‹ Œuvres de Pasteur (volume 2)Chapitre 260 sur 299 · SUR LE TRAITEMENT PREVENTIF DE APRÈS MORSURE · texte numérisé non relu

SUR LE TRAITEMENT PREVENTIF DE APRÈS MORSURE

LA RAGE

M. Peter : Par une singulière coïncidence, la veille du jour où M. Pasteur montait a cette tribune pour y déposer le Rapport anglais (2), qui semble al limier 1 efficacité de sa méthode, je recevais du docteur Miquel (de Paris) un télégramme m annonçant la mort par la rage d’un inoculé de M. Pasteur.

Voici ce télégramme :

« Monsieur Peter. — Le nommé Hurot (42 ans), 24, rue Saint-Bernarcl, mordu par un chien enragé le 29 mai, au pouce droit, et soigné après cautérisation, dès le jour même, à l’Institut Pasteur, a été pris de rage samedi.

« Je 1 ai immédiatement fait admettre à l’hôpital Saint-Antoine, salle Axenleld, lit 11. Ses accès ont nécessité son transfert dans un cabinet (service Ilayem), où il vient de succomber, ce matin, à deux heures. — Je tiens 1 observation a votre disposition.

« J ai écrit, dès samedi, a M. Pasteur, et M. Ghantemesse est venu à 1 hôpital, hier et ce matin.

« Compliments respecteux.

« 4 juillet 1887, midi.

« D1' Miquel. »

Par une coïncidence non moins singulière, à huit jours de distance, et, alors que je devais monter à cette tribune pour vous parler de mon « incompétence » quant à la rage, je recevais du docteur Devillers (de Guise, Aisne) un télégramme m’annonçant la mort par la rage d’un autre inoculé de M. Pasteur. Voici cette dépêche :

« Guise, 11 juillet.

« Bourget, Jules, commune Andigny (Aisne), mordu le 24 avril — chien cm âgé traité Institut Pasteur le 28 avril — sorti le 21 mai — mort aujourd'hui enragé.

« Docteur Devillers. »

Ainsi, cette nouvelle victime de la rage a été inoculée 4 jours après la morsure; on ne peut donc pas arguer du long temps écoulé entre l’infection de l’organisme et l’application du remède. Enfin, elle a succombé 48 jours après la morsure, c’est-à-dire encore dans les limites ordinaires de l’incubation classique de la rage, que les inoculations pastoriennes n’ont pas sensiblement étendue.

1. Bulletin de l'Académie de médecine , séance du 12 juillet 1887, 2<> sér., XVIII. p. 37-68 "ni pris la parole dans cette séance : Peter, Brouardel, Villemin, Charcot.

2. Dans la séance du 5 juillet 1887. Voir, p. 660 du présent volume. {Note de l’Édi-

MALADIES VIRULENTES

Ainsi, Messieurs, on n’a jamais tant vu mourir cle la rage que depuis qu’on en possède le remède sauveur.

Maintenant, parlons de mon incompétence.

Mardi dernier, je citais à l’Académie le cas de mort de Hurot, inoculé à l’Institut Pasteur dans les conditions d’opportunité de temps les plus favorables à la réussite de la méthode; et voici que l’on m’objecte que je suis incompétent ! mais le plus incompétent qui se puisse voir, incompétent à tous les degrés, incompétent non seulement au point de vue expérimental, mais encore au point de vue clinique.

Je ne comprends pas !

Est-ce que Hurot ne serait pas mort? ne serait-il pas mort de rage? mort de rage après morsure ? mort de rage après et malgré ses inoculations ? mort de rage dans les limites d’incubation moyenne de la rage ? limites que les inoculations dites préventives n’avaient même pas réussi à rendre plus étendues !

Comment ! je cite un cas de mort par la rage malgré les inoculations dites préventives, mort qui prouve précisément leur inefficacité, et il m’est objecté que la Commission anglaise a décidé que cette méthode était efficace.

Comment ! je cite un cas de mort par la rage, bien qu’il n’y ait eu qu’une seule morsure — une seule morsure au doigt et non à la face (morsure au doigt qualifiée par les pastoriens de moins dangereuse que celles de la face), et il m’est objecté que les commissaires anglais ont donné. leur satisfecit à la méthode dite préventive, tandis que les expérimentateurs de Vienne, de Naples et de Lisbonne ont fait des travaux sans valeur.

