PRIX JEAN REYNAUD
(Commissaires: MM. J. Bertrand, de Quatrefages, Fremy; Vulpian, rapporteur)
On n'a pas oublié l’émotion produite dans l’Académie et, bientôt après, dans le monde entier, par la Communication que nous fit M. Pasteur, le 26 octobre 1885. 11 nous annonçait qu’il se croyait en possession d’une méthode propre à prévenir la rage chez l’homme mordu par un animal enragé, et il nous faisait connaître le résultat heureux du premier essai de cette méthode.
Était-ce à une rencontre fortuite que M. Pasteur devait cette grande découverte ? 5 ous savez qu il n’en est rien. C’est par une suite admirable de recherches préméditées que notre confrère a été conduit à trouver le traitement prophylactique de la rage après morsure. A chaque pas important qu’il \enait de laire, depuis le début de ses investigations sur la rage, il nous informait du point où il était parvenu, de telle sorte que les diverses Communications dont il nous a donné lecture depuis le 24 janvier 1881 nous permettent de suivre le développement de ses idées et la marche de ses travaux.
Il cherche d abord un moyen de pouvoir provoquer à coup sûr la rage chez les animaux qu’il se propose de soumettre à ses expériences. L’inoculation de la salive des chiens enragés ne produit pas toujours la rage; elle peut être inoffensive ou bien elle peut déterminer des accidents graves, mortels même, étrange! s à I intoxication rabique. La salive est donc un mauvais agent d’expérimentation. M. Pasteur, en quête d’une matière virulente d’action constante, reconnaît que le virus rabique a son siège d’élection dans les centres nerveux, particulièrement dans le bulbe rachidien et la moelle épinière, chez tous les animaux mordus ou inoculés. C’est là qu’il est le plus abondant, le plus pur, le plus énergique par suite. En broyant une petite partie de la moelle épimere ou du bulbe rachidien dans de l’eau distillée ou dans du bouillon stérilisé, on obtient un liquide qui, par inoculation, produit toujours la rage.
Bientôt après, M. Pasteur constate que la période d’incubation delà rage est notablement raccourcie lorsque l’inoculation du virus rabique, au lieu d être pratiquée dans le tissu cellulaire sous-cutané, est faite, après trépanation, sous la dure-mère crânienne. Non seulement l’incubation est plus courte quand on emploie ce procédé d’inoculation ; mais sa durée, au lieu d’être variable comme dans les cas d’inoculation hypodermique, est alors constante ;
1> im-m3teS rendus de VAcadémie des sciences, séance du 27 décembre 1886, XCIII,
MALADIES VIRULENTES
de telle sorte que, si 1 on s est servi du virus pris dans les centres nerveux d un animal mort de la rage, 1 on sait d’avance le jour où devront se manifester les premiers symptômes de la maladie.
Dans de telles conditions, M. Pasteur peut reconnaître, avec certitude, si un virus a perdu toute action, si son intensité toxique est affaiblie ou si, au contraire, elle est devenue plus forte que dans des circonstances ordinaires. Il cherche alors les moyens d atténuer l’énergie du virus rabique, afin d essayer s il ne pourra pas, en 1 inoculant ensuite, rendre les animaux réfractaires à la rage et produire ainsi une sorte de vaccin pour la rage, comme il 1 a fait déjà pour le charbon, le choléra des poules, le rouget des porcs. Après bien des essais, il réussit à obtenir un virus atténué en le faisant passer du chien au singe. Ce virus, inoculé à des chiens, au-dessous de la dure-mère crânienne, ne les fait pas périr, et ces animaux deviennent réfractaires à la rage. M. Pasteur, en même temps qu’il obtenait une atténuation graduée du virus rabique, réussissait, en sens inverse, par des passages successifs du virus de lapins à lapins, à exalter tellement son énergie que l’incubation, qui dure une quinzaine de jours chez ces animaux pour l’inoculation du virus ordinaire, avait pu être réduite à sept jours. Eh bien, ce virus si violent pouvait être inoculé sous la dure-mère des chiens rendus réfractaires, sans produire les moindres accidents rabiques.
