‹ Œuvres de Pasteur (volume 2)Chapitre 231 sur 299 · CINQUIÈME SÉANCE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME SÉANCE

Le 31 mai doit être le jour de l’expérience suprême; aussi, ce jour-là, la foule des assistants est encore nombreuse à Pouilly. Croyants et incrédules - — - mais ces derniers deviennent de plus en plus clairsemés — attendent tous, avec une légitime impatience, le résultat des inoculations qui vont être pratiquées dans un instant. On entend chacun se dire : « Je voudrais être vieux de deux jours de plus. »

M. Pasteur, impassible, préside lui-même ; on voit qu’il est sûr du succès ; les inoculations du 28 et du 29 permettent, du reste, d’augurer une réussite complète. Invité tout d’abord par M. Pasteur à pratiquer l’autopsie du mouton mort la veille, j’y procède en présence d’une foule de cultivateurs et de collègues, qui se demandent si les lésions qu’on va rencontrer seront bien celles du charbon.

Autopsie.

Aspect du cadavre. — Bien que la mort ne remonte qu’à quatorze heures environ, le corps est fortement météorisé, il répand cette odeur sui gent ris particulière aux décompositions rapides; par les ouvertures naturelles, rectum et naseaux, s’écoule un liquide sanguinolent; la peau, dans ses parties fines (arts et plats des cuisses) revêt une teinte plombée, tachetée cà et là de quelques ecchymoses.

Un examen attentif de la face interne de la cuisse droite (lieu où a été pratiquée l’inoculation virulente) fait voir que cette région est le siège de lésions qu’on ne rencontre pas d’habitude dans le sang' de rate proprement dit : la peau y est violacée sur une surface de la largeur de la main (milieu de la cuisse), elle est soulevée par une infiltration du tissu conjonctif souscutané.

Une incision pratiquée dans toute la longueur du membre, sur cette face interne, depuis le jarret jusqu’à la région inguinale, met à découvert, dans toute l’étendue du plat de la cuisse, un tissu conjonctif dont les mailles sont infiltrées d’une sérosité jaunâtre, d’aspect gélatineux; l’infiltration est surtout très épaisse tout autour du point où a eu lieu l’inoculation ; les vaisseaux sous-cutanés, ainsi que ceux des couches superficielles, de la couche musculaire, sont gorgés d’un sang noir et forment de nombreuses arborisations ; cette infiltration du tissu cellulaire se prolonge jusque dans les interstices musculaires, les muscles eux-mêmes sont infiltrés, leur fibre a perdu toute consistance et s’écrase sous la pression clés doigts ; çà et là on trouve dans les couches profondes de la masse musculaire, qui constitue le gigot, des taches ecchymotiques.

Le ganglion lymphatique de l aine a acquis le volume d’une grosse noisette ; il est d’aspect noirâtre; tout le tissu conjonctif ambiant est infiltré d’une sérosité citrine.

La tunique abdominale mise à découvert reflète une teinte verdâtre. Les viscères abdominaux offrent les lésions suivantes :

La cavité abdominale contient quelques centilitres d’une sérosité san-

guinolente ; l’intestin grêle possède une teinte couleur lie de vin ronge, très claire ; mais, de l’avis général, cette lésion intestinale est beaucoup moins accentuée sur le mouton en question que sur celui qui meurt subitement du sang de rate à la bergerie.

La rate a doublé de volume, son enveloppe péritonéale a pris une teinte bleuâtre, le doigt brise facilement cette enveloppe et pénètre dans une bouillie d’aspect noirâtre. Nous avons bien, chez le sujet en question, cette boue splénique, citée par tous les auteurs qui ont étudié les lésions du sang dératé; les ganglions lymphatiques de la région sous-lombaire sont nettement dessinés, ils sont tous infiltrés cl’une sérosité sanguinolente.

Le cœur et les gros vaisseaux renferment un sang noir, poisseux et non coagulé.

En présence d’un tel cortège clc symptômes, la grande majorité, pour ne pas dire l’unanimité des assistants, est bien convaincue qu’elle est en présence d’un cas de fièvre charbonneuse bien caractérisé. Pousser les investigations plus loin semble chose complètement inutile à tout le monde.

Cette autopsie terminée, on procéda aussitôt à l’inoculation d’un finis très virulent sur 22 moutons et une chèvre préalablement vaccinés, les ô et 17 mai, ainsi que sur un nombre égal d’animaux (22 moutons et une ehèvre), complètement indemnes jusqu’à ce jour, et qui constituent le second lot des sujets d’expériences de Pouilly.