Voilà ce qui s’appelle parler à côté de la question.

Il semble que M. Pasteur ait tiré d’un casier de sa mémoire, trop fidèle, un discours préparé d’avance et destiné à réfuter des objections que je n’ai pas faites. De sorte que les lèvres de celui qui ne m’a pas répondu se sont trompées de date comme d’objet.

Ainsi voilà qui est entendu : je cite un cas de mort par la rage, malgré les inoculations dites préventives, et l’on me déclare incompétent !

Incompétent, comment? Incompétent, pourquoi ?

Incompétent quant aux insuccès de la méthode dite préventive, mais il faudrait n’avoir pas d’yeux pour ne les pas voir.

Incompétent quant aux périls de la méthode intensive, mais il faudrait n’avoir pas de cerveau derrière ses yeux pour ne les pas juger.

Cependant, après réflexion, je commence à comprendre.

Je suis incompétent parce que je n’ai pas fait d’expériences. Mais les 99 centièmes de mes collègues dans cette Académie sont, à ce titre, incompétents comme moi.

Des expériences ! mais celui qui croit avoir trouvé la prophylaxie de la rage en a fait pour moi. Des expériences ! mais von Frisch à Vienne, Abreu à Lisbonne, de Renzi et Amoroso à Naples, en ont fait qui contredisent celles de M. Pasteur.

Et, d’ailleurs, je serais très embarrassé ; clinicien depuis trente-cinq ans, mais expérimentateur improvisé, c’est alors qu’on aurait décliné à juste titre ma compétence. Je dois donc, et avec raison, dans cette affaire d’expérimentation, m’en rapporter aux expériences d’autrui.

Mais ici se renouvelle mon embarras. Celui qui croit, avoir trouvé la pro-

phylaxic de la rage a fait à Paris des expériences. Il y a initié des hommes de la valeur de MM. von Frisch (professeur de bactériologie à Vienne), Abreu (membre de l’Académie des sciences de Lisbonne), Amoroso (professeur agrégé à la Faculté de médecine de Naples), il a initié, dis-je, aux arcanes de ses expériences, ces savants étrangers; et voici que, à Vienne comme à Lisbonne, à Lisbonne comme à Naples, les initiés de celui qui croit avoir trouvé la prophylaxie de la rage arrivent à des résultats absolument différents des siens.

Le doute philosophique pourrait être ici de mise, mais M. Pasteur, lui, n hésite pas. Il déclare que les expériences de Vienne, de Lisbonne et de Naples sont entachées d’erreurs et ne signifient rien. Voilà donc que les expérimentateurs von Frisch, Abreu et Amoroso sont déclarés incompétents comme le clinicien Peter.

Au contraire, M. Ilorsley, jeune homme de vingt-neuf ans, professeur comme je 1 étais, quand je faisais des conférences à l’École pratique, ayant par ses expériences obtenu des résultats qui concordent avec ceux de la rue Vauquelin, M. Pasteur déclare que ses expériences seules sont valables et que M. Horsley est seul compétent.

De sorte que, dans cette question d’expérimentation, la rue Vauquelin a contre elle le nombre et la qualité. Le nombre, puisque les expérimentateurs qui ont répété les expériences de la rue Vauquelin sont trois contre et un pour ; la qualité, pour les mêmes raisons.

Mais les expériences de la rue Vauquelin n’ont été faites que pour arriver à un but pratique, à une méthode de prophylaxie, c’est-à-dire à une médication, et ici on me déclare également incompétent.

Mais la compétence, dans l’espèce, n’est autre que le jugement porté sur un système de médication. Cette médication, ce n’est pas moi qui l’applique. Elle est appliquée par des -mains compétentes et avec des liquides compétents. J’en apprécie les résultats.

Or, toute médication se juge par l’abaissement du chiffre de la mortalité, et les chiffres de la mort par la rage et par an, depuis l’application de la méthode dite préventive, sont semblables à ceux des moyennes annuelles de la mortalité par la rage dans notre pays : il n’y a donc rien de changé en h rance ; il n’y a qu’une méthode dite préventive de la rage de plus.

Voici d ailleurs l’énumération officielle des inoculés de M. Pasteur qui sont morts de rage depuis le 1er janvier 1887.

1° Jansen. — 1er janvier 1887.

2° Gérard. — 3 janvier 1887.

3° Goriot. — 14 janvier 1887.

