‹ Œuvres de Pasteur (volume 2)Chapitre 96 sur 299 · AU CHARBON · texte numérisé non relu

AU CHARBON

PAR LA METHODE DES INOCULATIONS PRÉVENTIVES [Avec la collaboration de MM. Chamberland et Roux] (*).

Six mois après que j’eus annoncé à l’Académie la possibilité d’atténuer le microbe du choléra des poules (1 2) et de préparer un virus-vaccin pour cette affection, c’est-à-dire un virus donnant la maladie et non la mort et préservant de l’action du virus mortel, suivant la loi générale de la non-récidive des maladies virulentes, M. Toussaint, professeur à l’École vétérinaire de Toulouse, publia un résultat du même ordre en ce qui concerne le charbon (3 4).

En inoculant des moutons, soit par du sang charbonneux défibriné filtré sur plusieurs doubles de papier, soit par ce même sang défibriné porté préalablement à 55° pendant dix minutes, les moutons, d’après M. Toussaint, peuvent ultérieurement supporter, sans périr, des inoculations de sang charbonneux.

Ce fait d’une préservation possible du charbon par des inoculations préventives est de la plus rigoureuse exactitude, et c’est vainement que, dans une autre enceinte (*), on aura fait des tentatives pour l’infirmer.

"Toutefois, si nous son, mes d’accord avec M. Toussaint sur la parfaite exactitude de sa remarquable observation, nous devons réfuter les opinions et récuser même certains faits qu’il a présentés à cette occasion, parce qu’ils sont tout à la fois contraires à la vérité et en opposition avec les résultats de mon travail sur le choléra des joules.

Historiquement, voici comment les choses se sont passées.

1. Comptes rendus de l’Académie des sciences , séance du 21 mars 1881, XCII, p. 662-665

2. Voir p 291-803 du prisent volume : Sur les maladies virulentes, et en particulier sur la maladie appelée vulgairement choléra des poules.

3 Toussaint. Procédé pour la vaccination des moutons et des jeunes chiens contre la maladie charbonneuse, bulletin de l’Académie de médecine, 2e sér., IX, 1880, p. 792-796.

4. Voir, à ce sujet, la discussion entre Bouley, J. Guérin, Béclard, Le Fort et Depaul, à l’Académie de médecine. Ibid., séance du 27 juillet 1880, p. 753-756. ( Notes de l'Édition .)

La bactéridie, suivant M. Toussaint, déposerait dans le sang des animaux où elle se multiplie une matière qui peut devenir son propre vaccin. Par la filtration à froid dans un cas, par la chaleur de 55° dans l’autre, on éloigne ou on tue la bactéridie. Dès lors, l’inoculation du sang filtré ou l’inoculation du sang chauffé introduirait dans le corps des animaux inoculés la matière vaccinale privée de bactéridies. M. Toussaint mêlait en outre arbitrairement à ces explications la croyance à une prétendue action phlogogène du sang charbonneux. Si l’exposition de’ M. Toussaint eût été fondée, la question des virusvaccins, telle que je l’ai présentée, aurait été tout entière à reprendre. D’une part, j’ai montré que le virus-vaccin du choléra était un être vivant, un microbe, que ce microbe est morphologiquement le même que le virus très virulent, qu’il se cultive comme ce dernier, dont il diffère par une aptitude moindre à se propager dans le corps des animaux. Pour M. Toussaint, au contraire, le virus-vaccin de la bactéridie serait une sorte de produit soluble formé pendant la vie de cet organisme, une substance privée de vie, ne pouvant se reproduire par génération, u’ayant donc a aucun titre les caractères d’un virus animé. J avais montré, en outre, que la partie soluble des cultures du microbe du choléra des poules était incapable de les vacciner. Sur tous les points, par conséquent, le savant professeur de Toulouse, à son insu peut-être, car il n’y fait aucune allusion, battait en brèche les vues et certaines observations que j’avais produites, ou n’en tenait aucun compte pour l’explication des résultats qu’il avait obtenus (fi.

Aussi, lorsque dans le Jura, où je me trouvais alors en vacances, je reçus 1 annonce des assertions de M. Toussaint, j’en éprouvai une vive émotion. Bientôt, revenu de ma surprise, pesant le fort et le laible des faits qui venaient d’être publiés, je jugeai que M. Toussaint devait mal comprendre ce qu’il avait observé et qu’il avait dû commettre des erreurs de fait d’une grande importance. La préservation du charbon à l’aide d’inoculations préventives me charmait dans l’extension qu’elle apportait à la voie ouverte par la découverte du vaccin du choléra des poules; mais tout ce qui avoisinait ce fait capital dans la publication de M. I oussaint m’apparut, après réflexion, sans fondement sérieux dans l’expérience.

Mes jeunes collaborateurs, MM. Chamberland et Roux, se trouvant

]. U y a eu dans le courant du mois d’aoùt 1880 deux publications de M. Toussaint, l’une à l’Académie des sciences le 2 août [Identité de la septicémie aiguë et du choléra des poules. Comptes rendus de l'Académie des sciences , XCI. 1880, p. 301-804], l’autre à l’Académie de médecine le 8 août [Procédé pour la vaccination des moutons et des jeunes chiens contre la maladie charbonneuse. Bulletin de l' Académie de médecine , 2' sér., IX, 1880, p. 792-796].

M A LADIES Y 1 R U L E N T E S

alors, comme moi-même, en vacances, je leur écrivis sur-le-champ qu’il fallait abandonner toute idée de villégiature, ce qu’ils acceptèrent avec leur dévouement habituel. Des expériences furent entreprises, les unes par M. Roux à Paris, les autres par M. Chamberland et moi dans le Jura.

