‹ Œuvres de Pasteur (volume 2)Chapitre 58 sur 299 · LE CHARBON DES POULES · texte numérisé non relu

LE CHARBON DES POULES

M. Pasteur: En réfléchissant sur Futilité qu’il y aurait à assurer plus vite l’acquisition définitive des vérités scientifiques, il m’est arrivé de former un vœu, bien superflu sans doute, parce que sa réalisation me semble fort difficile. J’ai regretté souvent qu’il n’y eût pas auprès de chaque académie ou société savante une sorte de laboratoire de contrôle où l’on s’efforcerait de séparer l’ivraie du bon grain dans cet ensemble chaque jour plus grand des nouveautés de la science. Mais où trouver les hommes capables de se dévouer à une pareille œuvre ? Ceux qui seraient assez autorisés et doués d’invention pour s’en charger avec fruit préféreront toujours aller en avant pour leur propre gloire, au lieu de s’attarder à vérifier les travaux d’autrui.

L’Académie de médecine a cette bonne fortune exceptionnelle de posséder parmi ses membres un homme laborieux et habile qui a précisément la passion du contrôle de ce que font les autres. Malheureusement, chez M. Colin, car c’est de lui que je veux parler, cette passion me paraît associée à un travers capital de l’esprit. Je crains que chez lui l’idée de contredire et de trouver en défaut l’emporte sur la recherche désintéressée du vrai. J’ai déjà dénoncé, ici même, cette méthode coupable ; je vais le faire encore, parce que je crois remplir un devoir devant cette Académie.

M. Colin, dans la séance du 14 mai, à laquelle je n’assistais pas, s’efforça de trouver erroné ce fait inattendu dont l’intérêt n’avait échappé à personne, à savoir, qu’il suffit de faire refroidir le corps d’une poule inoculée du charbon pour que le charbon se développe avec la même facilité, pour ainsi dire, que chez un cochon d’Inde, un lapin, une vache, un mouton, etc. Chose étrange, aucune des expériences que M. Colin vous a décrites ne l’autorisait à conclure que MM. Pasteur, Joubert et Chamberland s’étaient mépris, et qu’en refroidissant des poules il n’était pas possible de leur donner le charbon. Le

1. Bulletin de V Académie de médecine , séance du 9 juillet 1878, 2e sér., VII, ’p. 737-740.

2. Colin. Charbon et virulence. Ibid., séance du 14 mai 1878, 2« sér., VII, p. 496-503. ( Note de l'Édition.)

MALADIES VIRULENTES

fait brutal avancé par nous consiste à prendre une poule, à l’inoculer, puis à la placer, le tiers du corps environ, dans de l’eau à une température de 25 degrés, par exemple. La poule meurt charbonneuse en moins de trente à quarante-huit heures, toute remplie de bactéridies charbonneuses. Le bain abaisse la température de l’animal à un point qui est variable avec les individus. A part quelques cas de complication de gangrène ou de septicémie locale (*), c’est toujours le charbon qui se développe dans ces conditions. Il n’y a là ni raisonnement, ni interprétation quelconque, c’est un fait d’observation.

M. Colin s’est empressé de reproduire l’expérience, mais, dominé par le désir de trouver que le fait n’était pas exact, il a passé à côté, volontairement, j’ose le dire. En voici la preuve : dans la seule expérience qu’il ait exposée avec quelque détail, il a pris une poule à 42 degrés, de température normale ; par le bain, il a abaissé celle-ci jusqu’à 39 degrés. Souvent les poules meurent charbonneuses même à ce degré. Ce n’était pas, paraît-il, le cas de celle que M. Colin avait mise à l’épreuve. Quoi qu’il en soit, une fois qu’il eut atteint et beaucoup trop lentement ce 39° degré, M. Colin s’arrêta, comme ayant peur de descendre de quelques dixièmes plus bas. En d’autres termes, il n’a pas achevé et il a mal fait l’expérience. Il le constate lui-même et il ajoute que c’est parce qu’il a craint que la poule ne mourût, et qu’elle mourût de froid et non du charbon. Certes, il l’aurait bien vu. Pour savoir si elle serait morte du charbon, la première chose à faire était de la laisser mourir et de l’examiner ensuite. Non, c’est de la lumière et de la vérité qu’il avait peur.

Mais, dira-t-on, si M. Colin n’a pas achevé l’expérience, comment a-t-il pu conclure que l’abaissement de la température ne favorise pas, chez les poules, le développement des affections charbonneuses? Par un raisonnement curieusement étrange : il existe, dit-il, des animaux, tels que le lapin et le mouton, qui contractent quelquefois le charbon même à la température de 40 degrés. En conséquence, puisque j’ai descendu ma poule à 39°2, elle aurait dû prendre le charbon, passant ainsi sans façon des observations sur le mouton et le lapin à ce qui devrait arriver chez la poule, chose inouïe, je crois, en saine physiologie.

En résumé, pour contredire ce fait brutal, si facile à vérifier, qu’en refroidissant des poules elles contractent le charbon, M. Colin les refroidit très lentement, un peu, pas assez, ni assez vite pour que

1. Complication qui a été observée dans quelques cas où le point d’inoculation était dans le bain, au-dessous du niveau de l’eau.

le fait dont je parle se manifeste, assez cependant pour qu’il se croie autorisé à faire un raisonnement tout à fait inadmissible. Comment ne s’est- il pas aperçu qu’un raisonnement spéculatif, très défectueux d’ailleurs, ne pouvait supprimer un fait qu’un écolier pourrait vérifier ? Ce n’est certes pas l’habileté expérimentale qui a pu faire défaut à M. Colin. Le vrai motif, c’est que, chez lui, le désir de contredire et de trouver en défaut domine plus que celui de confirmer une vérité que d’autres ont établie, et il arrive à le satisfaire, ce désir, en se trompant manifestement lui-même. Je viens d’en donner une preuve sans réplique.

ÉTIOLOGIE DU CHARBON (i)

M. Pasteur : Malgré les faits et les appréciations des deux lectures que j’ai faites mardi à l’Académie (1 2), M. Colin a de nouveau soutenu les conclusions de sa Noté du 14 mai dernier. Dans la réponse qu’il a insérée au Bulletin , je trouve la phrase suivante :

« J’aurais été bien aise de voir les bactéridies de la poule morte que M. Pasteur nous a présentée sans la sortir de sa cage et qu’il a remportée intacte, au lieu de nous rendre témoins de l’autopsie et de l’examen microscopique (3). »

Je laisse de côté ce qu’il y a de malveillant dans les insinuations de celle phrase. Je ne veux y voir que le désir de M. Colin d’avoir entre les mains une poule morte charbonneuse, remplie de bactéridies. Dès lors, je viens demander à M. Colin s’il veut bien accepter une telle poule, à la condition suivante : l’autopsie et l’examen microscopique seront faits par lui en ma présence et en présence d’un confrère, membre de cette Académie, qu’il désignera, ou que l’Académie désignera, et un procès-verbal sera signé des personnes présentes. Ainsi sera bien et dûment constaté, et par M. Colin lui-même, que les conclusions de sa Note du 14 mai sont nulles et non avenues.

L’Académie comprendra l’insistance que j’apporte à rejeter loin de moi les contradictions superficielles de M. Colin. Je le dis ici

1. Bulletin de l’Académie de médecine, séance du 16 juillet 1878,2' sér., VII, p. 752-753.

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