‹ Œuvres de Pasteur (volume 2)Chapitre 232 sur 299 · L’est la Note suivante. ( Xote de V Édition · texte numérisé non relu

L’est la Note suivante. ( Xote de V Édition

Note de M. Rossignol (1).

Les observations présentées par MM. Blot et Depaul à 1’AcacIémie de médecine (séance du 14 juin 1881) n’ont aucunement modifié ma manière de voir. Je suis intimement convaincu que la brebis n’aurait pas succombé, si les nombreuses manipulations dont elle a été l’objet, soit pour la vacciner, soit pour lui inoculer le charbon, soit pour prendre sa température (au moins quinze fois dans l’espace cl’un mois), n’avaient amené la mort du fœtus.

Afin de répondre aux questions de M. Blot, je vais relater les détails de l’autopsie. L’autopsie a été faite environ huit heures après la mort, en présence de MM. Chamberland et Roux, de M. Gassend, directeur de la station agronomique de Seine-et-Marne, et de M. Garrouste, mon confrère du 1er chasseurs, qui a bien voulu m’aider dans la circonstance.

Aspect du cadavre. — Le corps de cette brebis, bien que la bête fut morte depuis plus de huit heures, ne présente pas l’aspect habituel des cadavres charbonneux que nous venions de faire enfouir au nombre de 25. C’est à peine si ce cadavre était ballonné ; aucune matière spumeuse ou sanguinolente ne s’écoulait par les ouvertures naturelles, naseaux, rectum ou vulve. La peau, dans ses parties fines, n’était le siège d’aucune ecchymose, même à la face interne de la cuisse droite, lieu où s’est portée plus particulièrement mon attention parce que l’inoculation charbonneuse avait été pratiquée dans cette région ; sur tous les moutons qui étaient morts des suites de l’intoxication bactéridienne, nous avons constaté, au contraire, une vaste ecchymose, de l’induration et une infiltration du tissu cellulaire sous-cutané.

Après avoir dépouillé en partie le cadavre, j’ ai constaté que la face interne de la peau n’était pas le siège de ces arborisations vasculaires, gorgées d’un sang noir qu’on observe constamment chez les moutons morts du charbon ; partout elle était saine, même dans la partie où avait eu lieu l’inoculation, tandis que, cliez tous les autres moutons morts du sang de rate et qui ont été autopsiés, j’avais trouvé, au contraire, la peau arborisée, et le tissu conjonctif sous-cutané de toute la face interne de la cuisse infiltré d’un liquide sérosanguinolent, infiltration qui se propageait jusque dans le tissu conjonctif des interstices musculaires.

Cavité abdominale. — Les intestins étaient le siège d’une légère inflammation ; la rate n avait pas augmenté en longueur, mais quelque peu en épaisseur ; le tissu splénique, quoique moins dense qu’à l’état normal, ne se trouvait pas converti en cette bouillie noirâtre, qui est l’un des signes caractéristiques du sang de rate.

1. Note produite à l’Académie de médecine par Bouley, dans la discussion avec Colin et Blot sur les vaccinations charbonneuses. Bulletin de l’Académie de médecine, séance du 21 juin 1881, 2“ sér., X, p. 814-817. ( Note de l'Édition .)

MALADIES VIRULENTES

L utérus, énormément développé, contenait un fœtus de première taille, sur le corps duquel il était en quelque sorte moulé ; la séreuse utérine reflétait une teinte livide et ardoisée ; un large débridement pratiqué dans toute la longueur de cet organe permit de voir que la muqueuse utérine, elle aussi, était le siège d’une inflammation chronique; sa couleur était plombée, les cotylédons étaient flétris ; les enveloppes fœtales, ehorion, allantoïde et amnios, se trouvaient confondues, accolées l’une à l’autre et se moulaient exactement sur le petit cadavre qu elles recouvraient ; les eaux avaient complètement disparu ; l’enveloppe amniotique faisait même corps avec le fœtus ; elle adhérait à la peau, notamment dans la région dorsale ; une légère traction exercée sur cette membrane entraîna non seulement cette membrane, mais encore la peau des reins du fœtus. Toutes ces membranes' avaient une teinte plombée et sentaient le macère.

Cavité thoracique . — Rien d’anormal du côté des poumons, le cœur avait sa consistance habituelle ; les deux ventricules contenaient des caillots sanguins bien formés, caillots que l’on n’observe jamais dans le sang de rate; pas de pétéchies.