Pour couper court à certaines insinuations (qui cependant ne méritaient guère d’être prises au sérieux, puisqu’on supposait que M. Pasteur n’obtenait les merveilleux résultats annoncés qu’à 1 aide d'un subterfuge, qui consistait à n’inoculer les sujets, dont on voulait épargner la vie, qu’avec du liquide pris à la superficie du vase ou du tube à virus, tandis que la couche profonde était réservée aux animaux destinés à mourir), je priai M. Pasteur de bien vouloir consentir à laisser mélanger les deux lots, avant qu’on ne les inoculât. Je me serais bien gardé de lui dire quels étaient les motifs qui dictaient ma demande, car ils étaient si futiles et surtout si invraisemblables qu’ils auraient provoqué les sourires de toute l’assistance. En effet, Messieurs, le principal auteur de cette objection ne prétendait-il pas que les bactéridies étant absentes dans les couches supérieures du liquide virulent, mais se trouvant au contraire très abondantes au fond du vase, il s’ensuivait que c’était à cette unique circonstance qu’était due la prétendue immunité des moutons soi-disant vaccinés. Il était nécessaire, à mon avis, de ne pas laisser à ceux qui pensaient ainsi le moindre prétexte.

M. Pasteur s’empressa de faire droit à ma requête; le mélange des deux lots fut aussitôt effectué, après quoi M. Roux inocula les 44 moutons et les deux chèvres, dans l’ordre où on lui présenta les animaux, sans se préoccuper de savoir s’ils étaient oui ou non vaccinés.

La même opération fut pratiquée sur les vaches et le bœuf préalablement vaccinés, ainsi que sur un taureau breton de deux ans, une vache c&tentine de cinq ans, une vache bretonne de sept à huit ans, et une vêle hollandaise de huit mois environ. Ces quatre derniers animaux étaient indemnes et devaient, d’après le programme de M. Pasteur, périr en totalité ou en partie des suites de l’infection bactéridienne. Chez tous les inoculés de l’espèce bovine, 1 inoculation eut lieu en arrière et en haut de 1 épaule droite.

Tout était terminé à 3 heures 1/2.

En quittant Pouilly, M. Pasteur donne rendez-vous pour le surlendemain à tous ceux qui seront désireux de voir quelles seront les suites de l’inoculation du 31 mai.

Le lendemain lor juin, MM. Chamberland, Roux, Gassend, Garrouste et Rossignol se transportèrent à Pouilly-le-Fort, vers 2 heures de l’après-midi, pour juger de l’état des inoculés.

Dans le lot des vaccinés, bœuf, vaches et moutons, tous les animaux vont bien ; c’est à peine si, chez quelques sujets, le thermomètre accuse un peu de fièvre; cependant on remarque, chez le mouton n° 17, que le thermomètre a monté à 40° ; cet animal est sous le coup de la fièvre de réaction, la peau est chaude; le n° 5, bien que n’accusant qu’une température de 39°3, porte un léger œdème tout autour du point où a eu lieu l’inoculation; le n° 3 a également de la fièvre, la température est à 40°2 ; ce sujet d’expérience, qui est une brebis, ne manifeste pas d’appétit ; le sujet n° 13, dont la température est normale, 38°6, est atteint, à la face interne de la cuisse droite, d’un léger œdème qui a pour centre le point d’inoculation; le n° 9, qui est un agneau métis-mérinos, est sous l’influence d’une fièvre manifeste, sa température est de 40°; même remarque pour le n° 18 qui est un southdown. Mais rien dans leur habitude extérieure, à part le n° 3, ne dénote un état maladif qui ait quelque gravité; chez tous l’appétit s’est maintenu, même chez le n° 22, qui boite tout bas du membre postérieur droit: cette boiterie a pour cause un œdème énorme qui a envahi toute la lace interne de la cuisse droite. Malgré cet œdème, ce dernier mouton n’a pas une température très élevée ; en effet, le thermomètre n’accuse à son endroit que 39°4.

Du côté des vaches non vaccinées , seul le veau hollandais attire notre attention; un œdème déjà gros existe à l’épaule droite autour du point d’inoculation ; le thermomètre indique pour ce sujet une température de 40°.

