DISCUSSION SUR LA VACCINATION ANTIRABIQUE
M. Dujardin-Beaumetz : Le fait que M. Peter vient de rapporter est très intéressant, sans doute, mais il me permettra de lui dire que son observation n’a pas la valeur qu’il lui attribue.
Rien ne démontre que l’homme dont parle M. Peter ait succombé à la rage, et je suis d’autant plus en droit de soutenir cette affirmation que ni notre collègue ni M. Miquel n’ont observé le malade pendant la vie. Lorsque ce dernier a été appelé, il a trouvé en effet ce malade mort, avec de l’écume à la bouche ; c’est donc entièrement sur des renseignements fournis par la famille que repose ce diagnostic. Même parmi ces renseignements, je constate que beaucoup de symptômes rabiques, l’aérophobie, l’hydrophobie, la sputation continuelle, n’ont pas été notés chez ce malade et, en outre, la rage paralytique, comme on le sait, est absolument exceptionnelle chez l’homme.
Nous n’avons aujourd’hui qu’une preuve certaine, indiscutable de la rage chez l’homme et les animaux, c’est la transmission de la rage à d’autres animaux et en particulier aux lapins, à l’aide des inoculations faites par le procédé de M. Pasteur avec le bulbe. Cette preuve fait absolument défaut dans le cas de M. Peter et c’est ce qui fait perdre à cette observation toute valeur scientifique. Chargé depuis cinq ans de constater tous les cas de rage qui se produisent dans le département de la Seine, comme membre du Conseil d hygiène, je mets pour admettre ce diagnostic beaucoup plus de difficulté que notre collègue et ami M. Peter, et j’avoue qu’avec les documents qu’il m’a fournis, je n’aurais pas conclu comme lui, et comme dans la plupart des cas les enragés meurent à l’hôpital, l’autopsie nous permet de confirmer le diagnostic par les inoculations du bulbe.
En tout état de cause, ce fait n’est pas démonstratif, et il l’est d’autant moins que nous possédons un certain nombre de cas similaires, où l’on a pu faire la preuve que la mort était due à de tout autres causes que la rage.
Tel est le cas de cet enfant mordu par un chien enragé, traité par la méthode intensive, et qui, un mois après, ayant reçu un coup de coude dans le côté, éprouva une vive douleur à ce niveau, et ne tarda pas à s’aliter; il mourut peu de temps après, ayant présenté des phénomènes convulsifs qui furent attribués à la rage. M. Brouardel voulut bien en faire l’autopsie, et le bulbe inoculé à des animaux ne provoqua pas la rage. Cet enfant n’était donc pas mort rabique; il est probable qu’il a succombé à des accidents urémiques. Il y a dans la science un certain nombre d’observations analogues.
1. La Communication de Peter a donné lieu à une discussion à laquelle ont pris part, dans cette séance : Dujardin-Beaumetz, Brouardel, Peter, Chauveau, Larrey, Verneuil. Bulletin de l' Académie de médecine , séance du 4 janvier 1887, 2e sér., XVII, p. 18-23. (Note de l'Édition.)
M. Brouardel : J’ai fait, en effet, l’autopsie du jeune enfant dont vient de parler M. Beaumetz ; je demande a 1 Académie la permission d’en lire l’observation à la prochaine séance (*). 11 me suffira de dire, pour le moment, que 1 on avait pensé que 1 enfant était mort de la rage, mais que l’on avait oublié d examiner les urines; or, celles-ci étaient fortement albumineuses.
M. 1 eteh : Je demanderai d abord à mon ami M. Dujardin-Beaumetz s il veut bien admettre ce fait, à savoir, qu il y a eu mort d’homme. — Oui !
à o i là donc un lait acquis aux débats. Il me restera à déterminer plus tard comment est mort cet homme, puis cle quoi il est mort.
La seule chose que je veuille dire aujourd’hui, c’est qu’il y a dans mon observation une série de trois termes :
1° Morsure d’un individu par un chien réputé enragé ;
2° Inoculation à cet individu du virus de M. Pasteur, par la méthode intensive ;
3° Mort rapide de cet individu, avec les symptômes que j’ai dits.