4° Bergé (de Bordeaux), enfant. — 30 janvier 1887.

5° Fonlup. — (Tour du Pin, Isère). — 24 janvier 1887.

6° Alfand (femme de Vigneaux, Basses-Alpes. — 30 janvier 1887.

vu Saintès. — (Maison Carrée, Alger) — 24 février 1887.

8° Chavagnac, enfant. — (Arles). — 10 mai 1887.

9° Ilydram (de Sallète). — 56 ans. — 17 avril 1887.

10° Gachet (de Vierzon). — 25 ans. — 2 mai 1887.

11° Hurot (de Paris). — 42 ans. — 4 juillet 1887.

12° Bourget (de Guise). — 11 juillet 1887.

MALADIES VIRULENTES

Il faut y ajouter les morts non inoculés. En prenant la moyenne de l’année 1886 qui est de 18, cela fait pour six mois, 9 ; qui, ajoutés à 12, font 21 pour six mois et 42 morts pour l’année ; c’est plus que la moyenne habituelle.

On ne peut pas ne pas remarquer le nombre considérable et presque effrayant de morts dans le mois de janvier ; nombre qui est de six et correspond à la période d’application de la méthode intensive.

Je sais bien que, dans les statistiques pastoriennes, on entasse Pélion sur Ossa, des montagnes d’inoculés sur des montagnes de mordus ; mais ces statistiques prodigieuses ne sont pas pour convaincre des médecins sérieux.

Je sais bien encore qu’on m’objectera que les statistiques antérieures étaient mal faites, et qu’il n’y a que celles de la rue Vauquelin qui soient bonnes. Mais c’est là une échappatoire : il serait par trop commode de récuser les documents officiels parce que les chiffres en deviennent accusateurs pour la méthode dite préventive. Un cas de mort par la rage dans une localité est chose trop dramatique pour passer inaperçue, n’être pas ébruitée, et n’avoir pas les honneurs de l’enregistrement officiel.

La rage, chez l’homme, est une maladie rare, très rare; j’en ai vu deux cas en trente-cinq ans de pratique hospitalière et civile, et tous mes collègues des hôpitaux, de la ville, comme de la campagne, comptent par unités et non par dizaines (encore moins par centaines ) les cas de rage humaine qu’ils ont observés. Pour amplifier les bienfaits de sa méthode et pour en masquer les insuccès, M. Pasteur a intérêt à croire plus forte la mortalité annuelle par la rage en France. Mais ce ne sont point là les intérêts de la vérité.

Veut-on savoir, par exemple, combien, en vingt-cinq ans, il est mort d’individus de la rage à Dunkerque? Il en est mort un. Et veut-on savoir combien il en est mort dans cette ville en un an, depuis l’application de la méthode pastorienne ? Il en est mort un : Jansen. Voilà pour les bienfaits de, la méthode chez les Dunkerquois !

Supposer, d’autre part, que les statistiques antérieures sont erronées, parce qu'on cachait comme une honte pour une famille un cas de mort par la rage, est une insoutenable puérilité. On ne cache, quand on le peut, que les maladies héréditaires. Et la rage ne l’est pas.

En fait, les expériences de M. Pasteur, ont été instituées pour aboutir à une médication. Cette médication se juge nécessairement par ses résultats, et je n’ai pas besoin, pour apprécier ceux-ci, de refaire les expériences du laboratoire. Clinicien, je juge un fait de clinique thérapeutique — et j’y suis compétent — ou la logique n’existe pas !

M. Pasteur m’a objecté que, dans les cas de mort par rage paralytique survenus à la suite, sinon par le fait de la méthode intensive, je n’avais pas donné la preuve expérimentale par inoculation du bulbe, et qu’ainsi mes assertions étaient milles et non avenues. Il nevapas jusqu’àdire que les malheureux n’étaient pas morts, mais il laisse supposer.qu’ils sont morts autrement .

11 pourra faire la même objection pour Hurot (de Paris), et pour Bourget (de Guise), car on n’a pas inoculé leur bulbe !