M ais, dans le lot des moutons non vaccinés , les sujets malades sont nombreux ; on n’a nulle peine de les découvrir, car ils se tiennent tous à l’écart et refusent toute nourriture ; l’examen de la lace interne de la cuisse droite permet de constater chez tous de la chaleur et de la rougeur du côté de la peau, ainsi que la présence d’un œdème chaud, douloureux, plus ou moins volumineux; chez tous, la température prise dans le rectum marque 40°.

Sachant par expérience combien les attaques du sang de rate sont souvent foudrovantes, chez le mouton surtout, je résolus de rester en observation jusqu’à la nuit.

Vers 3 heures 1/2, le nombre des malades augmente d’une façon semsible du côté des non vaccinés ; je compte bientôt, vers les 5 heures du soir, une douzaine d’animaux qui refusent toute nourriture, et cependant rien n’est plus appétissant pour eux que la succulente luzerne qui leur est donnée en ce moment.

L’homme chargé de soigner les sujets d’expérience me signale, vers les 6 heures du soir, une bête qui lui paraît très malade : je l’examine de près et je constate qu elle appartient à la catégorie des vaccinés ; c est notre brebis n° 3, qui présente les mêmes symptômes alarmants que les sujets non vaccinés ; toutefois je constate qu’elle n’a pas d’œdème à la face interne de la cuisse droite. Pour l’instant je n’insiste pas davantage sur les symptômes

présentés par cette brebis, car son histoire mérite d’être racontée dans un chapitre à part, et cela d’autant plus que sou cas, très intéressant, a fait l’objet d’une discussion à l’Académie de médecine A).

Je reviens aux moutons non vaccinés et qui sont malades.

Vers les 6 heures 1/2, les symptômes s’accentuent chez tous les malades : ils portent bas la tête ; chez tous l’essoufflement est à son maximum, le pouls chez quelques-uns a dépassé 100 pulsations; les battements du cœur sont petits et très vites, les mouvements du flanc sont entrecoupés de temps à autre par des plaintes. Veut-on déplacer quelques-uns des sujets, parmi les plus malades, ce n’est qu’à grand’peine qu’ils se décident à faire quelques pas, tellement leur démarche est branlante et vacillante.

A 6 heures 40, un mouton tombe sur le sol et meurt aussitôt : c’est un métis-mérinos noir, âgé de dix-huit mois ; dix minutes plus tard un second succombe; à 7 heures un southdown tombe à son tour pour ne plus se relever ; je constate chez ce dernier sujet de la météorisation au moins dix minutes avant la mort, tandis que les deux précédents n’ont été météorisés qu’après avoir succombé. Il ne s’écoule pas un quart d’heure que déjà ces trois cadavres présentent des signes de putridité : l’odeur qu’ils répandent est infecte; chez tous, invariablement, s’écoule par les naseaux et le rectum un liquide sanguinolent.

La chèvre non vaccinée est triste, mais elle mange encore.

Je quitte Pouilly vers 8 heures du soir. Tout fait présager qu’un grand nombre de moutons succomberont dans la nuit.

Le lendemain 2 juin, je me rends dès le matin à Pouilly, et j’y apprends qu’à 4 heures du matin, les hommes chargés de surveiller les animaux en question ont trouvé morts onze moutons non vaccinés ainsi que la chèvre appartenant à la même catégorie. Tous ces cadavres ont été transportés au fur et à mesure dans leurs fosses respectives, qui avaient été creusées à l’avance selon les ordres de M. Pasteur.

La brebis vaccinée, qui était si malade la veille, va mieux; elle a mangé.

A 2 heures, M. Pasteur, escorté de ses collaborateurs et de MM. Tisserand, directeur de l’Agriculture, Patinot, préfet de Seinc-et-Marne, de Blowitz, correspondant du Times, du Bureau de la Société d’agriculture de Melun, de la Commission de la Société de médecine vétérinaire pratique, des délégués du Comice des arrondissements de Melun, Provins et Fontainebleau, de la Société d’agriculture de Meaux et de celle de Versailles, des commissaires chargés de représenter le Comice de l’arrondissement de Sens, la Société médicale de l’Yonne, la Société vétérinaire de l’Yonne, de la délégation du Conseil central d hygiène de Seine-et-Marne, vient constater les résultats de l’expérience du 31 mai.

Ces résultats, Messieurs, vous les connaissez tous, ils tiennent du merveilleux ; cette journée du 2 juin fut un véritable triomphe pour M. Pasteur.

A l’ arrivée de V immortel auteur de la magnifique découverte de la vaccination charbonneuse, 14 moutons non vaccinés et la chèvre avaient déjà succombé, et le restant des non vaccinés se trouvait aux prises avec la mort.