Etat du fœtus. — Le fœtus extrait de ses enveloppes présentait les caractères suivants : le cordon ombilical est flétri et livide ; il a cette même couleur plombée que les enveloppes ; le cadavre répand cette odeur sui generis particulière à une macération prolongée; la peau s’arrache facilement a la moindre traction ; les muscles sont pâles, décolorés et reflètent une teinte légèrement ocrée ; les poumons et le cœur sont eux-mêmes décolorés. Mes investigations se portèrent ensuite sur les enveloppes et le col utérin ;

1 absence complète des eaux me portait à supposer que ces dernières avaient dû s’écouler quelque temps avant la mort ; en effet, je trouvai les enveloppes déchirées, déchiquetées en avant et en partie engagées dans le col utérin qui se trouvait dilaté.

De 1 ensemble de ces lésions, il résulte clairement pour moi que la brebis en question est morte des suites d’un avortement, qui n’a pu s’effectuer complètement, parce que cette bête se trouvait en même temps sous le coup de la fièvre de l’infection bactéridienne.

Je ferai observer qu’il n’y a pas et qu’il ne peut y avoir aucune analogie entre ce qui s est passé chez cette brebis et ce qui se passe d habitude chez la femme enceinte à terme que l’on vaccine.

Ln vaccinant une femme enceinte, à terme même, on lui inocule un virus d une affection bénigne, qui n amène d’habitude qu’une fièvre de réaction à peine appréciable ; c’est donc tout au plus si la vaccination telle qu’on la pratique sur 1 espèce humaine est analogue à la vaccination préventive qui a été faite impunément, à deux reprises différentes, les 5 et 17 mai, sur la brebis qui nous occupe, avec les virus charbonneux atténués.

J estime qu il en serait tout autrement, si, après la vaccination, on avait 1 audace d inoculer à une femme enceinte du virus variolique très virulent. A mon humble avis, la comparaison de 1 honorable M. Depaul pèche donc par sa base ; bien plus, je prends la liberté de dire à M. Depaul qu’une expérience déjà longue m’a appris que ce n’est pas impunément qu’on inocule des maladies virulentes à des femelles pleines.

Ln 1873 et en 1874, le département de Seinc-et-Marne a été fortement

éprouvé par une épizootie de clavelée. J ai eu à cette époque I occasion de pratiquer de nombreuses clavelisations. J’ai constaté, et tous mes confrères de la Brie ont constaté avec moi, que l’inoculation de la clavelée a des cllets désastreux, quand elle est pratiquée sur des brebis prêtes à mettre bas. La mortalité a lieu dans des proportions effrayantes : 20 à 25 pour 100 des animaux inoculés succombent, tandis que la même opération pratiquée sur les mâles du même troupeau, ou les femelles non pleines, n’occasionne qu’une perte dé 3 à 8 pour 100.

Nous venons de traverser une épizootie de fièvre aphteuse quia duré près d’un an; cette affection entraîne rarement la mort; quand celle-ci survient, elle frappe généralement les bêtes qui sont dans un état de gestation très avancé.

Je dois dire aussi que nous avons examiné au microscope du sang pris dans les veines et dans le cœur de la brebis; malgré un examen prolongé, nous n’avons pu découvrir qu’à grand peine un ou deux bâtonnets provenant, à n’en pas douter, de 1 inoculation qui avait été pratiquée trois jours auparavant. Mais est-ce à dire que ce sont les bactéridies qui ont occasionné la mort de la brebis de Pouilly ? Non, mille fois non; je ne suis pas seul à partager cette conviction : mon confrère, M. Garrouste, est absolument du même avis que moi. Est-ce que l’absence des lésions particulières au charbon ne prouve pas surabondamment que la mort est uniquement due aux lésions rencontrées non seulement chez le fœtus, mais encore dans les enveloppes fœtales et la matrice elle-même ?

DES VIRUS-VACCINS (<)

Je n’avais pas 1 intention de faire un discours à ce Congrès qui rassemble ici les médecins les plus éminents de tous les pays, et dont le succès est dû à l’habileté de son organisateur, M. MacCormac. L’amabilité de votre président en a décidé autrement. Comment, en effet, résister aux paroles sympathiques de cet homme si distingué, qui joint à une grande bonté de cœur un magnifique talent oratoire?

