Colin. Loc. cit., p
3. T oir, p. 459-473, tome II des Œuvres de Pasteur : Discussion avec le Dr Bastian sur les générations dites spontanées. (Notes de l'Édition.)
MALADIES VIRULENTES
opinions favorites de l’auteur. Tant que les écrits du docteur Bastian ont occupé les sociétés savantes de l’Angleterre, je n’ai pas cru devoir me distraire de mes études pour les réfuter. Mais un jour le docteur Bastian écrivit à l’Académie des sciences qu’il avait trouvé les conditions physico-chimiques nécessaires et suffisantes pour faire apparaître des organismes microscopiques dans de Burine neutralisée par la potasse et portée à 50°. Moi qui cherche depuis si longtemps la génération spontanée, je m’empressai de répéter l’expérience du docteur anglais; mais je vis que le résultat en était erroné, comme tant d’autres ayant le même objet. Je signalai les causes d’erreur de l’expérience, et je montrai que celle-ci, rigoureusement faite, ne donnait jamais le résultat annoncé par le docteur Bastian. Il répliqua; je répliquai de mon côté, et, en fin de compte, j’agis comme avec M. Colin, je demandai la nomination d’une Commission soit à Londres, soit à Paris, qui déciderait entre M. Bastian et moi. Le docteur Bastian accepta loyalement une Commission prise dans le sein de l’Académie des sciences de Paris. Elle fut composée de MM. Dumas, Boussingault, Milne-Edwards. Avec l’agrément préalable du docteur Bastian, mon laboratoire fut choisi pour le théâtre des opérations, mais lorsqu’on en vint à déterminer le programme qu’il fallait suivre, le docteur Bastian éleva la plus singulière des prétentions. « Je ferai mon expérience, dit-il, M. Pasteur fera la sienne, et la Commission rédigera son Rapport. » On discuta longtemps sur cette étrange proposition. Enfin, M. Dumas prit la parole, et je crois entendre encore ce langage si clair et cette parole persuasive que vous connaissez tous :
« Vous, dit-il, monsieur Bastian, vous avez écrit à l’Académie et exposé dans les Comptes rendus de ses séances une expérience dont vous avez fait connaître le résultat. La Commission ne suspecte en rien la loyauté de vos déclarations; elle est convaincue que si vous reproduisez devant elle votre expérience, vous obtiendrez le résultat que vous avez annoncé. M. Pasteur, de son côté, a fait votre expérience à sa manière, et il en a annoncé également le résultat dans les Comptes rendus de V Académie. La Commission ne suspecte pas davantage sa parfaite honnêteté et elle est bien persuadée que, en reproduisant devant elle l’expérience qu’il a décrite, le résultat sera celui qu’il a indiqué. Mais ce résultat est contradictoire de celui que vous obtenez. L’Académie, en nous chargeant de lui rendre compte du débat, nous demande de l’éclairer sur les circonstances qui amènent cette opposition entre vos expériences respectives. L Académie désire savoir pourquoi deux expérimentateurs également exercés, reproduisant la
même expérience, l’un à Londres, l’autre à Paris, arrivent à des résultats contradictoires. En conséquence, le travail de la Commission doit consister : 1° à prier M. Bastian et M. Pasteur de vouloir bien reproduire séparément l’expérience en litige; 2° la Commission, après avoir délibéré sur les causes d’erreur qu’elle aura pu saisir dans le dispositif expérimental de chacun de vous, se réserve le droit de vous demander telle ou telle modification qu’elle jugera convenable; 3° après s’être ainsi éclairée, la Commission fera son Rapport et viendra le lire devant l’Académie. »
Le docteur Bastian persista dans sa manière de voir. Alors M. Dumas et M. Milne-Edwards (M. Boussingault était absent) se retirèrent.
Le docteur Bastian resta seul au laboratoire où j’essayai de lui faire comprendre combien il avait tort de vouloir ainsi lier les mains de la Commission. Le soir, je crois, il écrivit à M. Dumas pour lui présenter des excuses et le supplier de vouloir bien accorder une nouvelle séance de la Commission dans mon laboratoire. Cette réunion eut lieu avec la présence de M. Van Tieghem, qui avait été nommé par l’Académie dans l’intervalle pour remplacer M. Boussingault, éloigné de Paris. Il ne fut pas davantage possible de s’entendre.