Dans le lot des vaccinés, au contraire, tous les sujets étaient bien por-

E Voir p. 718-720 du présent volume. (Note de l'Édition.)

MALADIES VIRULENTES

tants ; seule, la brebis déjà signalée donnait encore quelques inquiétudes. Quelques températures prises au hasard ce jour-là indiquaient partout un état normal.

M. de Blowitz, étonné, on pourrait même dire stupéfait, d’un tel résultat, s’empressa d’adresser à son journal, le Times, un long télégramme, relatant ce succès sans précédent.

Vous avez tous vu, Messieurs, combien M. Pasteur a été modeste dans cette victoire : elle était cependant la revanche la plus éclatante qu’on puisse rêver. Ses détracteurs n’avaient plus qu’à s’avouer vaincus. J’ai compté pendant quelque temps parmi les incrédules, j’ai même quelque peu guerroyé de la plume contre ce que j’appelais alors les utopies de M. Pasteur ; mais Pouilly a été mon chemin de Damas, et j’aurais mauvaise grâce, si je n’abjurais pas publiquement dans ce Rapport toutes mes erreurs. Oui, je regrette sincèrement les critiques, parfois un peu vives, auxquelles j’ai pu me livrer à l’endroit de la doctrine pastorienne. Du reste, Messieurs, je n’ai pas attendu jusqu’à ce jour pour faire amende honorable, car des le 31 mai j’ai confessé mes torts, coram populo, dans la cour de cette ferme de Pouilly, qui désormais s’appellera le Clos Pasteur. Au surplus, Messieurs, cette date, mémorable du 31 mai a marqué la conversion d’un grand nombre d incrédules.

Deux moutons furent autopsiés séance tenante, l’un par M. Biot, l’autre par M. Rossignol. Chez ces deux animaux on rencontra toutes les lésions du sang de rate, ainsi que l’œdème de la cuisse inoculée, œdème qui a été signalé dans toutes les autopsies précédentes. De plus amples détails sur ces deux autopsies me semblent complètement superflus.

Chacun put s’assurer, par l’examen du sang au microscope, que les bactéridies étaient nombreuses dans le sang de ces deux sujets.

Du côté des bovidés, l’influence nocive de l inoculation est beaucoup moins apparente.

Chez les vaccinés, bœuf et vaches, le thermomètre n’indique aucun état fébrile, la température est normale; la vache n° 1 présente un peu de sensibilité et de l’induration au lieu d’élection de la piqûre.

La bêle n° 2, elle aussi, a un noyau induré au point inoculé.

La génisse n° 3 porte également un noyau induré au même lieu que la vache précédente.

La bretonne qui est désignée sous le n° 4 présente de la sensibilité au point piqué par la seringue Pravaz ; pas d’induration ni d’œdème.

Enfin la vache n° 5 accuse, comme les nos i, 2 et 3, de l’induration tout autour du point piqué.

Tous ces animaux ont un excellent appétit; les vaches qui ont du lait n’ont pas éprouvé de diminution dans leur sécrétion lactée.

Les non vaccinés, qui sont au nombre de quatre, ne me semblent pas plus malades que les animaux précédents, et rien n’indique chez eux un état fébrile. Le taureau breton, qui fait partie de ce lot, accuse cependant une température de 40°2, mais il mange comme d’habitude, n’est nullement essoufflé et n’a rien perdu de sou caractère belliqueux.

- Ces quatre animaux ont de l’œdème, un œdème crépitant au point piqué.

Le soir, de tous les moutons non vaccinés et qui ont été inoculés, il n’en reste plus qu’un : les autres sont morts et enfouis.

La brebis vaccinée, signalée comme très malade, accuse un mieux notable ; la température est tombée à 38°6 ; elle a assez bien mangé.

Ta .) juin, je fais une Aisite matinale a tous nos animaux; le dernier survivant des moutons non vaccinés est mort dans la nuit.

Le bœuf et les vaches vaccinés vont bien.

Sur les non vaccinés , 1 infection bactéridienne commence à se traduire par des effets de plus en plus appréciables, du côté de la partie du corps qui a été choisie pour y pratiquer l’inoculation; les œdèmes signalés le 2 ont augmenté de volume, le ganglion du flanc droit commence à se dessiner nettement sous la peau de chaque sujet, il présente le volume d’une grosse noisette; cependant, du côté de la température, rien à signaler: elle a plutôt baissé qu’augmenté.

