‹ Œuvres de Pasteur (volume 2)Chapitre 242 sur 299 · EXPÉRIENCES RAGE · texte numérisé non relu

EXPÉRIENCES RAGE

A M. Fallières, minisire de V Instruction publique el des Jieau.i -Arts.

Monsieur le Ministre,

Paris, le 4 août 1884.

Dans le courant du mois de mai dernier, M. Pasteur vous demandait de nommer une Commission à laquelle il désirait soumettre les magnifiques résultats auxquels l’avaient conduit ses expériences sur la rage.

Vous avez aussitôt obtempéré au désir de l’illustre savant dont s honore la France, et, par votre arrêté du 19 mai, vous avez désigné :

1. Journal officiel de la République française , n* 210, H août 1H84, ]>. 4228-4880. MALADIES VIRULKN'IES. 48

MM. BéclarcI, doyen de la Faculté de médecine, membre de l’Académie de médecine; *

I aul Bert, professeur a la b acuité des sciences, membre de l’Institut;

Bouley, professeur au Muséum, membre de l’Institut ;

l isscrand, directeur au Ministère de l’agriculture, conseiller d’État ;

\illemin, professeur à l’École de médecine et de pharmacie militaires, membre de l’Académie de médecine ;

A ulpian, professeur à la faculté de médecine, membre de l’Institut.

Cette Commission, dite de la rage, s’est constituée en votre présence le 28 m;u : eIle a n°mmé M. Bouley, président et M. Yillcmin, secrétaire.

Fn quittant votre cabinet, elle s’est rendue au laboratoire de M. Pasteur, rue d Ulm, 45, et rue Yauquelin, 14, où elle a visité l’installation des locaux 1 1 plusieurs animaux en cours d’expérience.

I endant cette visite, son attention est appelée sur un cobaye inoculé de la rage la veille par la méthode de la trépanation et avec un virus d’une intensité extrême. M. Pasteur annonce que cet animal sera pris de rage cinq jours apres l inoculation, c’est-à-dire le 1er juin. Il affirme, en outre, qu’en continuant a inoculer successivement des cobayes avec un fragment de bulbe du cobaye précédent, on provoque constamment la rage des sujets en cinq jours.

Lette précision dans la prévision des résultats a été, en effet, ultérieurement reconnue parfaitement exacte par la Commission, qui a suivi le déveoppement de la rage dans une série de cobayes successivement inoculés.

Ions ont manifesté les symptômes de la maladie au bout des cinq jours annoncés. 1 J

Fa Commission remarque encore plusieurs lapins inoculés depuis huit jours par un virus violent et qui sont affectés de rage paralytique.

Séance du 1er Juin. — Le contrôle des expériences sur les chiens a commence le I" juin Afin d’abréger ses travaux, la Commission propose à . asteur modifier un peu les termes du programme de sa Note académique des 19 et 20 mai (*). L’inoculation de la rage à la surface du cerveau au moyen de la trépanation constituant le procédé le plus rapide et le plus sûr, la Commission exprime le désir de commencer tout d’abord les expériences d inoculation par ce mode opératoire. M. Pasteur s’empresse d’accepter cette proposition, et, séance tenante, on inocule: 1° deux chiens traités antérieurement p.u M. Pasteur et considérés par lui comme réfractaires à la rage; 2 La même opération est ensuite pratiquée sur deux chiens indemnes de tout traitement antérieur, chiens neufs pris à la fourrière, pour servir

( e terme de comparaison et témoigner de l’activité virulente de la substance employée.

On inocule en outre deux lapins avec le même procédé et le même virus/

,a matière d inoculation est prise sur le bulbe d’un chien atteint de race des rues, mort a veille à l’infirmerie d’Alfort. Un fragment de ce bulbe est délayé dans du bouillon stérilisé et deux gouttes de ce liquide sont instillées sous la dure-mère de chaque animal.

land J : SU1’ ^ rag° (aVCC ^ COlIaboration de MM- Ghamber-

MALADIES. VIRULENTES

A cet effet, on applique une petite couronne de trépan de 5 à G millimètres de diamètre et, la rondelle osseuse enlevée, on introduit le liquide d inoculation au moyen d’une seringue de Pravaz dont l’extrémité de l'aiguille est recourbée presque à angle droit. De cette façon, l’injection se fait immédiatement au-dessous de la dure-mère, sans intéresser la pulpe cérébrale.

M. Pasteur annonce qu’étant donnée la nature du virus rabique employé, les lapins ne prendront la rage que dans un intervalle de douze à quinze jours environ, qu’il en sera de même des deux chiens témoins et que les réfractaires ne la prendront ni tôt, ni tard, quel que soit le temps pendant lequel la Commission les tiendra en observation.

Séance du 3 juin. — ■ Une dépêche deM. le vétérinaire Bourrel, demeurant rue Fontaine-au-Roi, 7, ayant annoncé qu’il avait dans son infirmerie un chien rabique furieux et très mordeur, rendez-vous est pris par la Commission qui se fait précéder chez M. Bourrel par un chien vacciné contre la rage par M. Pasteur et par un chien neuf pris à la fourrière, destiné à servir de témoin. On fait mordre ces deux animaux par le chien rabique.

