‹ Œuvres de Pasteur (volume 2)Chapitre 259 sur 299 · LA RAGE APRÈS MORSURE · texte numérisé non relu

LA RAGE APRÈS MORSURE

M. I eter : Je demande la parole a 1 Académie pour lui dire ijue je ne la garderai pas longtemps (1 2).

En janvier dernier j ai signalé à 1 Académie les périls de la méthode intensive. Depuis, elle a été si profondément modifiée qu’on peut dire qu elle n existe plus sous sa forme absolue et dangereuse, de sorte que j’ai cause gagnée.

M. Pasteur : Il est absolument faux que la méthode intensive ait été modifiée à dater du mois de janvier. La discussion de janvier n’y est pour rien. Les registres de la clinique de la rage en font foi.

M. Peter : On n ose plus inoculer le troisième jour le virus frais d’un jour. Par conséquent, on reconnaît implicitement le péril que j’ai signalé ; et la Commission anglaise le reconnaît explicitement lorsqu’elle dit que la méthode intensive a été beaucoup modifiée; maintenant on inocule par la méthode primitive ou par une méthode mixte, qui lui ressemble et qui est tout aussi inefficace.

Je n en veux pour preuve que le cas de mort par rage qui vient d’arriver hier matin à 1 hôpital Saint- Antoine, dans les conditions que je vais dire :

« Lundi matin, a deux heures, est mort de la rage, à 1 hôpital Saint- Antoine, un pauvre ouvrier, nommé Paul Hurot, âgé de quarante-deux ans, demeurant rue Saint-Bernard, n° 24.

« Ce malheureux, qui avait été mordu au pouce droit, le 29 mai dernier, par son propre chien, alla immédiatement se faire cautériser dans une pharmacie, puis, le même jour, sur le conseil de plusieurs de ses amis, il s’était rendu à l'Institut Pasteur.

« Pendant les treize jours que le traitement a duré, Ilurot a subi dix-huit inoculations, c’est-à-dire deux par jour pendant cinq jours, et une chacun des huit jours suivants.

« A 1 issue de cette médication, l’ouvrier ne se ressentait de rien et avait repris ses occupations. Mais samedi passé, le pauvre homme fut pris d’un malaise étrange. Un médecin fut appelé et crut à de simples crises nerveuses. Bientôt cependant, les accidents prirent un tel caractère qu’un autre praticien distingué, M. le docteur Miquel, fut requis. Celui-ci ne tarda pas à

1. Bulletin de l’Académie de médecine, séance du 5 juillet 1887, 2e sér., XVIK, p. 7-10. — Ont pris la parole dans celte séance : Pasteur et Peter.

2. Reprise par Peter de la « Discussion sur la vaccination antirabique » des 4, 11 et 18 janvier 1887. (Note de l’Édition.)

maladies virulentes.

reconnaître tous les syjnptômes de l’hydrophobie ; en effet, le malade était dans l’impossibilité de boire et de manger, et chaque fois qu’on lui présentait des liquides ou des aliments, il y avait des spasmes pharyngiens avec cris gutturaux et sensation de suffocation. M. Miquel, alors, fit immédiatement admettre le malade à l’hôpital Saint-Antoine.

« Dans la journée de dimanche, Hurot, qui avait été placé dans la salle Axenfeld, fut assez calme; mais vers le soir, de nouveaux accès, de plus en plus terribles, se déclarèrent, et l’on dut transférer le malheureux dans une chambre isolée dépendant du service Hayem. C’est là qu'il est mort quelques heures plus tard, après une agonie épouvantable. »

On remarquera : 1° (pie le malheureux a été inoculé le lendemain de la morsure; on ne peut donc pas arguer (pour expliquer l’insuccès de la méthode) du long temps écoulé après la morsure;

2° Qu il a été inoculé par des disciples de M. Pasteur; on ne peut doncpas arguer de leur incompétence ou de leur inhabileté;

3° Qu il a été inoculé avec du liquide pastorien; on ne peut donc pas arguer de la mauvaise qualité du virus;

4° Qu’il est mort le trente-cinquième jour après la morsure, c’est-à-dire dans les limites habituelles de la durée de la période d incubation de la rage.