Eh bien, faisons une supposition, supprimons le second terme de cette série, l’inoculation dite préservatrice. Je le demande à tous les médecins ici présents, et qui n’ont pas de parti pris, y en a-t-il un qui hésiterait à dire que cet individu mordu par un chien en est mort, et* que sa mort est due à la rage? Evidemment non. Ce qui vous fait douter, vous, monsieur Dujardin- Beaumetz, c est que, dans votre esprit, les inoculations doivent être préser- \atiices, et que, par conséquent, 1 individu a du mourir d’une autre maladie que la rage.
Pour moi, la seule chose que je veuille affirmer aujourd’hui, et vous admettrez que j’en ai le droit légitime, c’est que les inoculations ne lui ont pas sauvé la vie !
Et \oyez comme il meurt ! Le mal débute par une douleur au niveau des points inoculés. Or, vous le savez, c’est un fait d’observation que, dans un certain nombre de cas, les enragés éprouvent des douleurs au niveau des morsures cicatrisées. Rappelez-vous ce fait si curieux (et qui. devrait si fort faire réfléchir ceux qui proclament « guéris » de la rage les individus qui ne l’ont pas encore deux, trois, quatre mois après leurs inoculations dites préservatrices), rappelez-vous ce fait d’un habitant de Bois-Colombes, mort i abique dix-neuf mois après 1 accident ; il avait éprouvé comme symptôme prémonitoire des douleurs dans le bras dont un doigt avait été mordu dixneuf mois auparavant!
L’article Rage de Trolliet et Villermé (2), qui date de loin et n’a pas été écrit pour les besoins de la cause, signale ce fait remarquable : le dernier sur\ ivant d une série de malheureux mordus par un loup enragé, est atteint, mml mois après 1 accident, d’une contusion au bras mordu et meurt enragé peu de temps après. &
Ne doit-on pas rapprocher ces faits de celui de cet enfant, également inocule par la méthode intensive, qui, au milieu de ses jeux, reçoit un coup au bas de la poitrine, pousse un cri de douleur, tombe malade à partir de ce
1. Voir la Discussion suivante, séance du 11 '2. Villermé (L.-B.) et Trolliet. Art. « Ra^e XLVU, [i. 37-135. (Notes de l' Édition.)
janvier 1887.
». Dictionnaire des sciences médicales. Paris,
-MALADIES VIRULENTES
moment et meurt bientôt après d’une façon étrange, avec des symptômes d’hyperesthésie générale ?
Dans ces conditions, — et c’est la seule proposition ferme que je soutienne aujourd hui, — c’est que Réveillac est mort de la rage, malgré le traitement intensif.
J ajoute qu il est mort dans des circonstances véritablement intéressantes t t su 1 lesquelles je ne saurais trop insister, à savoir: i° les douleurs prémonitoires se manifestant, non pas comme chez les individus dont je viens de parler, au niveau de la morsure ou de la région mordue, mais au niveau des points inoculés ; 2° la lorme paralytique de sa rage, qui se rapproche singulièrement de cette rage, en quelque sorte théorique, que l’on provoque artificiellement chez les animaux à la suite des expériences de laboratoire.
M. Dujahdin-Beaumetz : On peut présenter de nombreux symptômes de la rage sans être enragé. Rappelez-vous, à ce propos, ce cas de soi-disant guérison de la rage par la pilocarpine que nous a communiqué ici M. Denis- Dumont (!) ; rappelez-vous les nombreux cas d'alcooliques pris pour des enragés, notamment celui qu a rapporté M. Mesnet (^j, et vous direz avec moi que pour admettre avec quelque certitude la mort par la rage il faut des observations autrement sévères^ que celle que M. Peter a pu recueillir. Bien plus, je prétends que le diagnostic de rage ne doit être admis scientifiquement qu’à la suite d inoculations positives faites avec le bulbe du sujet soupçonné mort de la rage.
M. Chauveau, associé national: En ce qui concerne la rage paralytique, je lerai remarquer à M. Peter que ce n’est pas, comme il le croit, une rage de laboratoire. La rage ordinaire, communiquée par des morsures, est souvent paralytique chez les animaux.