Séance du 4 juin. — M. Bourrel ayant avisé la Commission que le chien enragé de la veille avait conservé toute sa vigueur, et était encore en état de mordre, on conduit chez lui deux nouveaux sujets : l’un réfractaire prélevé parmi les vaccinés du chenil de M. Pasteur, et l’autre sortant de la fourrière. Ces 2 chiens sont mordus par le chien enragé comme ceux de la veille.

Nous devons noter que la Commission, afin de rendre les expériences plus décisives, a eu soin, hier et aujourd’hui, de présenter en premier lieu au chien furieux les chiens réfractaires, dans la pensée que la bave des premières morsures pouvait être plus abondante et plus efficace.

Séance du 6 juin. — Le chien rabique furieux, utilisé chez M. Bourrel pour les morsures des 3 et 4 juin, ayant succombé à la maladie rabique le G au matin, la Commission se réunit, l’après-midi, dans le laboratoire de M. Pasteur et procède avec le bulbe de cet animal à l’inoculation, par trépanation, de 6 autres chiens.

De ces G chiens :

lu 3 sont déclarés réfractaires à la rage parM. Pasteur;

2° Les 3 autres sont neufs et sortis de la fourrière.

Des 3 réfractaires de cette série, il s’en trouve 2 dont l’immunité contre la rage a déjà été éprouvée par inoculation sous la dure-mère le 9 juin 1882 et par inoculation dans la veine du jarret le 17 juin 1883.

Dans cette séance, on inocule en outre 2 lapins par trépanation et avec la même matière.

Séance du 1U juin. — M. Bourrel ayant prévenu qu’il avait dans son infirmerie un chien enragé furieux et mordeur, la Commission fait conduire chez lui 2 chiens pour être mordus par le rabique : un réfractaire et un chien neuf de la fourrière.

Séance du 15 juin. — La Commission constate : 1° qu’un des chiens

témoins trépanés le 1er juin est pris de rage furieuse ; il est. inquiet, ne mange plus depuis le 13 et' se précipite pour mordre contre tout ce qui touche sa cage; 2° que les lapins trépanés le 1er juin sont atteints de paralysie rabique ; elle se traduit par une grande faiblesse des membres, surtout du train de derrière; le moindre choc les renverse et ils éprouvent une grande difficulté pour se relever. Cette paralysie a commencé le matin du 14.

Séance du 16 juin. — La Commission constate que le deuxième chien témoin inoculé le 1er juin, dont elle avait remarqué l’allure suspecte la veille, est aujourd’hui dans un état de rage confirmée. Elle s’assure ensuite du bon état de santé des chiens réfractaires.

Séance du 11 juin. — Sur une dépêche de M. Bourrel, la Commission se transporte rué Fontaine-au-Roi pour observer le chien témoin mordu le 3 juin et qui est atteint de rage furieuse; il dévore les planches de sa niche et mord sa chaîne en la secouant avec force.

La durée d’incubation a été remarquablement courte (14 jours), sans doute à cause du nombre des morsures qu’il avait essuyées à la tête.

La Commission remarque qu’un des chiens témoins, trépanés le G juin, est pris de rage paralytique; il est sensiblement affaibli sur ses jambes, la tête est agitée d’une sorte de tremblement choréique, il est mordeur.

Enfin, on fait mordre par un des chiens témoins du Ie1' juin devenu furieux :

1° Un chien réfractaire du chenil de M. Pasteur; 2° Un chien neuf, venu de la fourrière.

Séance du 19 juin. — Dans cette séance, la Commission fait inoculer en sa présence :

1° 3 chiens vaccinés, reconnus réfractaires par M. Pasteur; 2° 3 chiens neufs sortis de la fourrière.

La matière d’inoculation employée provient d’un fragment de bulbe du premier témoin trépané le 1er juin, pris de rage dès le 13 et mort dans la nuit du 18 au 19. L’inoculation, cette fois, se fait dans la veine externe du jarret. On injecte à chaque animal 10 gouttes de la dissolution de bulbe dans du bouillon stérilisé. Cette méthode, remarque M. Pasteur, n’a pas la sûreté de celle de la trépanation, lorsqu’il s’agit de virus de virulence moyenne.

Séance du 20 juin. — Par la méthode intraveineuse, mais à l’aide du virus rabique le plus virulent que possède M. Pasteur, virus beaucoup plus virulent que celui de la rage des chiens des rues, la Commission fait inoculer 12 chiens dont 4 neufs sortis de la fourrière, à titre de témoins, et 8 réfractaires pris dans le chenil de la rue Vauquelin.

Séance du 26 juin. — Avec le bulbe du second témoin, trépané le 1er juin et mort de rage furieuse le 25, la Commission fait inoculer dans la veine du jarret :

MALADIES VIRULENTES

l'IJn chien témoin venu de la fourrière; 2° un chien réfractaire traité par M. Pasteur.