Un tel résultat, lorsqu’il nous fut annoncé, eut, on le conçoit bien, un immense retentissement. M. Pasteur ne se tint pas cependant pour satisfait. Quelques échecs montraient que ce moyen de préservation n’avait pas encore toute la certitude à laquelle il aspirait. 11 lui fallait absolument une méthode infaillible, et sa ténacité eut la récompense qu’elle méritait si bien. Il découvrit que l’on pouvait détruire progressivement le virus contenu dans la moelle d’un lapin mort de la rage, en faisant dessécher cette moelle, à l’air libre, dans un flacon stérilisé. A mesure que la moelle se dessèche, sa virulence s’affaiblit et, après douze jours de dessiccation, elle peut être impunément inoculée soit à d autres lapins, soit à des chiens. La vraie méthode était enfin trouvée! M. Pasteur inocula une série de cinquante chiens: chacun d’eux reçut de jour en jour, par inoculation, un liquide préparé avec des moelles de lapins de plus en plus virulentes : le premier jour, avec une moelle en dessiccation depuis quinze jours et, le dernier jour, avec une moelle toute fraîche. Ces cinquante chiens subirent plus tard, par injection sous-cutanée ou même par injection intra-cranienne, une inoculation du virus le plus énergique, c’est-à-dire de celui qui produit la rage en sept jours chez les lapins, et aucun d’eux ne mourut ; tandis que cinquante autres chiens, inoculés, le même jour, avec le même virus, furent tous pris de la rage et succombèrent tous.
M. Pasteur avait donc en mains un moyen certain de rendre les chiens réfractaires à la rage. En soumettant le plus grand nombre possible de chiens à des inoculations préventives, on pouvait avoir l’espoir de diminuer, dans une certaine proportion, les cas de rage chez l’homme, puisque la plupart de ces cas proviennent de morsures faites par des chiens enragés. Mais cette manière détournée de préserver l’homme de la rage offrait de grandes difficultés pratiques.
C’est à ce moment de l’évolution des travaux de M. Pasteur que le petit Joseph Meister fut amené d’Alsace au laboratoire de l’École Normale. Déjà,
clans ses Communications antérieures, M. Pasteur nous avait parlé, comme d’un but qu’il entrevoyait clans l’avenir, de la possibilité d’un traitement préventif antirabique pour l’homme mordu par un animal enragé; déjà même il avait essayé d’empêcher le développement de la rage, chez des chiens mordus, en leur faisant subir, après les morsures, le traitement qui rend ces animaux réfractaires, et il avait réussi. Mais, bien qu’il fût convaincu par ses nombreuses expériences, et surtout par celles qui avaient porté récemment sur une série de cinquante chiens, que les inoculations préventives, telles qu’il les fait, ne produisent jamais la rage, ce n estqu après des hésitations faciles à comprendre que M. Pasteur se décida à soumettre Joseph Meister à ce traitement, et c est dans des transes cruelles qu’il attendit l’époque où il pouvait être pleinement rassuré sur les suites de ce premier essai de sa méthode sur l’homme.
Depuis le jour mémorable où il nous a appris le succès de cette tentative, un nombre considérable de personnes sont venues de toutes les contrées se faire traiter par M. Pasteur. Des savants de toutes les nations se sont rendus au laboratoire de 1 École Normale, et ils ont pu, à leur retour dans leur pays, fonder des établissements pour le traitement de la rage par la méthode Pasteur! La dernière Communication de notre confrère nous a fait connaître le nombre des personnes qu’il a traitées depuis le 26 octobre 1885 jusqu’au 31 octobre 1886. Ce nombre s’élève à 2.490 et, sur ce nombre, il y a 1.726 Français.
Ce chiffre si considérable montre éloquemment toute la confiance inspirée aux médecins et aux malades par le traitement préventif de M. Pasteur. Jamais confiance n’a été mieux justifiée. Les divers agents thérapeutiques mis en usage jusqu ici n ont jamais eu la moindre vertu préservatrice : la cautérisation elle-même, seul moyen efficace, n’a de valeur que lorsqu’elle est bien faite et qu’elle est pratiquée presque immédiatement après la morsure ; c’est dire assez qu’elle eàt le plus souvent sans effet. Le traitement de M. Pasteur, au contraire, a réussi dans presque tous les cas, puisque, si l’on ne tient compte que des malades venus de France ou d’Algérie, sur 1.726 personnes soumises à ce traitement, il n’y a eu que dix cas de mort, tandis que les statistiques indiquent une mortalité de 160 pour 1.000 personnes mordues par des animaux enragés ou présumés tels.