M. Bastian vint, pendant le restant de son séjour à Paris, passer, à diverses reprises, plusieurs heures dans mon laboratoire. Je le questionnai sur la manière dont il faisait son expérience; de mon côté, je lui fis connaître les précautions que je prenais pour éviter toute cause d’erreur. Dans le cours de ces conversations longues et courtoises, je saisis facilement le point faible de son travail. « Flambez-vous vos vases, lui dis-je, avant de vous en servir? » Il me répondit qu’il ne l’avait jamais fait. Alors, après lui avoir montré le fourneau à gaz et à air chaud dans lequel nous pratiquons journellement ce flambage dans mon laboratoire : « Retournez à Londres, lui dis-je, mon cher confrère, et refaites votre expérience sous la dernièi*e forme que vous lui avez donnée, sans autre changement que celui de flamber vos vases préalablement, et vous obtiendrez dix fois sur dix, cent fois sur cent, exactement le résultat que j’obtiens moi-même. » Je n’ai pas entendu parler depuis du docteur Bastian, et je suis bien persuadé qu’il ne croit plus à la génération spontanée dans son expérience.
doutes les eaux communes contiennent en suspension des germes d’organismes microscopiques, germes qu elles prennent principalement aux terres avec lesquelles elles ont été en contact avant de se réunir en ruisseaux, en rivières, en fleuves. Il n’y a que les eaux de sources, qui ont filtré à travers des épaisseurs de terrain, qui soient
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absolument pures. On peut lire à ce sujet la Note que j’ai publiée dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences , en mon nom et au nom de M. Joubert (1). Toutes les terres et toutes les eaux contiennent notamment les germes du bacillus subtilis , qui peut vivre et se développer à la température de 50° C, et dont les corpuscules-germes résistent à l’eau bouillante. Un vase, un tube, une cornue que vous prenez sur la planche de l’égouttoir d’un laboratoire, sont couverts de ces germes en suspension dans l’eau, notamment du germe de l’organisme que je viens de nommer, et qui apparaît ordinairement dans l’expérience qu’avait imaginée le docteur Bastian (2).
Je passe à quelques autres récriminations de M. Colin. « Les méthodes de M. Pasteur, dit-il, sont si compliquées, si difficiles qu’elles restent inaccessibles au commun des expérimentateurs; les plus habiles même n’y atteignent pas. Ainsi personne n’est en mesure ni de répéter, ni de contrôler les expériences de l’Ecole Normale, sinon par d’autres méthodes qui passeront pour défectueuses si elles ne confirment pas les données des premières. Voyez si Pouchet, si Cl. Bernard, si M. Fremy ou M. Berthelot ont pu sur un point un peu important se mettre d’accord avec leur savant adversaire. Toutes les questions jetées entre eux sur le tapis sont demeurées litigieuses (3). »
Mes méthodes sont inaccessibles! Comme on se juge mal soimême, grand Dieu! Je croyais vraiment avoir quelque renom pour la simplicité et la rigueur des méthodes expérimentales. L’indulgence des savants et des Académies me l’avait du moins persuadé. Malgré les dénégations de M. Colin, j’espère que ce jugement indulgent n’est pas sans quelque vérité.
Et en effet, vous parlez deM. Pouchet (4)! Est-elle donc compliquée et inaccessible cette expérience du ballon à col recourbé et ouvert, mais qui plonge vers le bas et où peuvent se maintenir sans altération une foule d’infusions parce que, malgré l’entrée possible et la sortie
1. Voir, p. 467-469, tome II des Œuvres de Pasteur : Sur les germes des bactéries en suspension dans l’atmosphère et dans les eaux. (Note de V Édition.)
2. Je fais remarquer en passant qu’en me servant ici de la dénomination de bacillus subtilis, empruntée à la nomenclature du DrF. Colin [Untersuchungen über Bakterien. Beitrâge zur Biologie der Pflanzen, I, 1875, fasc. 2, p. 127-224, et fasc. 3, p. 141-207], je suis loin de partager l’opinion de ce savant naturaliste au sujet de l’identité de cet organisme, qui est essentiellement aérobie, avec le vibrion que j’ai signalé être le ferment de la fermentation butyrique et qui est anaérobie. Le bacillus subtilis n’est pas un ferment proprement, dit. Sur plusieurs autres points la nomenclature du Dr Cohn laisse à désirer, notamment dans le rôle qu’il fait jouer au bacterium termo dans la putréfaction. ( Note de Pasteur .)
3. Colin. Bulletin de V Académie de médecine, 2e sér., VIII, 1879, p. 1173.
4. Voir , p. 321-358, tome II des Œuvres de Pasteur : Discussion avec MM. Pouchet, Joly et Musset. ( Notes de l'Édition.)
de tout ce que l'air renferme, les poussières qu’il lient en suspension ne peuvent pénétrer? Est-elle donc inaccessible et compliquée, cette autre expérience complémentaire analogue et plus démonstrative encore contre la théorie de la vie spontanée, qui consiste à exposer au contact de l’air privé de germes du sang, de l’urine, tels que ces liquides sortent de la veine, de l’artère ou de la vessie?