Le dernier avait été vacciné immédiatement après avoir été mordu par un chien enragé le 9 mars dernier. Un témoin mordu en même temps que lui et par le même rabique avait été pris de rage au bout de soixante-cinq jours.

Séance du 28 juin. — M. Paul Simon, vétérinaire, demeurant rue de Pontoise, 3, ayant informé la Commission qu’il avait dans son infirmerie un chien enragé furieux, très mordeur et pouvant servir à plusieurs attaques, celle-ci réunit aussitôt 4 chiens : 2 réfractaires pris dans le chenil de M. Pasteur et 2 témoins extraits de la fourrière. Ces 4 chiens sont mordus par le chien de M. Simon, dans la journée du 28 juin.

Telles sont les expériences auxquelles la Commission s’est livrée. Elle a pensé, Monsieur le Ministre, que, dès à présent, et avant qu’elle puisse poursuivre, après les vacances, de nouvelles expériences, elle pouvait utilement vous soumettre les résultats qui ont passé sous ses yeux.

Voici, sous une (orme abrégée, l’indication de ces expériences :

1° Les Ie1' et 6 juin, ont été inoculés par trépanation et avec un virus de chien à rage des rues : 10 chiens, dont 5 vaccinés contre la rage et 5 témoins pris à la fourrière ;

2° Les 3, 4, 10, 17 et 28 juin, on a fait mordre, par des chiens enragés de rage dite spontanée des rues, 12 chiens, dont 6 vaccinés contre la rage et 6 témoins.

3° On a inoculé par injection intra-veineuse, le 19 juin, G chiens avec le virus de rage des rues; le 20, 12 chiens avec un virus très virulent, sortant du bulbe d’un lapin de 46e passage, c’est-à-dire ayant passé successivement dans une série de 46 lapins. M. Pasteur a démontré expérimentalement, devant la Commission, que ce virus donne la rage aux lapins en sept ou huit jours et aux chiens en huit ou dix jours, quand on applique la méthode de trépanation. Enfin, le 26 juin, on a encore inoculé 2 chiens, avec le virus d’un témoin mort après inoculation.

La Commission a donc mis jusqu’ici en observation, dans des expériences de diverse nature, 42 chiens, dont 23 présentés par M. Pasteur comme réfractaires à la rage et 19 témoins n’ayant subi aucune inoculation préventive ou vaccinale.

Les résultats constatés par la Commission jusqu’à ce jour se décomposent ainsi qu’il suit :

Les 19 témoins ont présenté 3 cas de rage sur 6 à la suite des morsures par chiens enragés ;

6 cas de rage sur 8 à la suite des inoculations intra-veineuses;

Enfin 5 cas de rage sur 5 à la suite des inoculations par trépanation.

Les 23 vaccinés, au contraire, n’ont pas offert un seul cas de rage.

Cependant, au cours des expériences, un réfractaire inoculé par trépanation, le 6 juin, est mort le 13 juillet, à la suite d’une diarrhée avec évacuations noires, qui s’est manifestée chez lui, dans les premiers jouis tle juillet, dans l’infirmerie de M. Bourrel. Afin de voir si ce chien a pu

mourir de rage, on a inoculé son bulbe, le 13 juillet, à 3 lapins et à 1 cobaye. Aujourd’hui, 4 août, ces sujets sont encore très bien portants, et cependant ils ont dépassé le terme habituel où la rage apparaît chez les animaux de leur espèce après l’inoculation intra-cranienne. Ils sont tenus en observation suivie.

Les travaux de la Commission sont loin d’être terminés. En multipliant ses séances, en diversifiant les épreuves qu’elle a demandées à M. Pasteur, elle a voulu, Monsieur le Ministre, répondre à votre confiance et à l’impatience de l’opinion publique.

Il lui reste de nombreux faits à vérifier encore, tout en poursuivant 1 examen des divers essais qui ne sont pas encore terminés.

De toutes les séries d’expériences qu’il lui reste à entreprendre, la plus importante sera celle de la vaccination, faite par elle ou sous ses veux, d un grand nombre de chiens neufs, et de la comparaison qu’elle établira ultérieurement entre les chiens, après leur vaccination, et un nombre égal de chiens témoins qui n’auront subi aucun traitement.

En d autres termes, la série des expériences faites sur les chiens vaccinés par M. Pasteur a donné des résultats décisifs. Il reste maintenant à la Commission à soumettre à des épreuves multiples et variées de nombreux animaux qu’elle aura vaccinés de même.

Plus tard, elle aura à s’occuper de la prophylaxie de la rage chez des chiens mordus, en créant chez eux, pendant la durée de l’inoculation, une immunité capable d’empêcher le virus de la morsure de déterminer la rage A).

Veuillez agréer, etc.

Bouley, Béclaud, E. Tisserand, Villemin, Paul Bert.

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