J’ignore si, dans la section de minéralogie dont M. Pasteur fait partie à l'Institut, les minéralogistes ses collègues sont aussi méticuleux sur les preuves ; mais nous autres, pauvres médecins, nous sommes un peu plus coulants ; et, pour déclarer que tel individu a succombé par exemple à la variole,

nous n attendons pas «la preuve par l’inoculation. Il nous suffit d’avoir constaté les piodromes et d avoir vu les pustules. Autrefois, également pour la îage, nous osions 1 affirmer, alors que tel individu mordu par un animal eniagé était mort, soit avec les phénomènes convulsifs et l’hyperesthésie généiale que 1 on sait, soit (surtout depuis la méthode intensive) avec des phénomènes paralytiques, précédés et accompagnés de douleurs lombaires et abdominales. — Mais M. Pasteur a changé tout cela !

.1 c c î ois maintenant devoir aborder un point de doctrine des plus importants.

M. Pasteur s’imagine être le continuateur de Jenner, ce en quoi il se liompe, comme sur tant d autres choses en médecine. Ce qu’il continue, ce sont les inoculateurs d autrefois, les inoculateurs de la variole avec tous les dangers possibles qui résultaient parfois de ces inoculations, malgré les précautions multiples dont les inoculateurs les entouraient.

Ce que Jenner inoculait, c est le virus naturel du cow-pox toujours bénin, incapable de donner jamais une maladie périlleuse. Ce que les « inoculateurs » inoculaient, c’est le virus même de la variole ; c’est ce que fait M. Pasteur; ce qu’il inocule, c’est le virus du charbon, le virus du rouget, avec tous les accidents inhérents à de pareilles pratiques.

Lu eilet, il y a des accidents : son virus atténué est atténué par une fabrication artificielle et non point naturelle, de telle sorte qu’il est subordonné à tous les accidents de la fabrication. Aussi, de temps à autre, des animaux meurent du charbon et du rouget dont on voulait les préserver, et l’on est obligé de payer des indemnités aux propriétaires des troupeaux.

Il n est pas douteux que des accidents mortels n’aient été, dans nombre de cas, le résultat de 1 inoculation des virus atténués du charbon ou du roimet du porc.

C est-à-dire que, par 1 inoculation des virus-Pasteur, on a donné un charbon mortel à des bœufs ou à des moutons, et un rouget non moins meurtrier à des porcs qu on en voulait préserver.

Il n’est pas douteux davantage que ces morts ont donné lieu à des indemnités pécuniaires.

Tout récemment encore, un vétérinaire de Roanne, M. Fournier des Corats, a été poursuivi par les propriétaires de troupeaux de porcs morts du lait de ces inoculations.

11 importe peu qu’on invoque comme excuse a qu’on a pu se tromper », — « prendre du vaccin n0 2 pour du' vaccin n° 1 ». — M. Quivogne, savant vetennaire de Lyon, fait judicieusement observer que « le seul fait certain, c est que le vaccin a tué ».

Et il conclut à l’irresponsabilité du vétérinaire, — mais à la responsabiite pécuniaire de celui qui a vendu le vaccin, comme à la responsabilité morale du gouvernement et des corps scientifiques qui ont recommandé ce vaccin dont l’inoculation a causé la mort (1).

Il paraîtrait d’ailleurs que ce sont les porcs adultes qui sont surtout tués par le virus dit préservateur.

1. S°dété de médecin® vétérinaire de Lyon et du Sud-Est l Echo des Sociétés et Associations vétérinaires de France,

, séance du 7 nov.

1886 ; — in

M A L A 1) I ES Y J RU L E N T E S

S'il

[Niais ce qui importe dans l’espèce, c’est que, comme le dit si justement [NI. Quivogne, « le vaccin a tué. »

Et vous voulez, — quand incontestablement votre prétendu vaccin donne le rouget ou le charbon, et tue les porcs, les moutons ou les bœufs qu’on a inoculés vous voulez que votre prétendu vaccin de la rage ne puisse pas tuer comme tue celui du rouget ou du charbon ! — C’est insensé !

Et ce 1 est d autant plus, insensé, que, dans l’atténuation du virus du rouget ou du charbon, vous savez a peu près ce que vous faites ; — car ce que \ous « cultivez », c est le microbe du rouget ou la bactéridie charbonneuse ; tandis que, dans la culture du virus de la rage, vous ne savez absolument pas ce que ious laites : n ayant pas le microbe de la rage, vous cultivez des moelles, lesquelles peuvent contenir des microbes d’espèces les plus diverses.

En résumé, le virus atténué du rouget tue : le virus atténué du charbon tue — et vous voulez que le virus atténué de la rage ne tue pas !

• Telle est la question dans toute sa simplicité.

Vous la résolvez dans un sens; moi, je la résous dans un autre.