Deux motifs m’ont amené à Londres : c’est d’abord pour m’instruire en profitant de vos savantes discussions, puis pour me rendre compte de la place qu’occupe maintenant en médecine et en chirurgie la théorie des germes. Certes je retournerai à Paris très satisfait. Pendant la semaine qui vient de s’écouler, j’ai beaucoup appris, et j’ai été irappé non seulement des progrès de la nouvelle doctrine, mais encore de son triomphe. Je serais coupable d’ingratitude et de fausse modestie, si je n’acceptais pas l’accueil que j’ai reçu chez vous et dans la société anglaise comme un hommage rendu aux travaux auxquels je me suis consacré depuis vingt-cinq ans sur la nature des ferments, leur vie, leur nutrition et leur ensemencement dans les conditions naturelles et artificielles, travaux qui ont établi les principes et la méthode de la microbie, si on peut s’exprimer ainsi. Votre réception cordiale a ravivé en moi les sentiments de satisfaction que j’ai éprouvés, lorsque votre grand chirurgien, Lister, a déclaré que ma publication sur la fermentation lactique en 1857 lui avait inspiré les premières idées de sa méthode chirurgicale qui rend tant de services. Vous avez réveillé aussi le plaisir que j’ai éprouvé, lorsque notre éminent médecin, INI. Davaine, a déclaré que ses travaux sur le charbon lui avaient été suggérés par mes études sur la fermentation butyrique et sur le vibrion qui la caractérise.

Je suis heureux de pouvoir vous apporter l’expression de ma grali-

1. Revue scientifique, nn 8, 20 août 18>l,p. 225-228. — Variante de la Communication originale faite par Pasteur au Congrès international de médecine de Londres, sous le titre : « Vaccination in relation to chicken-cholera and splenic fever ». Voir p. 370-878 du présent volume. (Note de l' Édition .)

MALADIES YIHULENTES.

tude en vous faisant connaître des faits nouveaux que j’apporte pour l’étude des organismes microscopiques appliqués comme moyens préventifs des maladies contagieuses, maladies qui, pour la plupart, sont suivies de conséquences terribles aussi bien pour l’homme que pour les animaux domestiques. Je vous parlerai donc des inoculations que j’ai faites du choléra des poules et du charbon, ainsi que de la méthode grâce à laquelle je suis arrivé à ces résultats, et qui est capable de produire les effets les plus utiles.

Avant d’aborder la question de la vaccine du charbon, ce qui est le résultat le plus important que j’ai obtenu jusqu’à présent, permettezmoi de vous rappeler le fruit de mes recherches sur le choléra des poules. C’est par cette recherche que des principes nouveaux et de la plus haute importance ont été introduits dans la science sur les virus et les propriétés contagieuses des maladies transmissibles. Plus d’une fois dans ce qui va suivre, j’emploierai l’expression de virus-culture, comme autrefois dans mes travaux sur la fermentation j’ai employé les expressions de culture de ferment lactique, de vibrion butyrique, etc. Prenons maintenant une poule sur le point de mourir du choléra des poules et trempons le bout d’une baguette en verre très fine dans le sang de cet animal avec toutes les précautions, sur la nature desquelles je n’ai pas à insister ici. Puis touchons avec cette pointe chargée de sang un bouillon de poule très clair, mais qui tout d’abord a été rendu stérile sous une température de 115° C.; ce bouillon se trouve dans des conditions telles que ni l’air atmosphérique ni les vases employés à cette expérience ne puissent permettre l’introduction de germes venant de l’extérieur, germes qui d’ailleurs sont répandus dans l’air et se trouvent à la surface de tous les objets. Au bout de peu de temps, si le vase renfermant la culture est placé dans une température de 25" à 35° C., vous verrez le liquide devenir trouble et se remplir de petits organismes microscopiques dont la forme rappelle celle d’un 8 et qui sont souvent si petits que, même avec le plus fort grossissement, ils n’apparaissent que sous forme de points. Prenez de ce vase une goutte aussi petite que vous voudrez, une quantité aussi minime que celle qui peut être portée à l’extrémité d’une baguette de verre aussi fine qu’une aiguille, et touchez avec cette pointe une nouvelle quantité de bouillon stérilisé qui se trouve dans un second vase, et vous observerez le même phénomène. Vous agissez de la même façon avec un troisième vase à culture, avec un quatrième, et ainsi de suite jusqu’à un centième et un millième, et invariablement dans l’espace de quelques heures le liquide de la culture devient trouble et rempli des mêmes petits organismes. Au bout de deux ou trois jours, après avoir été exposé à une

MALADIES VIRULENTES

température de 30° C., le trouble du liquide disparaît et un dépôt se forme au fond du vase. Cela signifie que le développement des petits organismes a cessé, en d’autres termes, que tous les petits points qui donnaient au liquide son apparence trouble sont tombés à la partie inférieure du liquide. Les choses resteront dans ces conditions pendant un temps plus ou moins long, pendant des mois même, sans que le dépôt ni le liquide présentent la moindre modification sensible, pourvu que l’on prenne des précautions pour empêcher l’introduction des germes de l’atmosphère. Un petit tampon de coton suffit pour filtrer l’air qui entre et sort du vase par suite des changements de température.