Mais enfin, supposons, ce qui est moins que prouvé, que le sujet soit mort enragé; on devra en conclure que, dans ce cas particulier, les inoculations préventives ont été inefficaces, et rien de plus. C’est là une circonstance très admissible, puisque nous savons tous que l’immunité provoquée par les inoculations ne saurait être jusqu’ici considérée comme absolue.
Quant à dire que la. rage a été communiquée par ces inoculations, c’est autre chose. Je viens de dire que la forme paralytique de la rage ne prouve absolument rien, je puis en dire autant des phénomènes prémonitoires qui auraient eu leur point de départ au niveau des points inoculés. Ces phénomènes locaux manquent souvent, on les observe quelquefois sans que la rage se manifeste, ainsi que j en ai vu un exemple ; en tout état de cause, ils n’ont qu une valeur de peu d importance, et 1 on ne peut tirer aucune conclusion de leur apparition. Aussi les conclusions que M. Peter paraît tirer de son observation me semblent être bien hâtives; en matière aussi grave l’on ne saurait trop s entourer de toutes les garanties indispensables.
1. Denis-Dumont. Cas de rage déclaré guéri par des injections de nitrate de pilocarpine. Bulletin de V Académie de médecine, 2e sér., XI, 1882, p. è90, 730 et 760.
2. Voir, p. 065-666 du présent volume : A propos d’une brochure du Dr Mesnet : Considérations générales sur les fausses rages. Observation du délire hvdrophobique. Hôpital Saint- Antoine (1872). [Notes de l’Édition.]
M. Peter : J’ai simplement communiqué une observation de laquelle il résulte au moins de toute évidence que le malade est mort malgré les inoculations soi-disant préventives.
M. Chauveau : Si l’on voulait aller plus loin, il eut fallu inoculer le bulbe de ce malade à des animaux et s’être assuré que ceux-ci prenaient ensuite la rage dans le temps voulu.
M. Peter : Je ne veux constater aujourd’hui qu’une chose, c’est que Réveillac est mort malgré les inoculations.
On s’est étonné tout à l’heure que ce malade n’ait pas fait appeler de médecin et ne se soit pas adressé au laboratoire de M. Pasteur. Il s’agissait d’un charretier, assez besogneux : l’entourage a attendu jusqu’au dernier moment pour demander des soins, toujours coûteux pour de pauvres gens.
J’ignore si le malade a été pris de crachotement, mon attention n’ayant pas été appelée sur ce point ; mais je ne demande pas mieux que de compléter mes investigations.
M. Larrey : Il eût été possible d écrire à M. Pasteur.
M. Peter: Le malade n’était pas en état d’aller au laboratoire de M. Pasteur; on ne pouvait écrire utilement à celui-ci, qui est très loin en ce moment (d). On a écrit à son laboratoire et l’on n’a reçu aucune réponse.
M. le Président [M. Sappey] : Plusieurs membres demandent la parole; d’autre part, M. Brouardel communiquera mardi prochain l’observation dont il a parlé tout à l’heure (1 2) ; l’Académie pourrait remettre à huitaine cette discussion.
M. Verneuil: Je demande la parole.
M. le Président : L’Académie désire-t-elle entendre M» Verneuil ?
De tous côtés : Oui !
M. V erneuil : Je crois que, dans sa Communication, mon excellent ami M. Peter a abusé du post hoc ergo pr&pter hoc. Quand on a été inoculé d’une maladie infectieuse et qu’on meurt plus tard, ce n’est pas toujours et fatalement de cette maladie.
Son malade a été mordu et inoculé, puis il est mort, c’est vrai, mais rien ne prouve, étant donnés les détails de la maladie, que la cause de la mort ait été la rage. Tout manque, en effet, dans cette observation. On ne dit rien de la température, ni de l’état des grands viscères, il n’y a pas d’autopsie et pas d’inoculation ; or, dans une question aussi grave, il faut, pour conclure, des faits certains et non de simples conjectures.