On remarquera, d’autre part, que ce cas de mort, ajouté à ceux des six premiers mois, forme un total égal à la moyenne de la mortalité annuelle de la rage en France.

Voilà pour la valeur de la méthode dite prophylactique de la rage...

M. P asteur : Dans celte enceinte, il vous a été affirmé, au mois de janvier dernier, que la méthode de prophylaxie de la rage après morsure rabique était: 1° absolument inefficace ; 2° dangereuse. Or, il n’a été donné jusqu’ici aucune preuve de la première de ces assertions, et la Commission anglaise (Q, composée des représentants les plus illustres de la science médicale et physiologique de la Grande-Bretagne, vient de déclarer la méthode réellement efficace et non dangereuse. Aussi, les paroles qui viennent d’être prononcées sont-elles pour moi comme milles et non avenues.

En second lieu, il n’a été apporté aucune preuve quelconque que la méthode serait dangereuse, car il n’existe qu’une preuve de la mort par la rage paralytique — et ceci est encore affirmé par la Commission anglaise, — à savoir l’inoculation du bulbe après la mort à des animaux et l’apparition de la rage chez ceux-ci.

Quant a vouloir discuter plus longtemps avec la personne qui vient de prendre la parole, je ne saurais y souscrire, car je la trouve, et je

1. Au début delà séance du 5 juillet 1887, l'astcur avait présenté à l’ Académie le Rapport de la Commission anglaise de la rage. Voir, p. (360 du présent volume, et, 870-888, le Rapport lui-même. ( Note de l'Édition.)

MALADIES VIRULENTES

suis prêt à le prouver, cliniquement et expérimentalement, absolument incompétente.

M. Peter : On n'est pas incompétent quand on apporte des faits.

M. Pasteur : Aucune expérimentation quelconque n’a jamais été faite par cette personne; et, au point de vue clinique, elle n’a apporté dans la question de la rage que des erreurs.

Il existe aujourd’hui un grand nombre de savants qui sont venus étudier la méthode à mon laboratoire, et l’on compte dans le monde entier quinze instituts antirabiques, y compris celui de Paris. Les médecins qui les dirigent se sont rendu compte, par des expériences, de ce qu’ils ont vu et observé, et partout ont été émises des opinions favorables, sauf à Vienne, à Naples, par une certaine clinique, et à Lisbonne.

Dans la première de ces villes, M. von Frisch; dans la seconde, MM. de Renzi et Amoroso (et encore M. de Renzi n’est-il pas venu à Paris, mais M. Amoroso seul); à Lisbonne, M. Abreu, ont fait également des expériences; ils sont, il est vrai, arrivés à des résultats contradictoires de ceux que j’avais observés; mais la question est aujourd’hui jugée.

On a fait grand bruit des seize conclusions déposées par M. von Frisch (b. J’en ai attendu la publication, qui a paru au commencement du mois de mai, pour les examiner et y répondre, ce que j’ai fait tout récemment (1 2). Toutes les expériences de M. von Frisch sont à reprendre ou inexactes : il a mal opéré ou bien il a laissé altérer le virus que je lui avais donné.

Les expériences de MINI, de Renzi et Amoroso (3) ont été, de même que celles de M. von Frisch, critiquées par le savant docteur Gamaleïa, d’Odessa, dans les Annales que dirige avec tant d’habileté M. Duclaux. Chacun peut en prendre connaissance dans ce recueil, et je n’insisterai pas davantage (4 5).

Quant à celles qu’a publiées M. Abreu (3), elles sont bien plus défectueuses, car il est manifeste qu’il a inoculé des moelles impures.

Je ne consentirai à accepter le débat que si l’on y apporte des expériences ou des faits cliniques sérieux. Alors, je serai tout prêt à intervenir.

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