Trois semaines étaient à peine écoulées que nos prévisions étaient réalisées. Nous avions acquis la conviction que, parmi les résultats de M. Toussaint, les uns manquaient d’exactitude, que les autres étaient mal interprétés, qu’enfîn l’explication de l’immunité charbonneuse devait être à beaucoup d’égards calquée sur celle de la vaccination du choléra des poules. Nous avions reconnu que la bactéridie chauffée à 55°, quoiqu’elle ne puisse se cultiver à cette température, n’est pas morte ou du moins peut ne pas l’être, qu elle vit encore, quelquefois même après trente minutes d’exposition à 55°, sous une épaisseur assez faible du sang, qu’elle est seulement modifiée dans sa vitalité propre. Quand le chauffage à 55° tue la bactéridie, ce dont il est facile de s’assurer par un essai de culture, qui dans ce cas est stérile, l’inoculation du sang après le chauffage n’a aucune action préservatrice.

M. Toussaint avait rencontré dans ses expériences d’inoculation de sang charbonneux chauffé de nombreux insuccès, c’est-à-dire des cas de mort par le charbon ; mais, sous l’empire d’idées préconçues erronées, au lieu de conclure que ses insuccès provenaient de la bactéridie qui n’était pas morte à 55°, il supposait que des spores s’étaient formées dans le sang avant le chauffage, et que ces spores se cultivaient dans le corps des moutons et les faisaient périr charbonneux.

M. Toussaint avait indiqué, outre l’action de la chaleur, celle de la filtration pour préparer le sang apte aux inoculations préventives: nous avons reconnu que cette dernière méthode est toujours défectueuse. De deux choses l’une, le sang filtré donne le charbon et tue, ou bien il n’agit pas et dans ce cas il ne préserve pas. Par des dilutions on ne peut obtenir un sang chaidjonneux vaccinal.

En résumé, dans l’expérience de M. Toussaint, le microbe charbonneux n’est pas tué, comme il le croyait, mais seulement modifié dans sa vitalité. C’est bien, à très peu près, l’explication de la vaccination dans le choléra des poules. Néanmoins, entre les microbes-vaccins du choléra des poules et la bactéridie qui a été chauffée, on constate une différence qui, dans notre sujet, et principalement lorsqu’on se place au point de vue d’une application pratique, mérite la plus grande attention. Les microbes atténués du choléra des poules, ainsi que je l’ai fait voir, peuvent se reproduire par cultures successives en conser-

vant leurs atténuations propres. Il n’en est pas de même de la bactéridie modifiée par la chaleur de 55°. Je vais revenir sur ce point.

Dès le 20 août dernier (*), j’annonçais la plupart de ces résultats à M. Bouley, qui les communiqua immédiatement à M. Toussaint, présent à Paris, et nous eûmes bientôt la satisfaction d’apprendre que M. Toussaint, guidé également par de nouvelles études personnelles, abandonnait complètement sa première interprétation.

Et maintenant que la question de doctrine est réglée, ce qu’il importe le plus d’élucider est la question pratique, celle de la possibilité de créer l’immunité charbonneuse. D’après nos études, qui sont fort nombreuses, la méthode de M. Toussaint est très incertaine. Trois cas peuvent se présenter : 1° la bactéridie périt par la chaleur et, dès lors, le sang charbonneux ne saurait servir à des inoculations préventives ; 2° la bactéridie ne périt pas, mais elle garde une virulence qui tue les moutons; 3° la bactéridie est modifiée; dans ce dernier cas seul, il est possible qu’elle préserve, c’est-à-dire qu’elle provoque un charbon qui s’arrête et n’aboutit pas à la mort de l’animal. Des expériences directes, préliminaires, permettent seules de reconnaître dans quelle condition se trouve la bactéridie après le chauffage du sang charbonneux. Réussit-on à obtenir la bactéridie dans l’état où elle peut préserver, elle ne peut être fixée par la culture, et déjà, dans le sang qui la recèle, elle se modifie souvent en quelques jours. La culture de la bactéridie, convenablement atténuée par la chaleur, redonne une bactéridie virulente, ce qui la distingue essentiellement, comme je le disais tout à l’heure, des microbes atténués du choléra des poules. Dans nos expériences même, il est arrivé qu’un sangcharbonneux, maintenu trente minutes à 55° et dont la bactéridie modifiée se cultivait encore, a donné une culture virulente qui a tué trois moutons sur trois inoculés.

Il résulte de tout ce qui précède que, si l’on voulait inoculer des troupeaux de moutons par le procédé artificiel de M. Toussaint, on pourrait être exposé à de grandes pertes, bien que cependant on puisse assurer que ceux des moutons qui survivraient seraient préservés d’un charbon ultérieur. En outre, la méthode suppose que l’on a à sa disposition une grande quantité de sang charbonneux, ce qui est un grave inconvénient.

Par la Communication que j’ai eu l’honneur de lui faire tout

1. Je lis dans le Bulletin de l' Académie de médecine du 8 mars 1881, page 302, que M. Toussaint aurait rectifié ses premières Notes au Congrès de Reims, le 19 août 1880. Il doit y avoir ici une erreur de date : la rectification doit dater des derniers jours d’août 1880.

MALADIES VIRULENTES

récemment, en mon nom et au nom de MM. Chamberland et Roux (4), l’Académie sait aujourd’hui que la question est résolue dans son importance pratique.

Nous venons d’y ajouter de nouveaux perfectionnements qui intéresseront vivement, je l’espère, l’Académie. Je lui demande de me permettre de les lui faire connaître tout de suite par la lecture d’une nouvelle Note, du reste fort courte.

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