Si l’on rapproche ces nombres de ceux qui concernent les chiens sur lesquels des inoculations préventives ont été pratiquées, on ne peut conserver aucun doute sur l’innocuité de la méthode. C’est un fait sur lequel on ne saurait trop insister : les inoculations préventives n’ont jamais donné la rage; elles n’ont même jamais produit le moindre accident local. Par consé¬
quent, toute personne qui se soumet à ce traitement ne court aucun risque quelconque.
D’autre part, il est non moins certain que ce traitement confère l’immumté contre la rage, lorsqu’il est institué peu de jours après la morsure d’un animal enragé ou le contact du virus rabique avec une plaie. Les expériences sur les animaux le démontrent catégoriquement et les faits, déjà si nombreux, de préservation observés chez l’homme sont aussi décisifs. Les quelques insuccès, si rares, des inoculations préventives tiennent, comme l’a indiqué M. Pasteur, soit à un emploi trop tardif du traitement, soit à ce que les inocu-
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lations avaient été laites à des intervalles trop longs ou n’avaient pas été suffisamment répétées ; soit enfin à ce que, dans la série des moelles employées, on n’était pas allé jusqu’aux moelles fraîches, c’est-à-dire jusqu’aux moelles les plus virulentes. Les modifications récentes, apportées au traitement par M. Pasteur, permettent d’espérer qu’il n’y aura plus aucun échec, lorsque les inoculations seront pratiquées en temps opportun.
Ainsi donc, il est incontestable que M. Pasteur a découvert un traitement elficace pour préserver de la rage les personnes mordues par des animaux enragés. Tout lui appartient dans cette découverte. Ce sont ses propres travaux qui l’avaient préparé à une pareille recherche; c’est grâce aux ressources inépuisables de son génie expérimental qu’il a pu surmonter toutes les difficultés et qu’il a réussi à trouver cette méthode de traitement.
Les services rendus à 1 humanité par M. Pasteur sont immenses. Ses travaux sur le vin, sur la bière, sur les maladies des vers à soie, sur le charbon, sur le choléra des poules, sur le rouget des porcs, ont eu des conséquences incalculables pour la richesse des nations et le bien-être des individus. Des clartés nouvelles, projetées par ses découvertes, ont dissipé les obscurités des théories médicales sur les maladies infectieuses et contagieuses; elles nous font voir la route que doit suivre la médecine pour trouver le traitement curatif de ces maladies et, dès aujourd’hui, elles dirigent l’hygiène dans un grand nombre de ses mesures prophylactiques. D’heureuses applications de ces mêmes découvertes ont réduit, dans d’énormes proportions, la mortalité consécutive aux grandes opérations; il en a été de même pour la mortalité obstétricale; la chirurgie a pu se lancer avec succès dans des entreprises qu’on n’osait pas tenter autrefois, tant l’issue funeste paraissait inévitable. Que d’existences sauvées par les travaux de M. Pasteur!
La découverte du traitement préservatif de la rage après morsure augmente encore les droits de M. Pasteur à la reconnaissance publique. Elle réduit à 1 impuissance un virus qui produit une maladie terrible, considérée' jusqu’ici comme tout à fait incurable.
Ne nous est-il pas permis d’exprimer le sentiment de fierté patriotique que nous éprouvons, en pensant que tous ces grands résultats sont dus à un savant de notre pays?
Les recherches de M. Pasteur sur la rage ont été faites dans la période de cinq ans qui s’est écoulée depuis l’année 1881, année où le prix Jean Reynaud a été décerné à Henri Sainte-Claire Deville. D’autre part, le travail de M. Pasteur est non seulement le plus remarquable qui se soit produit dans l’ordre scientifique pendant cette période, mais encore on peut dire que c’est un des plus beaux travaux que la science ait jamais enregistrés.
En conséquence, la Commission propose à l’Académie de décerner le prix Jean Reynaud à M. Pasteur.
Les conclusions de ce Rapport sont adoptées.
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