Nous parlez de M. Fremy (*), qui affirme que les moûts sucrés naturels, le moût de raisin notamment, contiennent des matières albuminoïdes hémiorganisées, qui s’organisent en cellules de levûre au contact de 1 air quand le raisin est écrasé. Pour renverser cette hypothèse, est-elle inaccessible et compliquée cette expérience qui consiste à prendre du moût directement dans un grain de raisin, dans une pêche, dans une poire, etc., et à exposer ces moûts à l’air pur, c’est-à-dire privé de tous les germes de l’atmosphère ou de la surface des fruits dont il s agit, et à montrer que la fermentation est impossible, aussi bien que la formation des cellules de levûre?
Vous parlez de Bernard et de M. Berthelot (1 2)! Est-elle donc inacessible et compliquée cette expérience à la suite de laquelle j’ai apporté ici même, d’une vigne du Jura, un pied de vigne chargé de belles grappes de raisin mûr qui ne pouvaient fermenter, parce que je les avais recouvertes de coton au moment où le raisin était encore en verjus et ne portait à la surface de ses grappes aucune trace de germes de levûre?
Dans sa longue et confuse exposition, M. Colin vous a développé ses vues sur la spontanéité générale et universelle de toutes les maladies transmissibles.
Mes vues à ce sujet sont bien différentes ; j’ai fait un jour dans une de nos séances (16 juillet 1878) cette déclaration : J’ai cherché pendant vingt ans la génération spontanée et ma conclusion a été que cette doc tune est chimérique t3). Aujourd’hui, et depuis quelques années déjà, je cherche la génération spontanée d’une maladie transmissible. Je n’oserais pas dire que cette recherche sera stérile comme la précédente, parce que je n ai pas accumulé encore des faits assez nombreux; mais je me crois autorisé suffisamment à répéter ce que je vous ai dit dans la séance du 11 novembre (4) : La doctrine de la spontanéité des maladies transmissibles est une doctrine qui vieillit, qui chancelle et
1. 1 oir, p. 367-417, tome II des Œuvres de Pasteur : Discussion avec MM. Fremy et Trécul sur l’origine et la nature des ferments.
2. Voir, p. 486-615, tome II des Œuvres de Pasteur : Examen critique d’un écrit posthume
de Claude Bernard sur la fermentation.
3 et 4. Voir p. 219 et p. 234 du présent volume. (Notes de l’Édition.)
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succombe, taudis que la théorie des germes est pleine de vie et d’avenir. Non moins qu’à notre illustre confrère M. Bouillaud, la contradiction sur ce point me paraît impossible. A quel signe, en effet, reconnaître qu’une doctrine scientifique est caduque? Elle a ce caractère toutes les fois qu’elle n’affirme pas, sans cesse pour ainsi dire, sa jeunesse par sa fécondité. La vérité est toujours jeune et toujours féconde; l’erreur est stérile. Où trouver aujourd’hui un fait démontré de virulence spontanée, créée par l’organisme? Je n’en connais pas. J’entends bien que vous faites ce raisonnement : Quoi! l’organisme est si puissant! Il ne pourrait faire un virus charbonneux, un virus morveux, un virus syphilitique, lui qui fait des spermatozoïdes et des globules du sang! Ne discutons pas sur des forces occultes. Ce pouvoir de l’organisme, je lui demande de s’affirmer entre vos mains ou dans d’autres mains par la production spontanée d’un contage doué de propagation successive, à la manière des êtres vivants grands ou petits. Je n’ai pas encore vu se produire ce fait, qui serait grandiose. Au contraire, la théorie des germes me fait assister presque chaque jour à sa fécondité, depuis qu’elle sert de guide à mes observations.
Il a plu à M. Colin de terminer ainsi sa lecture :
« Si j’étais fondateur, si j’étais grand prêtre d’une médecine nouvelle, telle que la microbiatrie naissante, si j’étais sûr de ses méthodes, de ses principes, je ferais dans l’intérêt de l’humanité un syllabus de ses dogmes, je fulminerais l’anathème sur tous les dissidents ; je crierais : Anathème... »
Suivent quinze alinéas, visant à l’esprit et commençant tous par ce grand mot d’ANATHÈME (*).
Lorsque, dans une discussion scientifique sérieuse, un des contradicteurs en est à recourir à ces façons de parler, j’estime qu’il n’est plus un homme libre, c’est-à-dire un homme que ne domine pas la passion. Mais entre M. Colin et moi, ce n’est plus la forme du discours qui importe, c’est le fond, c’est l’intention qu’il faut interroger. L’intention de M. Colin est visible pour tous : son désir serait de réussir à jeter de la défaveur sur bon nombre de travaux qui ne sont pas en cause, en y comprenant même les maladies du ver à soie qu’il ne connaît pas. Je le préviens obligeamment que ces travaux défient ses critiques, autant que plusieurs des siens défient peu les miennes. Je le lui prouverai quand il le voudra pour d’autres de ses travaux que ceux que j’ai passés en revue et que j’ai déjà démontrés être inexacts.