‹ Œuvres de Pasteur (volume 2)Chapitre 97 sur 299 · LE VACCIN DU CHARBON · texte numérisé non relu

LE VACCIN DU CHARBON

[Avec la collaboration de MM. Chamberland et Roux] (1 2).

Dans la lecture que j’ai faite à l’Académie le 28 février dernier (3), nous avons annoncé qu’il était facile d’obtenir le microbe charbonneux aux degrés les plus divers de virulence, depuis la virulence mortelle, c’est-à-dire qui tue, cent fois sur cent, cobayes, lapins, moutons, jusqu’à la virulence la plus inofîensive, en passant d’ailleurs par une foule d’états intermédiaires. La méthode de préparation de ces virus atténués est d’une merveilleuse simplicité, puisqu’il a suffi de cultiver la bactéridie très virulente dans du bouillon de poule à 42°-43° et d’abandonner la culture après son achèvement au contact de l’air à cette même température. Grâce à cette circonstance que la bactéridie, dans les conditions dont il s’agit, ne forme pas de spores, la virulence d’origine ne peut se fixer dans un germe, ce qui arriverait infailliblement à des températures comprises entre 30° et 40° et au-dessous. Dès lors la bactéridie s’atténue de jour en jour, d’heure en heure, et finit par devenir si peu virulente qu’on est contraint, pour manifester en elle un reste d’action, de recourir à des cobayes d’un jour. Cette virulence si faible, si près de s’éteindre, nous a portés naturellement à multiplier les expériences afin d’arriver, s’il était possible, à des atténuations encore plus grandes. Nous y sommes parvenus en prenant pour point de départ la bactéridie la plus virulente que nous ayons eue jusqu’à présent entre les mains. C’est précisément celle dont j ai

1. Voir p. 332-388 du présent volume : De l’atténuation des virus et de leur retour à la virulence.

2. Comptes rendus de V Académie des sciences , séance du 21 mars 1881, XCII, p- 666-068.

3. Voir p. 332-338 du présent volume : De l’atténuation des virus et de leur retour à la virulence. (Notes de l’Édition.)

parlé dans ma lecture du 28 février, provenant de la germination de corpuscules-germes de'quatre ans de durée. Cette bactéridie a pu être maintenue sans périr plus de six semaines à 42°-43°. L’expérience a commencé le 28 janvier. Dès le 9 février, sa culture ne tuait plus les cobayes adultes. Trente et un jours après, le 28 février, une culture, faite à 35°, préparée à l’aide du flacon toujours maintenu à 42°-43°, tuait encore les très jeunes souris, mais non les cobayes, les lapins et les moutons (*). Le 12 mars, c’est-à dire quarante-trois jours après le 28 janvier, une culture nouvelle ne tuait plus ni souris ni cobayes, pas même les cobayes nés depuis quelques heures seulement. Nous avons été ainsi mis en possession d’une bactéridie qu’il est impossible de faire revenir à la virulence. Si jamais ce retour était obtenu, on peut assurer que ce serait en recourant à des espèces animales nouvelles, aujourd’hui inconnues pour être inoculables, absolument différentes de celles que nous savons être présentement aptes à contracter le charbon. En d’autres termes, nous possédons maintenant et nous avons le moyen simple de nous procurer une bactéridie issue de la bactéridie la plus virulente et qui est complètement inolfensive, tout à fait comparable à ces nombreux organismes microscopiques qui remplissent nos aliments, notre canal intestinal, la poussière que nous respirons, sans qu’ils soient pour nous des occasions de maladie ou de mort, parmi lesquels même nous allons chercher souvent des auxiliaires de nos industries.

Que ce résultat est imprévu lorsqu’on songe que cette bactéridie inolfensive se cultive dans des milieux artificiels avec autant de facilité que la bactéridie la plus virulente et que morphologiquement elle ne peut s’en distinguer, si ce n’est par les caractères les plus fugitifs (2) !

Les considérations et les faits suivants ne sont pas moins dignes d’intérêt.

Dans ma lecture du 28 février, j’ai fait observer que le microbe charbonneux se distingue de celui du choléra des poules par l’absence probable, dans les cultures de ce dernier, de germes proprement dits. Toutes les cultures, en effet, du microbe du choléra des poules finissent par périr, soit qu’on les conserve au contact de l’air, soit qu’on les enferme dans des tubes clos en présence de gaz inertes, tels que l’azote et le gaz carbonique. Le microbe du charbon, au contraire,

1. Les souris sont plus sensibles au charbon que les cobayes.

2. Lorsque la bactéridie est très atténuée, ses filaments sont plus courts, plus divisés. La culture moins abondante forme sur les parois des vases un dépôt uniforme, tandis que, à 1 état virulent, on la voit le plus souvent en flocons cotonneux, constitués par de très loims fils. Cependant il suffit d’attendre la formation des spores et de faire de celles-ci une culture nouvelle, pour qu’elle reprenne les formes de développement de la bactéridie virulente.

MALADIES VIRULENTES

se résout dans ses cultures en corpuscules brillants, formant poussière, qui sont de véritables germes. Ce sont eux que nous avons vus se multiplier dans les terres autour des cadavres charbonneux, ensuite ramenés par les vers de terre à la surface, où ils souillent les récoltes et deviennent les agents de propagation de la terrible maladie dans les étables ou sur les terres de parcage.

Nous arrivons ainsi à nous poser la question suivante, si digne d’être méditée quand on la considère du point de vue élevé des principes de la philosophie naturelle : tous ces virus charbonneux atténués qui nous occupent sont-ils capables, eux aussi, de se résoudre en corpuscules-germes, et, si la réponse est affirmative, quels sont les caractères de ces derniers ? reviennent-ils d’emblée à la virulence des germes delà bactéridie virulente d’où on les a tirés par la méthode d’atténuation précédemment exposée ? sinon, se confondent-ils avec ceux d’une bactéridie sans virulence aucune ? ou bien enfin ces germes, multiples dans leur nature, fixent-ils et pour toujours les virulences de leurs bactéridies propres, ajoutant ainsi aux connaissances médicales et aux grandes lois naturelles ce principe nouveau de l’existence d’autant de germes qu’il y a de sortes de virulences dans certains virus animés ?

C’est cette dernière proposition qui est exacte. Autant de bactéridies de virulences diverses, autant de germes dont chacun est prêt à reproduire la virulence de la bactéridie dont il émane.

Ai-je besoin d’ajouter maintenant qu’une application pratique d’une grande importance nous est offerte ? Tout en réservant l’étude ultérieure des difficultés de détail que nous pourrons rencontrer dans la mise en œuvre d’une vaste prophylaxie charbonneuse, il n’en reste pas moins établi que nous avons à notre disposition non seulement des bactéridies filamenteuses pouvant servir de virus-vaccins dans l’affection charbonneuse, mais des virus-vaccins fixés dans leurs germes avec toutes leurs qualités propres, transportables, sans altération possible.

COMPTE RENDU SOMMAIRE DES EXPÉRIENCES FAITES A POUILLY-LE-FORT, PRÈS MELUN,

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