POULES RENDUES CHARBONNEUSES
M. Pasteur : C’est avec un profond regret que je demande à l’Académie la permission d’interrompre encore le mémorable débat qui s’agite devant elle sur les dangers de mort à la suite des grandes amputations; mais, outre que ce n’est point moi qui ai été l’occasion d’une discussion nouvelle au sujet de la maladie charbonneuse, je ne retiendrai l’attention que pendant quelques minutes.
En mon nom et au nom de MM. Joubert et Chamberland, j’ai l'honneur de déposer sur le bureau de l’Académie trois poules : l’une morte du charbon après vingt-neuf heures d’inoculation; elle est morte hier soir à cinq heures; elle avait été inoculée la veille à midi par 5 gouttes d’eau de levûre, employée comme liquide nutritif pour une semence de bactéridies parfaitement pures. Nous avons vérifié ce matin qu’elle était remplie de bactéridies charbonneuses.
Cette cage renferme deux autres poules, l’une au plumage noir, l’autre au plumage grisâtre. La poule au plumage noir a été inoculée au même moment que celle qui est morte et avec le même liquide charbonneux d’inoculation employé en quantité deux fois plus grande, afin de rendre les résultats comparatifs plus probants. Vous voyez que sa santé est parfaite.
La poule au plumage grisâtre n’a pas été inoculée du tout ; elle se porte également très bien. Je vais, dans un instant, indiquer le motif pour lequel elle a été apportée en même temps que les deux autres.
A la suite d’observations nouvelles qui feront partie de la Communication ([ue je présenterai ultérieurement à l’Académie, précisément au sujet du grand débat chirurgical que je rappelais tout à l’heure, l’idée nous est venue que, s’il existait des animaux ne pouvant prendre le charbon, la température de leur corps, plus élevée de quelques degrés que la température du corps de toutes les espèces animales que le charbon peut décimer, était peut-être la cause de cette différence si profonde et jusqu’à présent si mystérieuse. Il était facile de vérifier cette conjecture.
L’anecdote fort instructive et fort sérieuse, n’en déplaise à M. Colin,
1. Bulletin de l’ Académie de médecine, séance du 19 mars 1378, 2e sér., Vil, p. 253-262. — Ont pris part à la discussion dans cette séance : Pasteur (p. 253-255 et p. 259-261) et Colix.
MALADIES VIRULENTES
que je vous ai racontée dans la dernière séance, est la preuve saisissante de la difficulté, de l’impossibilité même, pourrais-je dire, de donner le charbon aux oiseaux, notamment aux poules. Prenons donc ce gallinacé comme sujet de vérification de l’idée préconçue que j’exposais tout à l’heure; en d’autres termes, essayons, aussitôt après l’inoculation de la poule, d’abaisser de quelques degrés la température de son corps. Rien n’est plus facile au moyen d’un bain d’eau dans lequel on plonge seulement le tiers inférieur du corps de l’animal. La poule meurt le lendemain; tout son sang, la rate, le poumon, le foie, sont remplis de bactéridies charbonneuses susceptibles de cultures ultérieures, soit dans des liquides inertes, soit dans le corps des animaux. Nous n’avons pas eu jusqu’ici une seule exception.
Ceci posé, j’ajoute que la poule au plumage grisâtre a été placée dans un bain d’eau pendant le même temps et à la même température que le bain de celle qui est morte. On ne peut donc douter que la mort de la poule blanche soit due uniquement à l’inoculation charbonneuse, et d’ailleurs les bactéridies qui remplissent son corps en font foi.
Je suis bien sûr que l’idée se présente en ce moment à tous les membres de cette Académie qu’il faudrait rechercher par contreépreuve si, en élevant la température du corps d’un animal auquel le charbon aurait été inoculé, il ne serait pas possible de s’opposer au développement de l’organisme microscopique et par suite de sauver la vie. Les tentatives se poursuivent en ce moment dans mon laboratoire. Déjà M. Davaine, dont le nom se retrouve à chaque pas dans l’étude de la terrible maladie, a fait, en 1873, quelques tentatives dans ce genre (L ; mais M. Davaine, s’étant borné à rechercher la température la plus basse qui peut détruire le virus charbonneux, et l’ayant trouvée égale à 51° C, ne pouvait espérer réussir complètement, les travaux de Claude Bernard ayant prouvé que les mammifères meurent lorsque leur sang acquiert une température de 45° C. Suivant nous, ce n’est pas tant la température qui détruit le virus charbonneux qu il faut déterminer que la température propre à empêcher le développement de la bactéridie adulte, en voie de reproduction par scissiparité. Or, nous avons reconnu que la température à laquelle la bactéridie ne peut plus se développer dans des liquides inertes et a fortiori dans le corps vivant, parce qu’il faut tenir compte de l’influence de la vie, est inférieure à 44° C, dès lors nous tombons dans des limites qui probablement seront accessibles à la thérapeutique.