Et ce ne sont pas vos six inoculés morts de la rage dans le mois de janvier dernier qui sont pour me donner tort.

Scientifiquement, c’est donc par un étrange abus de langage qu’on a donné le nom de vaccination à de pareilles inoculations. Pratiquement, c’est donc singulièrement mépriser la vie humaine que d’appliquer à l’homme, à propos de la rage, de semblables pratiques.

Mais d ailleurs, dans toute cette affaire de la rage, celui qui croit en avoir trouvé la prophylaxie n a jamais fait que de Y empirisme agrémenté de contradictions.

Contradiction, quant à la doctrine des maladies virulentes: toute maladie virulente devant avoir son microbe, et la rage n’en avant pas. Alors celui

1 • r 1 J O JL

auquel je réponds s en passe bravement.

Empirisme, quand il cultive non pas le microbe qu’il ne connaît jias, mais des moelles rabiques, en les faisant passer d un organisme vivant dans un autre organisme vivant.

Empirisme, quand il passe dans ses inoculations de 1 organisme du lapin à l’organisme du chien.

Empirisme bien plus grand encore, bien plus audacieux et bien moins motivé, quand il passe de ses expériences sur l’organisme du chien avant morsure a ses expériences sur 1 organisme de l'homme après morsure par un animal enragé.

Il y a> je nc saurais trop le dire, un hiatus énorme entre l'organisme du chien et celui de 1 homme, et un hiatus plus énorme encore entre les expériences laites sur un chien qui n’a pas été mordu et un homme qui l’a été, c est-à-dire qui a été infecté par le virus rabique, et ce double hiatus, M. Pasteur a essayé de le franchir sur le pont fragile d’une induction décevante.

Car, qu on le remarque bien, celui auquel je réponds a cru réfuter les expériences de MM. de Renzi et Amoroso, ainsi que celles de M. Abreu, en leur objectant qu’ils les avaient faites sur des lapins, et qu’ainsi ils n’avaient pas le droit de conclure du lapin au chien. Et lui, il a, sans hésitation comme sans crainte, osé conclure du chien à l’homme !

Je veux dire que M. Pasteur a fait une série d’expériences qui valent ce

«ju’elles peuvent valoir sur les chiens en les inoculant avant morsure. Or, je sais qu’un certain nombre de ces chiens, prétendus réfractaires à la rage, sont devenus enragés après morsure et bien qu’ils aient subi les inoculations dites préventives. Il y a là, de la conclusion du chien inoculé avant morsure à l’homme inoculé après morsure, une contradiction effrayante et que rien ne justifie. C’est cependant sur cette contradiction que repçse tout le système.

J’ai dit que la mortalité par la rage en France n’avait pas diminué depuis l'application des méthodes pastoriennes; j’ai dit que le chiffre des morts était le même que celui des statistiques antérieures, et je dis de plus que, sur les quatre individus mordus le 29 mai dernier par le même chien et dans des conditions identiques, un est mort, le nommé Ilurot. Il y en a donc trois qui survivent et qui, je l’espère, survivront ; mais c’est la proportion. Sur six individus mordus par un animal enragé et dans des conditions identiques, la proportion est que cinq échappent à la rage, sans aucune espèce de traitement ; et cela d’après la statistique de notre savant collègue, M. Leblanc. (D’après Hunter, la proportion de ceux qui échappent serait bien plus grande encore, puisque les mordus qui ne deviennent pas enragés seraient dans la proportion de 95 pour 100.)

11 faut bien se rappeler que la rage n’est pas une maladie propre à l’homme, que l’homme y est spontanément réfractaire : ce qui explique l’immunité de certains individus. Mais cette immunité cesse chez les indivi dus qui y sont prédisposés par une tare de leur système nerveux. La rage est, en effet, une maladie du système nerveux qui diffère de toutes les autres maladies réputées virulentes par les caractères les plus fondamentaux : elle n’a pas de période d’incubation lixe, elle n’est pas fébrile, elle ne provoque pas d’hémorragies, elle ne s’accompagne pas d’éruptions cutanées, elle n’entraîne pas de splénopathie,' elle n’a pas de lésions anatomiques qui lui soient propres, etc., etc., etc... Donc c’est essentiellement, primitivement et fondamentalement une maladie nerveuse; de sorte que ceux qui y sont prédisposés après morsure sont précisément les nerveux : nerveux par leur tempérament, nerveux par la peur, nerveux par le chagrin, nerveux enfin par l’alcoolisme ; de sorte que Ilurot se trouvait, de par son alcoolisme, dans les conditions de prédisposition à contracter la rage. Ainsi 3 sur 4 des inoculés du 29 mai n’ont pas la rage après leurs inoculations dites préventives, et les inoculateurs triomphent ! Ils triomphent à bon marché et ne sont vraiment pas difficiles ! leur vrai triomphe eût été qu’Hurot ne devînt pas enragé. Or, il l’a été, le malheureux, avant les quarante jours réglementaires et malgré ses inoculations.