Mais le mieux signalé chez la brebis n° 3 ne s’est pas maintenu ; cette bête est redevenue triste, elle refuse toute nourriture, chez elle la température est montée de nouveau à plus de 40", tout indique qu’elle succombera avant qu’il soit peu de temps. En effet, elle meurt dans la nuit du 3 au 4 juin. Comme 1 histoire de cette brebis doit faire un chapitre à part, je vais suivre maintenant jour par jour les effets de l’inoculation sur les animaux de l’espèce ovine vaccinés, ainsi que sur ceux de l’espèce bovine.

Le samedi 4 juin, MM. Chamberland, Roux, Gassend, Garrouste et Rossignol se transportent de nouveau à Pouilly. Voici en quelques mots ce qu’ils

observèrent ce jour-là sur les animaux de Pouilly:

Moutons vaccinés.

1 ai mi les moutons, sur le n° 14, dont la température est à 38°4, on constate 1 existence d un noyau induré, à la face interne de la cuisse droite ; sa grosseur égale celle d’une noisette. Même remarque pour les nos 1, 10, 21. Ces quatre animaux sont atteints d’une légère claudication.

Le sujet n° 22, qui boitait tout bas, le 1er juin, des suites de l’œdème qu’il portait à la face interne de la cuisse droite, va bien aujourd’hui. Cet œdème a considérablement diminué.

Bovidés vaccinés .

Peu de chose à signaler chez ces animaux : la bête n° 3, chez laquelle on avait constaté de l’induration et un peu de sensibilité la veille, en arrière de 1 épaule droite, ne présente plus rien; les animaux 1, 2, 4, 5 et le bœuf portent encore leurs noyaux indurés en arrière de l’épaule droite, mais ces œdèmes ont plutôt diminué qu’augmenté de volume.

Bovidés non vaccinés.

Chez les bovidés non vaccinés, les choses ont changé de face* les œdemes signalés le 3 ont pris, en vingt-quatre heures, des proportions énormes; aussi me paraît-il opportun d’examiner chaque sujet à part.

\ a che n° 1. - Cette bête présente un œdème sous-cutané énorme qui

occupe tout le côté droit de la poitrine ; son épaisseur peut être évaluée à 3 centimètres au moins; la peau, dans cette partie, est chaude, la moindre

M A LADIES VI R U L E X T E S

pression y occasionne une douleur manifeste. Cet œdème diffère un peu de celui qu’on observe d’habitude chez le cheval. En effet, il faut une pression longue et répétée pour que l’impression du doigt reste marquée; enfin il est crépitant et offre beaucoup d’analogie avec la tumeur qui se produit dans le cas de charbon symptomatique de Chabert ; le ganglion du flanc a augmenté de volume, sa grosseur est aujourd’hui celle d’une grosse noix. Le flanc est plus agité qu’à l’état normal, le pouls accuse 70 pulsations, l’inappétence est manifeste et la température est montée à 40".

Vache n° 2. — L’œdème constaté la veille, au niveau du point piqué par la seringue Pravaz, n’a pas augmenté de volume; toutefois la sensibilité de la peau est exagérée dans cette partie; mais un œdème énorme s’est développé sous le ventre, il a atteint les dimensions d’un pain long de 2 kilogrammes ; il est chaud, mais non crépitant comme celui de la vache n° 1; le ganglion du flanc droit atteint aujourd’hui les dimensions cl’un œuf de pigeon, l’appui sur le membre postérieur droit est devenu difficile ; fréquemment cette vache soulève ce membre, comme s’il était le siège d’une douleur sourde et profonde.

Tout indique que cette bête est sous le coup de la fièvre de réaction ; en effet, les flancs sont agités, le pouls est petit et vite, le mufle sec, la température accuse 40"8, enfin l’inappétence est complète.

Vache n° 3. — Ce troisième sujet présente les mêmes symptômes fébriles que les deux précédents; mais chez lui l’œdème n’a pas gagné les parties déclives; il s’est étendu depuis le côté droit de la poitrine jusqu’au flanc dont le ganglion est très gros; cet œdème est chaud, douloureux à la pression; la pression du doigt y perçoit une crépitation bien manifeste; température 40°.

Taureau n° 4. — Comme les autres sujets non vaccinés, ce taureau est sous le coup de la fièvre de réaction, sa température est à40°7. Un œdème énorme s’étend depuis le flanc droit jusqu’en arrière de l’épaule droite, il est chaud, douloureux et crépitant; l’appétit est nul; de temps à autre, cet animal fait entendre quelques plaintes et des grincements de dents.

