SUR LES DÉCOUVERTES RELATIVES A LA MALADIE CHARBONNEUSE
La première observation sur les corps bactériformes, dans la maladie charbonneuse, a été faite par MM. Davaine et Rayer en 1850 (1 2). M. Davaine revint en 1863 sur son observation de 1850, en déclarant que c’était à la suite des réflexions que lui avait suggérées la lecture de la Communication faite par M. Pasteur, en 1861, sur la fermentation butyrique. Il annonça à l’Académie que la bactéridie était constamment présente dans le sang charbonneux, et était la cause du virus; mais cette opinion, à peine se fut-elle produite, trouva des contradicteurs qui affirmèrent que l’affection charbonneuse n’est pas une maladie parasitaire, que la bactéridie est un épiphénomène de la maladie, et ne peut en être considérée comme la cause. La question que soulève aujourd’hui en médecine et en chirurgie le rôle des éléments figurés microscopiques, et dont M. Davaine a été l’un des promoteurs les plus autorisés, est des plus intéressantes. Je suis depuis longtemps tourmenté du désir d’aborder l’examen de quelquesuns des graves problèmes que soulèvent les doutes qui existent à cet égard ; mais étranger aux connaissances médicales et vétérinaires, j’ai hésité longtemps. On comprend aisément la difficulté du sujet. Voici une goutte de sang charbonneux contenant des globules rouges plus ou moins agglutinés, coulant comme une gelée un peu fluide, et des globules blancs en nombre plus grand que dans le même sang normal, et des filaments qui nagent dans le sérum liquide. On introduit la goutte sous la peau d’un animal sain, et l’animal meurt en vingt-quatre ou quarante-huit heures ; tout son sang offre les caractères physiques et virulents de la première goutte inoculée. Est-ce la bactéridie qui a agi, ou les autres éléments solides et liquides qui l’accompagnent et qui se reproduisent comme elle dans l’économie? Pour
1. Bulletin de la Société centrale d’agriculture de France, séance du 6 mars 1878, XXXVIII, p. 119-134.
2. Voir, à ce sujet, p. 164-171 du présent volume : Étude sur la maladie charbonneuse. ( Note de l’Édition .)
éloigner toute hypothèse de l’existence simultanée d’une matière virulente associée à la bactéridie dans le sang' charbonneux, je devais par des cultures cent fois répétées de la bactéridie purifier celle-ci à tel point qu’il devînt impossible de supposer qu’elle eût conservé quoi que ce soit de la goutte de sang microscopique qui avait servi de point de départ aux cultures, et en appliquant en dernier lieu une filtration parfaite à la bactéridie mise dans un liquide d’une limpidité parfaite, il fallait montrer que le liquide filtré, débarrassé de la bactéridie, était absolument inoffensif. Voici le moyen employé pour donner cet ensemble de preuves.
Semant, dans la solution minérale et artificielle employée par moi pour la culture des ferments, une infiniment petite quantité de sang chai bonneux, je prélève dans ce premier milieu une goutte pour semence nouvelle dans 1 urine; de celle-ci je passe à une urine nouvelle, et ainsi de suite pendant des mois entiers, puis j’inocule les bactéridies des dernières cultures. Ces bactéridies ont exercé leurs lavages avec toute 1 efficacité du sang charbonneux lui-même : la virulence du sang charbonneux n’appartient donc ni aux globules rouges ni aux globules blancs, puisque les cultures, par leurs répétitions successives indéfinies, ont dû éteindre absolument, dans les dernières cultures, la présence des globules rouges et blancs et autres éléments déposés en quantité si faible dans la première culture.
On peut encore, il est vrai, faire l’hypothèse d’une substance diastasique soluble, ou d’un virus à granulations microscopiques. La bactéridie pourrait le produire, ou ce virus lui-même, après avoir eu sa première origine dans le sang charbonneux, pourrait se reproduire à la façon d un organisme. Les expériences suivantes écartent cette hypothèse : qu’on vienne à filtrer les liquides des cultures chargées de bactéridies ou le sang charbonneux lui-même, pris sur l’animal charbonneux qui vient de mourir, et qu’on inocule simultanément les liquides non filtrés et ces mêmes liquides filtrés, on constate que l’inoculation du liquide charbonneux avant la filtration amène rapidement la mort, tandis que l’inoculation de 10, 20, 30, 40 et 80 gouttes du liquide filtré est absolument sans effet. La filtration est une opération des plus délicates; mais après bien des essais, je suis arrivé à 1 effectuer avec une perfection qui ne laisse rien a désirer. Les expériences de filtration éloignent complètement l’idée que le sangcharbonneux ou la bactéridie puissent porter avec eux une substance virulente soluble; quant au virus, en observant attentivement les cultures dans 1 urine neutre ou légèrement alcalinisée, on voit la
MALADIES VIRULENTES
bactéridie, après que le liquide a été ensemencé, se multiplier en filaments tout enchevêtrés, cotonneux, sans que le liquide, dans les intervalles des filaments, soit le moins du monde obscurci, et sans que le microscope puisse faire découvrir, dans ce liquide, le moindre corpuscule organisé ou amorphe, si ce n’est les longs fils de la bactéridie.