Comme tous les inventeurs de remèdes secrets et nouveaux, celui qui croit avoir trouvé la prophylaxie de la rage ën est donc réduit à plaider les circonstances atténuantes : tel a eu la rage, malgré les inoculations qui devaient l’en préserver, parce qu’il était alcoolique ; tel autre, parce qu’il était débauché; tel autre encore, parce qu’il était trop nerveux, etc., etc...

Ainsi la méthode prophylactique absolue des premiers jours n’est plus maintenant qu’une méthode conditionnelle : elle ne préserve que ceux dont la vie est restée pure et qui peuvent présenter aux inoculateurs un certificat de bonne vie et mœurs.

Mais il ne s’agit ici que d inefficacité ; au-dessus, bien au-dessus, se trouve la question de péril ; péril qui résulte des inoculations faites par cette méthode plus qu'audacieuse, qui se permettait d’inoculer le troisième jour, à un malheureux en expérimentation, une moelle fraîche d'un jour. Ce péril je 1 ai signalé; ce péril, les inoculateurs de la rue Yauquelin l’ont reconnu; ce péril, il est indiqué dans le Rapport anglais dont se prévaut celui qui croit avoir découvert la prophylaxie de la rage.

Je ne sais pas, en effet, de paroles plus accablantes que celles que je vais citer ici textuellement : « Afin d’éviter les dangers possibles, quoique improbables, du traitement intensif \ M. Pasteur l’a considérablement modifié et ne 1 emploie, même sous sa nouvelle forme, que dans les cas les plus urgents. »

Ainsi, de l’aveu même des disciples de celui qui croit avoir trouvé la prophylaxie de la rage, sa méthode intensive pouvait présenter des accidents possibles (et des « accidents possibles », ici c’est la mort, c’est la mort par la rage donnée par vos inoculations). Comment donc avez-vous pu oser, si des accidents sont possibles, appliquer cette méthode intensive à l’homme? Et si les accidents de cette méthode intensive sont improbables, pourquoi donc l’ avez-vous abandonnée ?

Vous ne pouvez sortir de ce dilemme qui vous enserre et vous étrangle.

M. Pasteur se glorifie du succès partiel qu il vient d obtenir en Angleterre, il ne nous parle pas des conclusions défavorables quant à rétablissement d’un institut antirabique à Bruxelles, après un Rapport officiel des savants belges, non plus que des conclusions, également négatives, quant à un établissement de même nature à Florence, après le Rapport du vice-président, professeur Augusto Michelacci. Les conclusions en sont absolument topiques ; les voici: « Considérant que, dans l état actuel des études sur le traitement et la prophylaxie de la rage par la méthode Pasteur, on ne peut reconnaître comme bien démontrée 1 indiscutable efficacité et 1’ absence absolue de péril de l’application de cette méthode, le conseil provincial sanitaire de Florence ne croit pas pouvoir recommander la proposition de fonder à Florence un institut curatif de ce genre, mais fait des vœux pour qu’un institut d’études supérieures se livre à la continuation des recherches expérimentales destinées à porter sur ces questions une certitude scientifique complète et désirée. »

Mais le plus original dans cette affaire, c’est que le Rapport de la Commission anglaise ne conclut pas, comme on aurait pu s’y attendre, à la fondation d’un Institut Pasteur à Londres, mais demande, comme moyen de préservation de la rage, l’application plus rigoureuse des règlements de police.