Prenons une de nos séries de ces cultures ainsi préparées, la centième ou la millième, par exemple, et comparons-la, au point de vue de sa virulence, au sang de la poule qui est morte du choléra; en d’autres mots, inoculons sous la peau de dix poules, par exemple, une petite goutte de sang infectieux et inoculons en même temps dix autres poules avec une quantité égale du liquide dans lequel le dépôt a été d’abord un peu agité. Chose étrange à dire, les dix poules inoculées avec le liquide meurent aussi rapidement et avec les mêmes symptômes que les poules inoculées avec du sang, et le sang de toutes contiendra après leur mort le même petit organisme infectieux. Cette égalité, si l’on peut s’exprimer ainsi, entre la virulence de la préparation culture et celle du sang est due à une circonstance en apparence commune. J’ai fait une centaine de préparations de cultures, sans laisser un grand intervalle de temps entre les ensemencements, et c’est ainsi que peut s’expliquer l’égalité dans la virulence.

Répétons maintenant de la même façon nos cultures successives avec la seule différence que nous passons d’une culture à celle qui la suit immédiatement, mais en les expérimentant à des intervalles de quinze jours, de trois mois, ou de neuf mois. Si maintenant nous comparons la virulence de ces cultures successives, nous observons un grand changement. Nous verrons rapidement, en inoculant une série de dix poules, que la virulence d’une culture diffère de celle du sang ou de celle de la culture précédente, lorsqu’un intervalle de temps suffisamment long s’est écoulé entre le moment de l’ensemencement d’une culture avec le micro-oi’ganisme et celui de la précédente culture. De plus, nous nous trouvons en possession d’un mode d’observation qui nous permet de préparer des cultures dont la virurenee présente des degrés différents. Une préparation tuera huit poules sur dix, une autre cinq sur dix, une autre une sur dix, enfin

une autre n’en tuera pas une seule, bien que le micro-organisme soit toujours susceptible d’être cultivé. Si vous prenez maintenant chacune de ces cultures dont la virulence est atténuée, à leur point de départ, pour la préparation des cultures successives et sans laisser écouler un intervalle de temps appréciable entre les différents ensemencements, toute la série de ces cultures reproduira la virulence atténuée de la culture qui a servi de point de départ. De même lorsque la virulence est nulle, il ne se produit plus aucun effet.

Comment alors, demandera-t-on, les effets de ces virulences atténuées sont-ils révélés dans les poules? Ils le sont par des désordres locaux et par une modification morbide plus ou moins profonde du muscle, si l’inoculation a été faite dans un muscle. Le muscle est rempli d’organismes microscopiques, facilement reconnaissables parce que ceux qui sont atténués ont la même forme et la même apparence que ceux qui sont les plus virulents. Mais comment se fait-il que ce désordre local ne soit pas suivi de mort? Pour le moment, répondons par l’exposé des faits. Le désordre local disparaît plus ou moins rapidement, l’organisme microscopique est absorbé, digéré, si on peut s’exprimer ainsi, et peu à peu le muscle revient à son état normal; alors la maladie a disparu. Lorsque nous faisons une inoculation avec un organisme microscopique dont la virulence est nulle, il ne se produit aucun désordre, pas même un désordre local. La ncitura niccUccitrix le fait disparaître, et ici nous nous trouvons en face de la résistance vitale, puisque l’organisme microscopique dont la virulence est nulle continue cependant à se multiplier.