Le 5 juin :

Moutons vaccinés.

Tout est rentré dans l’ordre; les noyaux indurés signalés à la face interne de la cuisse droite, chez quelques moutons, ont complètement disparu; tous ces animaux sont gais et bien portants ; chez tous l’appétit est excellent : on ne croirait guère qu’ils ont été soumis à une aussi rude épreuve que celle du 31 mai.

Bovid és va rein és .

Dans ce lot, tous les animaux vont bien, toute trace d’inoculation a disparu ; les températures sont normales, l’appétit est excellent, le lait, chez les bêtes qui en ont, est de bonne qualité.

Bovidés non vaccinés.

Vache n° 1. — L’œdème a encore augmenté de volume, il présente toujours les mêmes symptômes ; le ganglion du flanc droit est aujourd hui de la

grosseur d’un œuf de poule et fait une saillie énorme sous la peau du flanc ; cependant la fièvre a plutôt diminué qu’augmenté ; le pouls marque toujours 70 pulsations et la température n’est plus qu’a 38°5. Malgré cet abaissement de température, la situation du sujet me paraît très précaire.

La veille, cette bête qui, au moment de l’acquisition, avait environ deux litres de lait, a donné la même quantité de lait; mais, aujourd’hui 5 juin, la suppression de la sécrétion lactée est à peu près complète ; on ne parvient à extraire des mamelons qu’un liquide gluant, tout à fait analogue à celui donné par les vaches qui sont sur le point de mettre bas.

I ache n° 2. — Cette bête est beaucoup plus malade que la veille. L’œdème a considérablement augmenté en longueur, en largeur et en épaisseur : il s’étend depuis le dessous du poitrail jusqu’aux mamelles et occupe toute la partie inférieure delà poitrine et de l’abdomen, son épaisseur dépasse 5 centimètres. Le ganglion lymphatique du flanc droit est devenu très volumineux, sa grosseur atteint celle d’un gros œuf de poule; la respiration est accélérée et on constate 91 pulsations à la minute ; la température est à 41°. Malgré ces symptômes alarmants, chose curieuse, le mufle est resté humide et frais.

Veau n° 3. — Chez cet animal, l’œdème existe toujours sur le côté de la poitrine, il a quelque peu augmenté de volume, il est crépitant comme la veille ; le ganglion du flanc droit est resté ce qu’il était le 4. Le flanc est agité et le pouls accuse 77 pulsations à la minute ; la température est à 39°. Ce veau a conservé son appétit.

Taureau n° 4. — L’état fébrile a encore augmenté chez ce sujet; l’inappétence est complète, les plaintes et les grincements de dents persistent : 1 animal est triste, baisse la tête et se tient difficilement sur les quatre membres ; de temps à autre, il lève le membre postérieur droit. L’œdème signalé la veille n’a pas encore gagné les parties déclives ; il occupe toujours tout le côté du corps, depuis l’épaule jusqu’au flanc, il fait une saillie qu’on peut comparer sans exagération à celle que produirait un pain long de 2 kilogrammes. Le ganglion du flanc droit égale en dimension celle d’un œuf de poule. La respiration est très accélérée, le pouls donne 95 pulsations à la minute et la température est à 41°. Tout fait présumer que ce taureau ne résistera pas à 1 infection charbonneuse.

Le 6 juin :

Moutons vaccinés.

Lien à signaler de ce côté-là, tous les animaux sont gais et bien portants, leur appétit est excellent; depuis qu’ils sont soumis au régime du vert à discrétion, on les voit profiter à vue d’œil.

Bovidés vaccinés.

Le bœuf et les vaches vont aussi bien (pie possible.

Bovidés non vaccinés.

La situation est toujours la même que la veille : les vaches nus 1 et 2 et le

MALADIES VIRULENTES

taureau sont sérieusement malades ; tous trois ont de l’inappétence, de 1 agitation dans le flanc, un pouls vite, accéléré ; pour ces animaux, la station sur les quatre membres est pénible et difficile, et cependant aucun d’eux n’ose se coucher ; les membres postérieurs sont fortement engagés sous le ventre et la faiblesse du train postérieur est extrême. La bête n° 2, qui était maigre au moment de son arrivée à Pouilly, a encore maigri, mais d’une façon très sensible, depuis le ,31 mai surtout. Ces trois animaux boitent tous bas du membre postérieur droit.