Yoiei textuellement les conclusions de ce Rapport :

« 1° Ordonner la destruction, dans certaines conditions, de tous les chiens sans maîtres ou trouvés errants dans les villes ou les campagnes ;

« 2U Diminuer par les taxes, ou par d’autres moyens, le nombre des chiens inutiles ;

« 3° Interdire ou soumettre à la quarantaine les chiens provenant de pays où la rage règne ;

« 4° Rendre obligatoire l’usage de la muselière dans les districts où la rage règne, ordonner à la police de saisir comme suspect tout chien trouvé

libre et sans muselière dans ces mêmes districts. On pourrait faire une exception en faveur des chiens de bergers et d’autres chiens employés à des travaux utiles. »

Je pourrais continuer longtemps encore, mais il faut savoir se borner.

Je désire cependant placer ici quelques considérations personnelles. Mardi dernier, j’ai rapporté à l’Académie un cas de rage chez un inoculé pastorien. Je l’ai fait suivre des réflexions scientifiques qu’il comportait, et tout cela en un langage que je crois académique.

Aussitôt, M. Pasteur a répliqué dans des termes et avec des périphrases qui ont surpris l’Académie par leur tournure et leur accentuation singulières.

Messieurs, j’ai à faire respecter en moi la triple dignité de médecin, d’académicien et de professeur ; je suis donc fermement résolu à redresser désormais toute offense et à y pourvoir comme il convient.

Quelques mots encore, et tout personnels :

Dans mes luttes scientifiques et mon enseignement, j’ai combattu trois choses :

1° Le traitement cle la fièvre typhoïde par les bains froids ;

2° La ponction de la poitrine dans tous les cas de pleurésie aiguë ;

3° La médication dite antirabique et surtout par la méthode intensive.

Eh bien, le traitement de la fièvre typhoïde par les bains froids est aujourd’hui abandonné en France, et I on n’emploie plus les bains froids que dans des cas nettement déterminés par moi, non pas pour soustraire du calorique, pour abaisser la température, mais pour modifier l’état du système nerveux. Or, des expériences de physiologie, communiquées lundi dernier à 1 Institut, sont venues démontrer la vérité de mes assertions. Ici, comme il arrive bien souvent, la clinique avait précédé l’expérimentation.

La ponction de la poitrine n’est plus pratiquée dans tous les cas de pleurésie aiguë, mais dans des cas nettement déterminés, alors que 1 abondance de l’épanchement force la main de l’opérateur.

Enfin, en raison des périls qu elle entraîne, la méthode intensive a vécu; en raison de leurs insuccès, la méthode primitive et la méthode mixte disparaîtront à leur tour ou, dans tous les cas, seront désormais classées dans l’esprit des médecins non prévenus.

C est par là que je termine, en ajoutant que l’Académie, comme le public médical, aurait plus grand profit à voir se continuer une discussion féconde sur le surmenage intellectuel et sur la prophylaxie de la syphilis, que d entendre disserter stérilement sur une maladie aussi rare que la rage.

M. Brouardel : Une Commission officielle anglaise, choisie parmi les savants les plus illustres de ce pays, était envoyée à Paris, le 12 avril 1886, pour étudier le traitement de I hydrophobie par la méthode de M. Pasteur.

Cette Commission a travaillé ]>lus d'un an à son enquête. La méthode qu elle a suivie peut servir de modèle. Elle a choisi sur les registres de M. Pasteur, parmi les cas clans lesquels la période écoulée depuis l’inoculation était la plus longue, les noms de 90 personnes habitant à proximité de Paris, Lyon et Saint-Etienne. A part cela, aucune sélection n’a été faite.

Interrogeant et visitant les malades à domicile, elle a réuni pour chacun

M A L A D I E S VI R U I, E N T E S

d eux toute;, les données d une observation complète : la rage certaine, probable du chien, le siégé et le caractère des morsures, le traitement immédiat,

et les déclarations des médecins ou vétérinaires pouvant donner des renseignements utiles.

Parmi ces 90 personnes, 24 ont été mordues sur les parties découvertes par des chiens indubitablement enragés; la plaie n’a été ni cautérisée ni traitée d aucune manière qui pût empêcher l’action du virus. Dans 31 cas, la

i cl n ( tait pas certaine ; dans d autres, la morsure avait été faite à travers les vêtements.