En continuant cette étude, nous arrivons aux principes de la vaccination. Lorsque les poules ont été rendues suffisamment malades par un virus atténué, qui a été arrêté dans son développement par la résistance vitale, si alors on leur inocule un virus virulent, elles ne subissent aucun effet fâcheux ou ne présentent que des symptômes passagers. Elles ne meurent pliis par l’action d’un virus mortel, et pendant un temps suffisamment long, qui, dans certains cas, peut dépasser un an, le choléra des poules ne peut plus les atteindre, surtout clans les conditions habituelles dans lesquelles la contagion se fait dans les poulaillers. A ce point critique de nos expériences, c’est-à-dire dans l’intervalle du temps que nous avons laissé s’écouler entre deux cultures et qui détermine l’atténuation, qu’arrive-t-il? Je \ais vous démontrer que, pendant ce temps, l’agent qui intervient, c’est l’oxygène de l’air. Rien n’est plus facile à démontrer. Faisons une culture dans un tube contenant une petite quantité cl’air et fermons ce tube en le chauffant à une lampe à alcool; l’organisme microscopique

en se développant absorbera rapidement la quantité d’oxygène enfermée dans le tube et dans le liquide; après cela, il sera complètement à l’abri du contact de l’oxygène. Dans ce cas, il ne paraît pas que l’organisme microscopique devienne atténué d’une façon appréciable, même après un assez long temps. L’oxygène de l’air semblerait donc capable de modifier l’agent de la virulence de l’organisme microscopique du choléra des poules, c’est-à-dire qu’il peut modifier plus ou moins la facilité de son développement dans le corps des animaux. Ne sommes-nous pas là en présence d’une loi générale applicable à tous les virus? Nous sommes en droit d’espérer pouvoir découvrir de cette manière la vaccine de toutes les maladies virulentes, et nous avons commencé nos recherches sur la vaccine de ce qu’on appelle en France le charbon, de ce que vous nommez en Angleterre splenic fever , qui est connu en Russie sous le nom de peste sibérienne, et en Allemagne de Milzbrand.

Dans ces recherches, j’ai été aidé par deux jeunes savants, MM. Chamberland et Roux. Au début nous avons été arrêtés par une difficulté. Parmi les organismes inférieurs tous ne se présentent pas sous la forme de corpuscules-germes que j’ai été le premier à signaler comme étant une des formes possibles de leur développement, beaucoup d’organismes infectieux ne se présentent pas dans leur culture sous la forme de corpuscules-germes. Tel est le cas de la levûre de bière, que nous ne voyons pas se développer ordinairement dans les brasseries, par exemple, si ce n’est toutefois par une reproduction de scissiparité. Une cellule en fait deux ou plusieurs qui s.e réunissent en chapelet. Ces cellules se détachent et leur reproduction recommence. Dans ces cellules on ne voit généralement pas de germes. Les organismes microscopiques du choléra des poules et beaucoup d’autres se comportent de cette manière, de sorte que les cultures de ces organismes, tout en conservant pendant des mois le pouvoir de se cultiver, périssent finalement comme la levûre de bière qui a absorbé tous ses aliments. L’organisme microscopique du charbon dans les cultures artificielles se comporte tout différemment. Dans le sang des animaux aussi bien que dans les cultures, on le rencontre sous forme de filaments transparents plus ou moins segmentés. Ce sang, ou bien ces cultures, exposés à l’air libre, au lieu de continuer à se reproduire suivant leur premier mode de génération, présentent, au bout de quarante-huit heures, des corpuscules-germes disséminés en groupes plus ou moins réguliers le long des filaments. Tout autour de ces corpuscules la matière est absorbée, ainsi que je l’avais montré précédemment dans mon travail sur les maladies des

vers à soie. Peu à, peu toute connexion entre eux disparaît et ils finissent par être réduits à une sorte de poussière de germes. Si vous faites fructifier ces corpuscules, la nouvelle culture reproduira la virulence particulière des germes qui ont servi à produire ces corpuscules; ce résultat peut être obtenu même après que ces germes ont été exposés pendant longtemps au contact de l’air. Récemment nous les avons découverts dans des fosses, où des animaux morts du charbon ont été enterrés, il y a douze ans, et leur culture était aussi virulente que celle d’un animal qui serait mort récemment.

Ici je me vois obligé d’abréger mes observations; j’aurais voulu vous démontrer que les germes du charbon renfermés dans la terre des fosses où les animaux ont été enfouis sont ramenés à la surface du sol par les vers de terre, et que c’est ainsi que se trouve expliquée l’étiologie de cette maladie, puisque les animaux avalent ces germes en même temps que leur nourriture.