Le 7 juin :

Moutons vaccinés.

L état général est toujours excellent sous tous les rapports.

Bovidés vaccinés.

Comme chez les moutons, 1 état général est bon, aucun aninral ne présente la plus petite trace d indisposition.

Bovidés non vaccinés.

1 ache n° 1. — L œdème a encore augmenté de volume, les dimensions en sont vraiment effrayantes. Malgré la gravité de la situation, le mufle reste humide et la bête n a pas cessé de ruminer; le lait a complètement disparu. La muqueuse de 1 œil n est nullement injectée, c’est en vain que I on cherche sur cette muqueuse, ainsi que sur celle de la vulve, les pétéchies signalées par nombre d auteurs qui se sont occupés du sang de rate. Le pouls est petit, filant, il est à / 5 pulsations, et cependant la température a diminué: elle n’est plus qu’à 38° au lieu de 38°5.

I aclie n" 2. — • Par suite du développement sans cesse croissant de 1 œdème, le ventre de cette vache touche pour ainsi dire la litière; il semblerait, à première vue, que cette bête est atteinte d’une vaste hernie ventrale, qui donne asile à tous les viscères abdominaux. L’appétit est nul ou à peu près, le lait est complètement supprimé. En deux jours, la température a cependant considérablement diminué ; le 5 juin elle était à 41°, le 7 elle n’est plus qu à 39°. H y a évidemment- de l’amélioration dans létat général ; la mort est aujourd’hui moins probable.

I eau hollandais n° 3. — Ce sujet va beaucoup mieux. Chez lui, l’œdème a pour ainsi dire disparu ; il ne reste plus qu’un peu d’induration dans le tissu conjonctif sous-cutané, autour du point où a eu lieu l’inoculation charbonneuse ; toutefois on remarque qu’il a maigri considérablement dans les huit jours qui viennent de s’écouler. La température est à 38°.

laureau n° 4. — L’œdème reste toujours sur le côté du thorax; rien ne lait prévoir qu’il gagnera, comme chez la vache n° 2, les parties déclives. Ce taureau a beaucoup maigri, il est encore triste, cependant il mange quelque peu, aussi une amélioration manifeste existe-t-elle chez lui; du reste, l’état de sa température 1 indique suffisamment : aujourd’hui la température n’est plus qu’à 39°.

Le 8 juin :

Rien à signaler du côté des moutons et des bêtes bovines vaccinés.

Les bovidés vaccinés se sont couchés et sont restés une partie de la journée dans le decubitus. La vache n° 2 a été le seul de ces quatre animaux qui ait éprouvé quelque difficulté à se relever. L’homme chargé de les soigner me signale chez tous le retour de l’appétit; les quatre bêtes ont mangé, sans avidité il est vrai, quelques poignées de sainfoin vert. Il est permis d’augurer, dès aujourd’hui, que l’inoculation charbonneuse n'atnènera la mort d’aucun des sujets inoculés, quoique non vaccinés.

Les 9, 10, 11, 12, 13, 14 juin :

Tous les jours on voit la situation s’améliorer: peu à peu 1 appétit est revenu; aujourd’hui 14 juin, toutes les bêtes bovines, qui, cependant, étaient si malades, ont repris leur appétit ; si ce n’était la maigreur considérable, résultant pour eux de l épreuve par laquelle ils ont passé, ces animaux ne différeraient pas des cinq vaches et du bœuf vaccinés. La vache n° 2 porte encore, à cette date du 14 juin, cet œdème énorme qui touche presque le sol : il n’a nullement diminué. Chez les trois autres sujets, il ne reste plus de traces de l’inoculation, les œdèmes et les ganglions du flanc ont disparu, les températures sont revenues à leur état normal.

Le 29 juin :

Tous les animaux de l’espèce bovine sont vendus ; les six bêtes vaccinées ont pris de l’embonpoint; les quatre animaux non vaccinés sont toujours maigres; mais chez trois d’entre eux, toute trace d’inoculation a disparu; seule, la vache n° 2 n’a pu encore se remettre des suites de l’infection bactéridienne ; cependant son œdème a considérablement diminué, mais quand disparaîtra-t-il complètement ?

Votre Commission a jugé qu’il était absolument inutile de poursuivre plus loin l’expérience, et cela d’autant plus qu’il ne s’agissait dans la circonstance que d’une vache qui avait plus souffert que les autres des suites de l’inoculation du charbon.