1. Davaine. Observations sur la septicémie chez l’homme. Bulletin de l Académie de médecine , 2e sér., Il, 1878, p. 124-144. ( Note de l’Bdition.)
M. Coi. in : Je regrette d’avoir encore à demander une fois la parole pour deux rectifications au compte rendu de la séance, mais j’y suis obligé pour deux motifs : — parce que M. Pasteur persiste à me prêter des assertions différentes des miennes, — et parce qu il publie une lettre autre que celle qu’il m’a écrite... La voici :
Paris, le 18 juillet 1877.
« Monsieur et cher collègue,
« Conformément à votre désir, je suis prêt à vous remettre de l’urine pure avec bactéridies pures, mais à une condition, c’est que vous aurez la bonté de m’apporter, le jour où vous viendrez, une poule devant mourir du charbon. Ce résultat m’intéressera beaucoup, car je ne l’ai pas obtenu dans de nombreux essais sur des poules et sur une dinde. Je ne veux pas d’oiseaux autres que des poules, n’ayant pas opéré sur d’autres espèces que celles que je viens de citer.
« Agréez, etc. »
Dans un post-scriptum signé et daté, sur une feuille détachée, se trouve ceci :
« M. Pasteur serait obligé à M. Colin, s’il voulait bien lui faire connaître la date et le titre du Mémoire où il a publié les faits attribués par M. Pasteur à M. Signol, et également le fait que la sérosité de l’abdomen est virulente chez tous les animaux sains récemment abattus; enfin où M. Pasteur pourrait trouver les faits sur l’oreille coupée après l’inoculation ? »
M. Pasteur: M. Colin croit-il donc que j’aie pris la précaution de conserver la copie de la lettre que je lui ai écrite au mois de juillet dernier? J’invite instamment notre confrère à insérer, au Bulletin , cette lettre du mois de juillet, à côté de celle que j’ai insérée moi-même de souvenir dans le Bulletin de la séance du 12 mars (*). Est-ce que ces deux lettres n’ont pas exactement le même sens?
Au surplus, si M. Colin le désire, mais je n’ose lui infliger ce démenti formel en pleine séance académique, je prierai MM. Bouley et Reynal de dire qu’en leur présence il m’a promis itérativement une poule devant mourir du charbon. Et d’ailleurs, ne l’a-t-il pas assez avoué lui-même dans une séance précédente? Qu’importent d’ailleurs toutes ces vaines récriminations en présence des faits si clairs que je
1. Voir cette lettre p. 205 du présent volume. ( Note de VÉdition.)
MALADIES VIRULENTES
viens d’avoir l'honneur de présenter à l’Académie sur la facilité avec laquelle on peut donner le charbon aux poules et sur la méthode qui y conduit! Je proteste contre cette allégation que je n’aie pas traité sérieusement M. Colin ou ses travaux. C’est traiter très sérieusement un observateur que de prendre la peine de lui démontrer qu’il a tort, et c’est ce que j’ai fait par des arguments sérieux et sévères. Je ne me départirai pas de cette ligne de conduite, toutes les fois que les conclusions de mes travaux seront attaquées par des arguments sans valeur. En agissant ainsi je crois remplir un devoir, et M. Colin peut être assuré que je serai toujours sans pitié pour des observations de la nature de celles qu’il a présentées à l’Académie, au sujet d’une des questions les plus considérables de la pathologie, à savoir la virulence de la maladie charbonneuse. C’est à lui que je renvoie le reproche de n’être pas sérieux. J’honore, en INI. Colin, son labeur et ses travaux dans ce qu’ils ont de bon et d’utile, mais je dois déclarer que, dans les affirmations qu’il a produites au sujet de la virulence charbonneuse, il a manqué d’une manière absolue aux règles fondamentales de la logique scientifique et de la méthode expérimentale. C’est d’un exemple déplorable.
Jeunes gens qui siégez au haut de ces gradins et qui êtes peut-être l’espoir de l’avenir médical dans notre pays, ne venez pas chercher ici les excitations de la polémique; venez vous instruire des méthodes. Eh bien, je vous dénonce comme un exemple de la plus détestable des méthodes, celle qui consiste à dire avec M. Colin: pour affirmer qu’il existe, après le travail de MM. Pasteur et Joubert de l’an dernier, dont la conclusion était que le charbon est la maladie de la bactéridie, pour affirmer, dis-je, qu’il existe une virulence charbonneuse en dehors de toute présence de bactéridies dans la matière d’inoculation, il suffît d’une observation microscopique négative.
