DU TOME VI
Dans un cahier intime où Pasteur notait ses pensées, ses projets de travaux, ses réflexions à la suite de lectures, on trouve ces lignes à la date de 1877 :
« Si je faisais jamais un ouvrage intitulé : Etudes sur les maladies contagieuses ou transmissibles... cet ouvrage pourrait très utilement commencer par la reproduction de mon mémoire de 1862 f1), d’une partie ou de tout le mémoire de 1860 (2), avec des notes qui à chaque pas montreraient que tel ou tel passage a donné lieu à tel ou tel mémoire ou passage de Colin, de Lister, de Billroth, etc... — Ne pas oublier d’insister dans l’ouvrage sur ce que la médecine a dû être entraînée dans les voies nouvelles : 1° par les faits sur la putréfaction de 1863 (3) ; 2° par le fait de la fermentation butyrique par un vibrion, et vibrion vivant sans air, et les observations dont je l’ai accompagné dans mes Notes de cette époque qu’il faudra reproduire (4); 3° par mes Notes sur les maladies des vins dès 1864 (5); maladies des vins et organismes. Quel élan cela dut donner aux esprits, ne fût-ce que par le rapprochement de ces mots maladies et organismes microscopiques. Puis, en 1867, la flacherie et ses organismes (c). Tout cela appuyé sur des faits inattaquables, certains et qui sont restés dans la Science... — Ne pas oublier de
1. Mémoire sur les corpuscules organisés qui existent dans l’atmosphère. Examen de la doctrine des générations spontanées. [Voir, tome II des Œuvbes de Pasteur, p. 210-294).
2. Mémoire sur la fermentation alcoolique. {Ibid., p. 51-126.)
3. Examen du rôle attribué au gaz oxygène atmosphérique dans la destruction des matières animales et végétales après la mort. [Ibid., p. 165-171.) — Recherches sur la putréfaction. (Ibid.. p. 175-181.)
4. Animalcules infusoires vivant sans gaz oxygène libre et déterminant des fermentations. (Ibid., p. 136-138). — Expériences et vues nouvelles sur la nature des fermentations. (Ibid., p. 142-147.)
5. Études sur les vins. Des altérations spontanées ou maladies des vins, particulièrement dans le Jura. (Voir, tome III des Œuvres de Pasteur, p. 396-406.)
signaler que, dans ma préface des études sur les vers à soie (*) il est question de contagion, de maladies contagieuses. La reproduire cette préface en partie. »
Les travaux sur la fermentation et la putréfaction, sur les microorganismes des altérations des vins, sur les maladies des vers à soie représentaient donc pour Pasteur la voie qui l’avait conduit à l’étude des maladies virulentes.
Son œuvre, de 1857 à 1877, est l’étape qui devait l’amener logiquement, infailliblement, à la découverte de la cause de ces maladies.
Bien souvent, depuis ses premiers mémoires sur la fermentation, soit dans ses communications, soit dans ses lettres, il avait exprimé le but vers lequel il tendait.
Dès 1859, dans une note manuscrite, il prévoit l’avenir de ses recherches : « Quand, écrit-il, la lutte de la vie et de la mort a laissé celle-ci victorieuse, aussitôt l’être inanimé quel qu’il soit, animal ou plante, subit des métamorphoses de fermentation qui peu à peu ramènent toutes ses parties à des combinaisons simples, propres à faire rentrer ses éléments dans le cercle indéfini de la vie et de la mort. Tout annonce également que c’est à des causes de cette nature que les maladies contagieuses doivent leur existence.
« Séduit par la grandeur de ces études, je m’y suis consacré tout entier depuis plusieurs années et j’ai été assez heureux pour leur faire faire quelques progrès (1 2). »
Ln 1860, il se pose la question de l’origine des ferments. Si « ces agents mystérieux, si faibles en apparence, si puissants dans la réalité » n apparaissent pas spontanément dans les milieux fermentescibles, s ils naissent toujours de germes semblables à eux-mêmes, la spontanéité des maladies virulentes ne peut plus se soutenir. Pasteur le prévoit lorsqu il écrit dans sa communication du 5 novembre à l’Académie des sciences : « Je n’ai pas fini avec toutes ces études. Ce qu il y aurait de plus désirable serait de les conduire assez loin pour préparer la voie à une recherche sérieuse de l’origine de diverses maladies (3). »
Il revient sur la même idée en avril 1862 dans une note au ministre de 1 Instruction publique : « ... Vous pressentez, dit-il, combien est vaste et utile à parcourir le champ de ces études, qui offrent tant de
1. Pasteur veut dire probablement : dans la partie qui précède les Notes et Documents de ses Etudes sur la maladie des vers à soie.