En résumé, la bactéridie peut se multiplier dans les liquides artificiels, indéfiniment, sans perdre son action sur l’économie, et il est impossible d’admettre que, dans ces conditions, elle soit accompagnée d’une substance soluble ou d’un virus, partageant avec elle les effets du sang de rate ou de la maladie charbonneuse proprement dite.
Je crois utile d’ajouter quelques observations sur les propriétés physiologiques de la bactéridie. Pour vivre et se reproduire, elle a besoin d’oxygène à l’état libre ; c’est un être aérobie, qui n’agit pas à la manière des ferments proprement dits, qui peuvent vivre, se multiplier, et reconstituer leurs germes absolument hors du contact de Pair, c’est-à-dire sans gaz oxygène libre. Tout liquide, renfermant les éléments essentiels de la nutrition des moisissures, des bactéries, des vibrions, etc., est propre à son développement, s’il est aéré; mais lorsque l’oxygène a disparu, tout développement de l'organisme s’arrête.
Malgré la rapidité avec laquelle on voit la bactéridie pulluler dans la maladie charbonneuse, on aurait tort de croire que le sang normal est très propre a la nutrition de ce parasite. Le sang ■\i'\ant, c est-à-dire en pleine circulation, est rempli, en effet, d'une multitude infinie de globules qui ont besoin, pour vivre et accomplir leur fonction physiologique, de gaz oxygène libre; on peut dire que les globules du sang sont des êtres aérobies par excellence. La bactéridie charbonneuse, en pénétrant dans un sang normal, y rencontre donc un nombre immense d’individualités organiques, prêtes à s emparer, pour ellesmêmes, de l’oxygène nécessaire à l’existence des bactéridies. Ces faits m’ont conduit aux expériences suivantes : L urine est un excellent terrain de culture pour la bactéridie; que l’urine soit pure et la bactéridie pure, celle-ci se multiplie très promptement; mais si, au moment de déposer dans l’urine les bactéridies à titie de semence, on sème en outre un organisme aérobie, par exemple, des bactéiies communes, la bactéridie charbonneuse ne se développe pas, ou très peu, et elle périt entièrement après un temps plus ou moins long. Chose bien remarquable, ce même phénomène se passe dans le corps des animaux qui sont les plus aptes à contracter le charbon, et l’on arrive à ce résultat surprenant, qu’on peut introduire à profusion dans un
animal la bactéridie charbonneuse, sans que celui-ci contracte le charbon; il suffit qu’au liquide qui tient en suspension la bactéridie, on ait associé en même temps des bactéries communes. Tous ces faits peuvent autoriser les plus grandes espérances au point de vue thérapeutique.
Tel est le résumé des expériences que j’ai faites et dont j’ai déjà rendu compte à l’Académie des sciences, aux mois d’avril et de juillet de l’année dernière (*). Mais je désire surtout appeler l’attention de la Société centrale d’agriculture sur la dernière partie de ma Communication, pour laquelle je demande à prendre date. Tous les animaux ne contractent pas le charbon, et si celui-ci est transmissible par inoculation au mouton, au cheval, au bœuf, au porc, au chien même, quoique plus difficilement, il ne l’est pas pour les oiseaux. Je signale, à ce sujet, les tentatives inutiles, faites à plusieurs reprises par moi et par M. Colin, professeur à l’École vétérinaire d’Alfort, pour inoculer le charbon à une poule avec des gouttes de sang charbonneux. L’expérience a établi que la bactéridie ne peut se développer dans certains milieux, ou à la température de 44°. Les oiseaux, on le sait, ont un sang dont la température est plus élevée que celle du sang des autres animaux; ne se [pourrait-il pas que ce fût là la raison qui fait qu’ils sont réfractaires à la maladie charbonneuse? Les premiers faits, constatés par moi, s’accordent avec l’idée préconçue; ainsi les lapins chauffés, et auxquels on avait inoculé le charbon, n’ont pas péri et on verra que des poules refroidies se l’inoculent. Si cette découverte se vérifie dans toutes ses conséquences, on pourrait espérer guérir un homme atteint du charbon, en le plongeant dans un bain assez chaud, pour le maintenir à une température de 41 à 42° environ.
J el est le résultat de mes travaux, sur lesquels je désirais appeler aujourd’hui l’attention de la Société.