Histoiuque de la mort de la brebis qui, quoique vaccinée, a SUCCOMBÉ A PoUILLY-LE-FoRT,

QUELQUES JOURS APRES L’iNOCULATION DU VIRUS TRES VIRULENT (*).

Comme vous avez manifesté le désir que la relation des symptômes observés sur cette brebis fasse l’objet d'un chapitre à part, je vais, si vous le voulez bien, examiner les phases par lesquelles cette bête a passé depuis le 5 mai jusqu’au 4 juin, jour de sa mort.

C’est le 5 mai que cette brebis a été vaccinée pour la première fois. Les températures prises sur elle ont été les suivantes : 5 mai : 38,4 ; 6 mai : 38,5 ; 7 mai : 38,9 ; 8 mai : 38,8 ; 9 mai : 38,6.

1. Extrait de : Rossignol (II.). Rapport (à la Société d’agriculture de Melun)' sur les expériences de Pouilly-le-Fort, faites sous la direction de'M. Pasteur, avec la collaboration de MM. Chamberland et Roux (p. 54-59). Melun, 1881, Impr. E. Drosne, 95 p. in-8°.

MALADIES VIRULENTES

Ainsi que vous pouvez vous en convaincre par l’examen de ces températures, cette première inoculation du virus-vaccin n’a été suivie, pour ainsi due, d aucune élévation de température ; cette différence de 5 dixièmes de degré, entre les températures des 5 et / mai est en ellet insignifiante.

Le 17 mai, elle a été vaccinée pour la deuxième fois. A cette époque, la bete était dans un état de santé des plus satisfaisants, elle était en effet, à ce moment, très certainement 1 une des plus grasses du lot, et ] ignorais absolument qu’elle fût pleine.

On en prit les températures suivantes: 17 mai: 38,4; 18 mai: 38,2; 19 mai : 38, G ; 20 mai : 38,3 ; 21 mai : 38,3; 22 mai : 38,8; 28 mai: 38, 6.

L’examen des températures qui précèdent ne dénotait aucun état fébrile : pas plus (pie la première, la seconde vaccination n a eu d influence sur la brebis n° 3.

Le 31 mai, la brebis dont il s’agit ne se distingua pas des autres animaux du lot auquel elle appartenait ; mais le 1er juin, le garçon chargé de soigner les animaux de Pouilly me signale cette bete ; je la trouve triste, elle se tient à l’écart dans un coin de la bergerie, les flancs sont agités et le pouls est vite et précipité ; les symptômes qu’elle présente sont, à peu de chose près, ceux offerts par les moutons non vaccinés qui ont déjà succombé ou qui sont sur le point de mourir. Cependant une exploration attentive de la face interne de la cuisse droite ne permet pas d’y constater celte chaleur de la peau et l’existence de cet œdème qui n’ont fait défaut chez aucun des animaux non vaccinés, inoculés à la face interne de la cuisse droite avec du virus très virulent. La température est à 40,2.

Le soir, 1 état de la malade a encore empiré ; aussi je m’empresse de télégraphier à M. Pasteur que je la considère comme perdue.

Le 2 juin, je suis tout étonné de la trouver mieux ; elle n’est plus indifférente à tout comme la veille ; au moment où l’on garnit les doubliers avec de la luzerne, elle s’en approche et se met à manger.

Le 3 juin, le mieux signalé la veille ne s’est pas maintenu, la bete est redevenue triste, elle présente les mêmes symptômes alarmants que le 1er juin, la température est remontée à 40 degrés, la mort est imminente.

Le 4 juin, dans la matinée, on la trouve morte.

J en lais 1 autopsie en présence de MM. Chamberlain!, Roux, Gassend et Garroustc.

En présence des lésions rencontrées dans la matrice et chez le fœtus, car cette brebis était pleine, nous en conclûmes, mon confrère Garroustc et moi, que la bete était morte des suites d’un avortement et non du charbon. Sur la prière de MM. Chamberlain!, Roux et Gassend, mon confrère Garroivste prit, avec le plus grand soin, des notes sur les lésions présentées par ce sujet, au fur et à mesure qué l’autopsie les dévoilait.

En rendant compte des expériences de Pouilly-le-Fort à l’Académie de médecine, dans sa séance du 14 juin, M. Pasteur signala l’accident survenu a celte brebis ; MM. Blot et Depaul se refusèrent à croire que la mort du fœtus ait pu entraîner celle de la mère ; aussi M. Pasteur me pria-t-il de vouloir bien lui adresser une Note à ce propos (').

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