INTRODUCTION
vu
rapports avec diverses maladies des animaux et des plantes, et qui sont certainement un premier pas dans la voie si désirable des recherches sérieuses sur les maladies putrides et contagieuses (l) ».
Plus il avance dans l’étude des fermentations, plus l’œuvre à accomplir lui apparaît immense et plus le but à atteindre se précise. Il acquiert la certitude d’y parvenir. Le 22 mars 1863 il écrit au colonel Favé, officier d’ordonnance de Napoléon III :
« Je vois que vous comprenez comme moi la nouveauté et que vous pressentez l’avenir de ces résultats qui, je puis l’affirmer dès aujourd’hui, quoiqu’il me faudra beaucoup de temps pour le développer scientifiquement, embrassent tout le travail de la mort. Je serai peu à peu en mesure de démontrer ce que j’ai pressenti au fur et à mesure de l’accomplissement de mes recherches de ces dernières années, que Dieu a placé dans les êtres les plus infimes de la création des propriétés extraordinaires qui en font les agents de la destruction de tout ce qui a cessé de vivre. Je tiens aujourd’hui de la manière la plus claire et en même temps la plus générale le secret de tous les phénomènes de la putréfaction et de la fermentation. Et les applications de mes idées me semblent immenses. Ainsi (Dieu veuille que cela ne soit pas une illusion) je me trouve préparé pour aborder ce grand mystère des maladies putrides dont je ne puis détacher ma pensée, quoique j’en mesure et la difficulté et le danger (2) ».
En avril et en juin de cette année 1863 paraissent le mémoire sur la destruction de la matière organisée et celui sur la putréfaction.
« L’intérêt et l’utilité, dit-il, qu’offrirait une étude exacte de la putréfaction n’ont jamais été méconnus. Depuis longtemps, on a espéré en déduire des conséquences pratiques pour la connaissance des maladies, particulièrement de celles que les anciens médecins appelaient maladies putrides (3). »
Quelques mois après, il applique à l’étude des altérations des vins ses recherches antérieures. Ces altérations, il les qualifie du terme suggestif de maladies. Que d’analogies entre les maladies des vins et les maladies humaines ! Pasteur laisse au lecteur le soin de faire ces rapprochements. Une fois cependant il ne peut s’empêcher d’établir explicitement un parallèle entre les maladies des vins et les maladies contagieuses : Il n’est pas un vin, dit-il, qui ne soit sujet à la maladie de l’amertume; mais le parasite qui produit cette maladie se multiplie
1. Cette lettre sera publiée in extenso dans le tome YII des Œuvres de Pasteur.
2. La copie de cette lettre a été trouvée dans les papiers de Pasteur, écrite de sa main. Elle sera publiée in extenso dans le tome VII des Œuvres de Pasteur.
avec une merveilleuse facilité clans certains vins, beaucoup plus difficilement dans d’autres : « c’est ainsi que, suivant les constitutions et les tempéraments, les maladies épidémiques atteignent de préférence ceux qui sont prédisposés à les contracter (*). »
De 1865 à 1867, ses recherches sur les maladies des vers à soie lui permettent de démontrer qu’un microorganisme peut être la cause de la maladie d’un être vivant, de pénétrer le mystère de l’hérédité et de la contagion et de mesurer l’importance de ce qu’on devait appeler plus tard le « terrain ».
Le 5 septembre 1867 il écrit cette lettre à l’Empereur r
« Mes recherches sur les fermentations et sur le rôle des organismes microscopiques ont ouvert à la chimie physiologique des voies nouvelles dont les industries agricoles et les études médicales commencent à recueillir les fruits. Mais le champ qui reste à parcourir est immense...
