avant que ce progrès fût atteint, oser se permettre une épreuve quelconque sur l’homme ?
Après des expériences, pour ainsi dire sans nombre, je suis arrivé à une méthode prophylactique, pratique et prompte, dont les succès sur le chien sont déjà assez nombreux et sûrs pour que j’aie confiance dans la généralité de son application à tous les animaux et à l’homme luimême.
1. Comptes rendus de V Académie des sciences, séance du 26 octobre 1885, CI, p. 765-778, et p. 774. — Bulletin de V Académie de médecine , séance du 27 octobre 1885, 2° sér., XIV, -p. 1431-1439.
Cotte méthode reposée essentiellement sur les faits suivants :
L’inoculation au lapin, par la trépanation, sous la dure-mère, d’une moelle rabique de chien à rage des rues, donne toujours la rage à ces animaux après une durée moyenne d’incubation de quinze jours environ.
Passe-L-on du virus de ce premier lapin à un second, de celui-ci à un troisième, et ainsi de suite, par le mode d’inoculation précédent, il se manifeste bientôt une tendance de plus en plus accusée dans la diminution de la durée d’incubation de la rage chez les lapins successivement inoculés.
Après vingt à vingt-cinq passages de lapin à lapin, on rencontre des durées d’incubation de huit jours, qui se maintiennent pendant une période nouvelle de vingt à vingt-cinq passages. Puis on atteint une durée d’incubation de sept jours, que l’on retrouve avec une régularité frappante pendant une série nouvelle de passages allant jusqu’au quatrevingt-dixième. C’est du moins à ce chiffre que je suis en ce moment ; et c’est à peine s’il se manifeste actuellement une tendance à une durée d’incubation d’un peu moins de sept jours.
Ce genre d’expériences, commencé en novembre 1882, a déjà trois années de durée, sans que la série ait été jamais interrompue, sans que jamais, non plus, on ait dû recourir à un virus autre que celui des lapins successivement morts rabiques. Pieu de plus facile, en conséquence, d’avoir constamment à sa disposition, pendant des intervalles de temps considérables, un virus rabique d’une pureté parfaite, toujours identique à lui-même ou à très peu près. C’est là le nœud pratique de la méthode.
Les moelles de ces lapins sont rabiques dans toute leur étendue avec constance dans la virulence.
Si 1 on détache de ces moelles des longueurs de quelques centimètres avec des précautions de pureté aussi grandes qu’il est possible de les réaliser, et qu’on les suspende dans un air sec, la virulence disparaît lentement dans ces moelles jusqu’à s’éteindre tout à fait. La durée d extinction de la virulence varie quelque peu avec l’épaisseur des bouts de moelle, mais surtout avec la température extérieure. Plus la température est basse et plus durable est la conservation de la virulence. Ces résultats constituent le point scientifique de la méthode (*).
Ces faits étant établis, voici le moyen de rendre un chien réfractaire à la rage, en un temps relativement court.
Dans une série de flacons, dont l’air est entretenu, à l’état sec, par
1. Si Ja moelle rabique est mise a l’abri de l'air, dans le gaz. acide carbonique, à l’état humide, la virulence se conserve (tout au moins pendant plusieurs mois), sans variation de son intensité rabique, pourvu quelle soit préservée de toute altération microbienne étrangère.