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DISCUSSION SUR LA VACCINATION CHARBONNEUSE

M. Blot : Je suis, comme tous mes collègues, émerveillé par le récit que vient de nous faire M. Pasteur de ses expériences si importantes et si fécondes en résultats; aussi je ne voudrais pas qu’aucun soupçon d’erreur puisse se glisser dans l’interprétation des faits. M. Pasteur vient de dire que la mort de la brebis qui, seule de tous les animaux vaccinés, succomba le 3 juin, pourrait être attribuée à la mort du fœtus qu’elle portait. Je prie mon éminent collègue de vouloir bien me dire dans quel état se trouvaient les membranes?

M. Pasteur (1 2) : Je n’ai pas ici le procès-verbal de l’autopsie, qui a été pratiquée, de cette brebis; le fœtus était comme macéré, et les vétérinaires commis à cet examen ont déclaré que sa mort devait remonter au minimum à dix jours, probablement à douze ou quinze jours. Je dois ajouter que nous prenions tous les jours la température des divers animaux en expériences; pendant qu’on les apportait sur la table où nous faisions ces observations, les animaux faisaient de violents et brusques mouvements. Aussi les vétérinaires pensent que le fœtus est mort à la suite d’une chute de la brebis sur la table.

M. Blot : Je ne vois là rien qui puisse faire expliquer la mort de la mère par la mort du fœtus. Au commencement de cette année, j ai soutenu devant 1 Académie cette thèse que la putréfaction d’un fœtus ne pouvait jamais se produire tant que les membranes restaient intactes; c’est là un fait d’observation constante, et c’est à ce titre que je me permets d insister. Aussi j’attache une grande valeur à l’expression dont vient de se servir M. Pasteur,

1. Bulletin de V Académie de médecine, séance du 14 juin 1881, 2e série, X, p. 787-795. Cette discussion eut lieu immédiatement après la lecture de la Communication précédente. — Ont pris part à la discussion dans cette séance : Blot, Pasteur, Depaul, Guéneau de Mussy et Colin.

2. Interventions de Pasteur dans cette discussion : Ibid., p. 787-795. (Notes de l’Édition .)

en parlant de l’état de ce fœtus; il était comme macéré, a-t-il déclaré. Aussi faut-il rejeter absolument l’opinion que cette brebis ait succombé par suite de la mort de son agneau.

Plusieurs membres : Mais cela n’est qu’un épisode sans importance dans cette expérience.

M. Pasteur : Il ne présentait en tout cas aucune trace de putréfaction; ni organismes microscopiques, ni ptomaïnes n’ont pu passer dans la mère. Je ne doute pas que, dans la suite de ses recherches sur les ptomaïnes, M. Brouardel ne reconnaisse que ces alcaloïdes sont toujours le produit des décompositions, soit dans le canal intestinal pendant la vie, soit dans le cadavre après la mort, dues à la présence des microbes de la putréfaction. Je n’ai pas fait d’expériences directes, mais j’ai donné de ce que j’avance des preuves indirectes quand j’ai établi, le premier, dès 1863, que le sang, l’urine, etc., ne se putréfient jamais au contact de l’air pur (*).

Quoi qu’il en soit, et quand bien même la brebis, ce qui n’est pas, serait morte charbonneuse, nos expériences n’en seraient aucunement infirmées. A cette occasion, je dois déclarer que, si l’on m’avait prévenu que dans le troupeau mis à ma disposition se trouvait une brebis pleine, à terme, j’aurais refusé de la soumettre à une telle expérimentation, et les vaccinateurs, que je sache, ne s’exposent pas à vacciner une femme a la veille de ses couches. J’ai souvent, quant à moi, vacciné des brebis pleines, mais je n’oserais pas en vacciner qui fussent à terme, encore moins leur inoculer le virus charbonneux le plus virulent. La pratique décidera de ce qui est possible sur ce point.

M. Blot : Je n’ai qu’à m’applaudir d’avoir fourni à M. Pasteur l’occasion de signaler un point très important de la pratique vaccinale. Je ne voudrais pas qu’une petite inexactitude... notre regretté collègue, Malgaigne, aurait employé une autre expression... vienne se placer à côté du monument qu’il vient d’élever; mais je crois devoir rappeler que dès 1849, lorsque j’étais interne à la Maternité, j’ai fait de nombreuses expériences pour démontrer qu’il n’y avait aucun inconvénient à vacciner les femmes à terme. Il me semble que pour les animaux la chose n’offre pas plus de danger.

M. Pasteur : L’immunité ne dure pas aussi longtemps que pour la mère.

M. Bossignol pourra répondre à M. Blot sur le point de savoir si,

1- Voir, p. 165-171, tome II des Œuvres de Pasteur : Examen du rôle attribué au gaz oxygène atmosphérique dans la destruction des matières animales et végétales après la mort. (Note de l’Édition.)

MALADIES VIRULENTES

chez les animaux, la mort du fœtus peut entraîner la mort de la mère. Je suis incompétent.

Parmi les indications de notre programme, il en est qui ne doivent se réaliser que dans un an; je suis absolument certain qu’on les verra se confirmer, tant sont nombreux et confirmatifs les faits expérimentaux sur lesquels j’appuie ma prévision.

Quant au vétérinaire, qui a le louable désir de se faire vacciner contre le charbon, l’Académie retiendra l’importance de ce fait. Je déclare que je. n’aurais aucun scrupule à lui en fournir le moyen; je me vaccinerais moi-même, pour peu que la contradiction voulût me pousser à bout.

Dans ces derniers temps nous avons vacciné des singes, afin de nous servir d’un animal plus voisin de l’homme, et nous avons obtenu des résultats très satisfaisants.

Je voudrais que vous fussiez tous en ce moment au courant d’une Communication que j’ai faite, il y a quelque temps, à l’Institut^), et que j’ai eu le très vif regret de ne pouvoir faire devant cette Académie. (En présence des attaques peu scientifiques et constamment renouvelées de deux de ses membres (2), je m’étais imposé l’obligation de ne plus assister à vos séances.) Vous sauriez comment on peut préparer les différents vaccins du charbon et du choléra des poules, comment on peut aller de la virulence minimum jusqu’à une virulence tuant 100 pour 100, en passant par tous les intermédiaires. Vous sauriez que chacun de nos microbes charbonneux atténué constitue, pour le microbe supérieur, un vaccin, c’est-à-dire un virus propre à donner une maladie plus bénigne; c’est pourquoi, dans nos expériences, nous avons d’abord employé un vaccin tuant le cobaye et non le mouton, puis un virus tuant 50 pour 100 des moutons, et enfin le vaccin le plus virulent, celui qui en tue 100 pour 100; le premier a vacciné pour le second, et le second pour le troisième.

Puisque j’ai la parole, je ferai encore remarquer combien les conditions dans lesquelles nos expériences ont été faites modifient profondément l’idée scientifique qu’on se fait habituellement du vaccin. Vous paraissez ne pas saisir, et j’en avais déjà été frappé autrefois, ce que j’ai appelé : vaccination au maximum. Les vaccinateurs oseraient-ils faire, avec du vaccin humain, des tentatives analogues à celles que nous avons faites? Tout à l’heure je disais à MM. Depaul et Blot : Ne seriez-vous pas imprudents de vacciner une femme la veille de ses couches, [surtout] si son fœtus était mort dans la matrice depuis quel-

1. Voir, p. 343-345 du présent volume : Le vaccin du charbon.

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