« Qu il s’agisse de rechercher, par une étude scientifique patiente de la putréfaction, quelques principes capables de nous guider dans la découvei te des causes des maladies putrides ou contagieuses, je voudrais trouver dans les dépendances d’un laboratoire assez spacieux un emplacement où 1 installation des expériences pût avoir lieu commodément et sans danger pour la santé.
« Comment se livrer à des recherches sur la gangrène, sur les virus, à des expériences d inoculation, sans un local propre à recevoir des animaux morts ou vivants?...
« La maladie dite du sang de rate fait perdre annuellement à la Beauce quatre millions de francs : il serait indispensable d’aller, pendant plusieurs années sans doute, à l’époque des grandes chaleurs, passer quelques semaines dans les environs de la ville de Chartres pour s’y livrer à de minutieuses observations.
« Ces recherches et mille autres qui correspondent, dans ma pensée, au grand acte de la transformation de la matière organique après la mort et du retour obligé de tout ce qui a vécu au sol et à l’atmosphère,
ne sont compatibles qu’avec l’installation d’un vaste et riche laboratoire^)... »
Ainsi, à la fin de 186/, il est résolu à faire des recherches sur les virus, a se livrer à des expériences d’inoculation, à étudier la maladie charbonneuse. L’heure lui semble venue de pénétrer enfin dans le domaine de la pathologie. Sa méthode, mise à l’épreuve depuis dix ans,
2. Cette lettre, dont une copie existe de la main de Pasteur, a été reproduite dans « La Vie de Pasteur », par René Vallery-Radot, Hachette édit., p. 205. Elle sera publiée in extenso dans le tome VII des Œuvres de Pasteur.
INTRODUCTION
est impeccable. Il n’a qu’à s’engager dans la voie nouvelle, le succès est assuré. Mais l’obligation de continuer ses études sur les vers à soie, sa maladie de 1868, plus tard la guerre franco-allemande sont autant d’entraves. Après le désastre de 1871, il n’a plus qu’un souci : travailler au relèvement de son pays. Il a l’idée d’étudier la fabrication de la bière « pour marquer d’un progrès durable une industrie dans laquelle l’Allemagne nous est supérieure (4) ».
Cependant, dans son livre intitulé Etudes sur la bière , la pensée qui le liante depuis 1857 se manifeste presque à chaque page. Il la formule dès le début : Des principes, dit-il, qui ont servi de guide à mes recherches antérieures, l’étiologie des maladies contagieuses est peutêtre à la veille de recevoir une lumière inattendue (1 2).
A la même époque où il étudie les « maladies de la bière », il est en butte à l’Académie de médecine, dont il vient d’être élu membre, à des discussions ardentes sur la fermentation et la putréfaction. Il faut convaincre les médecins que la génération spontanée est « une chimère ». Il faut que s’écroule le dogme de la spontanéité morbide. Pasteur dans sa clairvoyance saisit qu’après seulement il pourra édifier l’œuvre rêvée depuis quinze ans.
Dans les premières pages de ce volume des Œuvres de Pasteur, on trouvera les discussions à l’Académie de médecine, puis les Notes sur la fermentation ammoniacale de l’urine et les Observations à propos du pansement ouaté. Ce ne sont encore pour Pasteur que des travaux d’approche.
Enfin, le 30 avril 1877 — vingt ans après le premier mémoire sur la fermentation, dans lequel déjà toute sa méthode d’expérimentation est créée, méthode à laquelle il s’est soumis sans un fléchissement pendant les vingt années suivantes — il publie une première Etude sur la maladie charbonneuse. « Depuis longtemps, écrit-il après avoir montré les obscurités qui entourent encore l’étiologie du charbon malgré les travaux de Davaine et de Koch, depuis longtemps je suis tourmenté du désir d’aborder l’examen de quelques-uns des graves problèmes que soulèvent les doutes qui précèdent. Mais, étranger aux connaissances médicales et vétérinaires, j’ai hésité jusqu’à présent, par la crainte de mon insuffisance (3). » C’est la même technique de culture et d’isolement que pour la fermentation qui lui permet dans cette Etude sur la maladie charbonneuse de donner la preuve irréfutable que la bactéridie est bien la cause du charbon.