Sur ces 90 personnes, la Commission pense que 8 au moins auraient succombe sans les inoculations préventives. Or, toutes ces personnes, y compns les 24 mordues sur parties nues par des animaux sûrement enragés et non cautérisées, sont en vie un an après l’enquête. & ’

Ce n’est pas tout. La Commission anglaise a refait dans le laboratoire de AL J lors ley les principales expériences de M. Pasteur; elle a vérifié Lexactit.Kle des faits énoncés par lui, et conclut à l'efficacité certaine, à l’excellence de la méthode des vaccinations antirabiques, dont la portée scientifique dépassé encore 1 utilité pratique. 1

Voici comme elle s’exprime :

« Ou peut donc considérer comme certain que M. Pasteur a découvert une méthode préventive de la rage comparable à celle de la vaccination contre la variole. Il serait difficile d’exagérer l'utilité de cette découverte tant au point de vue de son utilité pratique que de ses applications à k pathologie generale. 11 s’agit d’une nouvelle méthode d’inoculation ou de n aecination comme M. Pasteur l’appelle quelquefois, et ou pourrait eu obtenir de semblables pour protéger l’homme et les animaux domestiques contre d autres virus aussi actifs que celui de l’hyclrophobie. »

Ce n’est donc pas sans une légitime fierté que M. Pasteur vous a présenté

ce Rapport ( ) si consciencieux, si savant et si décisif; car il est shmé et c’est tout dire, des noms de :

Sir James Paget, président, Lauder Brunton,

G. Fleming,

Joseph Lister,

Richard Quain,

Henry E. Roscoe,

Burdon Sanderson,

Victor Horsley, secrétaire.

M. Peter s étonnait tout à l’heure que la publication de ce Rapport et son depot sur la table de la Chambre des Communes n’aient pas été suivis de la création d’un institut antirabique en Angleterre. Il oublie que, dans ce pays,

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c’est aux pouvoirs locaux qu’il appartient de prendre une mesure de ce genre, ainsi que l’acte de 1875 pour la santé publique en fournit de si nombreux exemples. D’ailleurs, c’est ce que n’a pas manqué de déclarer au Parlement le président du Local Government Board, en ajoutant que le gouvernement favoriserait de tout son pouvoir la création de tels instituts.

Après tant de preuves accumulées, depuis deux ans bientôt, dé l’innocuité d’abord, puis de l’efficacité de la méthode; après le Rapport de la Commission anglaise surtout, M. Pasteur a le droit de se retirer du débat, et de rentrer dans son laboratoire. Mais il ne convient pas que ses adversaires ne trouvent aucun contradicteur devant eux, et, quelle que soit la persistance de leurs attaques, nous persisterons à les réfuter pour l’honneur de la science et de la médecine françaises.

Vous vous souvenez, Messieurs, de ce qui s’est passé au commencement de cette année. Vers la fin de décembre, un bruit « rasant la terre » se répandit que la mort frappait à grands coups parmi les personnes vaccinées au laboratoire de M. Pasteur, et, le 4 janvier 1887, M. Peter apportait à la tribune de l’Académie un acte d’accusation en règle contre la méthode et ses résultats (4).

A l’entendre, la vaccination était antiscientifique, elle était inefficace dans sa formule de traitement simple, elle était dangereuse dans sa formule de traitement intensif.

A cette époque, M. von Frisch (1 2) venait de publier seize conclusions résultant de ses propres expériences; plusieurs étaient franchement hostiles à la méthode pastorienne, l’une d’elles insinuait même que le traitement intensif pouvait donner la mort. Presque en même temps paraissaient les résultats expérimentaux obtenus à Naples par MM. de Renzi et Amoroso (3 4), en Portugal par M. Abreu (4) : toutes ces expériences étaient contradictoires de celles de M. Pasteur.

M. Peter pouvait croire qu’il avait une base scientifique pour son argumentation. II pouvait très légitimement dire : « Je n’ai pas expérimenté, mais d’autres l’ont fait, et nient la méthode de M. Pasteur. »

M. Peter apportait en outre des arguments d'ordre clinique. Il disait : « Une nouvelle forme de rage est apparue, depuis qu’on vaccine au laboratoire de M. Pasteur, la forme paralytique que nous ne connaissions pas; celle-ci est le fruit direct des inoculations de la moelle des lapins, qui meurent toujours de l'age paralytique. » Et M. Peter créait deux nouveaux types de rage, la rage pastorienne et la rage -mixte ou canino-pastorienne , qu’il opposait à la rage classique, délirante et hydrophobique.

M. Peter, enfin, disait : « La mortalité annuelle par la rage n’a pas diminué; elle était et est restée de 30 à 40; la méthode est donc inefficace. »

Vous vous souvenez, Messieurs, quels arguments nous avons opposés,

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