Une grande difficulté se présente lorsque nous cherchons à appliquer notre système d’atténuation par l’oxygène de l'air aux organismes microscopiques du charbon. La virulence s’établissant elle-même très rapidement, souvent après vingt-quatre heures, dans un germe de charbon qui échappe à l’action de l’air, il m’était impossible de penser à découvrir la vaccine du charbon dans les mêmes conditions que celles qui m’avaient amené à la découverte de la vaccine du choléra des poules. Fallait-il pour cela se décourager? Assurément non. Si vous regardez les choses, de près, vous trouverez qu’il n’y a pas une grande différence entre le mode de génération des germes par scission et celui du choléra des poules. Nous avions donc des raisons de supposer que nous pourrions triompher de la difficulté qui nous arrêtait en cherchant à empêcher l’organisme du charbon de produire des corpuscules-gennes et à le conserver dans cet état au contact de l’oxygène pendant des jours, des semaines et des mois. L’expérience a parfaitement réussi. Dans un bouillon de poule neutre, l’organisme microscopique du charbon n’est plus cultivable à 45° C.; cependant sa culture est facile a 42 ou 43° G. Mais, dans ces conditions, cet organisme ne produit plus de spores. Conséquemment il est possible de maintenir en contact avec l’air pur à 42 ou 43° C. une culture de bactéries ne contenant aucun germe; c’est alors que j’ai obtenu les résultats les plus importants; au bout d’un mois ou de six semaines, la culture meurt; cela veut dire que, si on l’ensemence dans un bouillon frais, ce bouillon reste complètement stérile; jusqu’à ce moment la vie existe dans le vase exposé à l’air et à la chaleur. Si nous examinons la virulence de la culture au bout de deux, six, huit

jours, etc., on trouve que longtemps avant la mort de la culture les organismes ont perdu toute leur virulence, bien qu’ils soient encore cultivables; avant cette période on trouve que la culture présente une série de virulences atténuées; ces faits sont donc les mêmes que ceux que l’on observe pour le micro-organisme du choléra des poules. De plus, chacune de ces conditions de virulence atténuée peut être reproduite par la culture; et comme le charbon ne récidive pas, chaque micro-organisme du charbon atténué constitue pour le micro-organisme supérieur un vaccin, c’est-à-dire un virus capable de déterminer une maladie moins grave.

Nous nous trouvons donc en présence d’une méthode pour préparer un vaccin pour le charbon; vous pourrez apprécier l’importance pratique de ce résultat; mais ce qui nous intéresse plus particulièrement, c’est d’observer que nous sommes ici en possession d’une méthode générale de préparation des virus-vaccins fondée sur l’action de l’oxygène et de l’air, c’est-à-dire d’une force cosmique existant partout à la surface du globe. Je regrette de n’avoir pas le temps de vous montrer que toutes ces formes atténuées de virus peuvent très facilement, par un artifice physiologique, recouvrer le maximum de virulence qu’ils avaient à l’origine. La méthode que je viens de vous exposer pour obtenir la vaccine du charbon n’était pas plus tôt connue qu’elle fut immédiatement appliquée sur une très vaste échelle. En France, nous perdons chaque année, par le charbon, un nombre d’animaux dont la valeur est représentée par 20 millions de francs. On m’a prié de faire une démonstration publique de ces résultats; je l’ai faite, et j’ai obtenu les résultats suivants : 50 moutons ont été mis à ma disposition; parmi eux, il y en avait 25 qui étaient vaccinés; quinze jours après, les 50 moutons furent inoculés avec le virus charbonneux le plus virulent; les 25 moutons inoculés ont résisté à l’infection; les 25 autres moutons, qui n’avaient pas été inoculés auparavant, moururent du charbon dans l’espace de cinquante heures. Depuis ce moment, je n’ai pu suffire à donner la quantité de vaccin que me demandent les fermiers. Dans l’espace de quinze jours, nous avons inoculé dans les départements qui entourent Paris plus de 20.000 moutons, ainsi qu’un grand nombre de vaches et de chevaux. Si je n’étais pas pressé par le temps, je vous ferais connaître deux autres espèces de virus atténués par la même méthode; ces expériences seront communiquées au public dans quelque temps.

Je ne veux pas terminer sans exprimer le plaisir que j’éprouve en pensant que c’est comme membre d’un congrès médical international, réuni en Angleterre, que je publie les derniers résultats de mes expé-

riences sur la vaccination d’une maladie plus terrible peut-être pour les animaux domestiques que la petite vérole ne l’est pour l’homme. J’ai donné au mot vaccination une extension que la science, j’espère, consacrera comme un hommage dû au mérite et aux immenses services rendus par un des plus grands hommes de l’Angleterre, Jenner. Quel plaisir pour moi de pouvoir honorer ce nom immortel dans cette noble et hospitalière ciLé de Londres!

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