Je vous dénonce comme exemple de la plus détestable des méthodes cet étrange raisonnement : afin de reconnaître si dans la matière d’un ganglion il y a des bactéridies présentes, j’inocule cette matière; l’animal meurt du charbon, le corps rempli de bactéridies. Conclusion de M. Colin : donc il n’y avait pas de bactéridies dans la matière du ganglion. Pour tout le monde, la conclusion devrait être inverse.
Je vous dénonce comme un raisonnement médical digne d’une comédie de Molière, de Molière flétrissant l’esprit médical de son temps, l’alinéa suivant extrait d’une réplique de M. Colin. C’est en réponse à cette apostrophe de ma part : vous faites donc la génération spontanée de la bactéridie charbonneuse ?...
« Non, ce n’est pas sûrement de la génération spontanée. Je ne
sais pas au juste ce qu’est la bactéridie. Il n’est pas absolument sûr qu’elle soit un être vivant de la nature des cryptogames. Savons-nous de quelle nature sont les proto-organismes microscopiques les plus simples ? Est-il impossible qu’ils naissent à la manière des éléments anatomiques, comme peuvent naître les cellules dans un blastème, un plasma, un protoplasma. Je sais bien que la doctrine de la génération des cellules dans les liquides dits organisables n’a plus guère de partisans. Presque tout le monde veut aujourd’hui que la cellule vienne toujours d’une cellule. Ce serait une idée trop hardie pour le moment de faire dériver une bactéridie, un bâtonnet, d’un globule sanguin en a oie de destruction, comme il paraît y en avoir tant dans le sang charbonneux, d’un globulin qui s’allongerait, d’un granule échappé des leucocytes dont 1 enveloppe se déchire, d’un prolongement amiboïde de ces mêmes globules ou leucocytes encore intacts... (*) »
1 îésenter de telles spéculations a priori , de telles idées préconçues pour étayer, dans l’état actuel de la science, la doctrine d’une prétendue virulence charbonneuse sans organismes microscopiques, c’est faire reculer la science.
Si par malheur, ce qu’à Dieu ne plaise , des raisonnements de cet oi die étaient souvent produits devant cette assemblée, je ne crains pas de dire qu’ils feraient de cette Académie célèbre un objet de risée pour le public savant de l’Europe.
M. Colin : Je déclare que je renonce désormais à discuter avec M. Pasteur.
M. Pasteur: Vous avez mille fois raison. Mais cette déclaration, suivant moi, ne signifie qu’une chose, c’est que vous avez le désir secret de ne pas vous présenter devant la Commission, et que vous voulez échapper au contrôle de vos assertions.
M. (,olin : Ce n est point là ma pensée. Je me bornerai à soumettre à la Commission les résultats de mes travaux et de mes expériences sur la question de I inoculation du virus charbonneux, mais je n’entreprendrai dorénavant aucune discussion avec M. Pasteur.
1. Colin. Bulletin de l’Académie de médecine , séance du 12 mars 1878, 2° sér. VJI p. 229-230. (Note de V Édition.)
SUR LE CHARBON DES POULES [Avec la collaboration de MM. Joubert et Chamberland] ([)
L’Académie se rappelle que, en mon nom et au nom de MM. Joubert et Chamberland, je lui ai annoncé récemment qu’on pouvait provoquer le charbon chez les poules en les refroidissant, résultat facile à obtenir si l’on fait plonger la partie inférieure du corps dans de l’eau plus froide que le corps de l’animal (1 2).
Il y avait à ces recherches une contre-partie naturellement indiquée et d'un puissant intérêt. S’il est possible de donner le charbon aux poules par un simple refroidissement, ne serait-il pas possible de les guérir en les réchauffant à temps ? Cet espoir est fondé; l’expérience le démontre.
Lorsque, après avoir inoculé une poule et provoqué le charbon, déjà à un degré avancé, par le refroidissement, on vient à la réchauffer, sa guérison a lieu.
On peut donc considérer comme définitivement établi :
1° Que les poules sont réfractaires au charbon ;
2° Que les poules refroidies contractent facilement le charbon ;
3° Que les poules chez lesquelles on a déjà développé le charbon largement, par un abaissement de température, peuvent se guérir complètement si on vient à les réchauffer. La bactéridie se résorbe alors, comme cela a li(u dans le cas visé par la première proposition.
La guérison n’a pas réussi lorsque le sang était déjà fort envahi par la bactéridie charbonneuse, dans les dernières heures de la vie.
1. Comptes rendus de l' Académie des sciences, séance du 8 juillet 1878, LXXXVIT, p. 47-48. — Bulletin de V Académie de médecine, séance du 9 juillet 1878, 2e sér., Vil, p. 737.
2. Voir p. 112-130 du présent volume : La théorie des germes et ses applications à la médecine et à la chirurgie; et p. 210-214 : Discussion sur l’étiologie du charbon. ( Note de l’Édition. )
OBSERVATIONS