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RAPPORT DE M. DE SENARMONT SUR LES TRAVAUX DE CRISTALLOGRAPHIE DE PASTEUR
Ce Rapport, rédigé par Senarmont à l’occasion de la candidature de Pasteur à la place vacante dans la Section de minéralogie et géologie de V Académie des sciences (mars 1857), n’a pas été publié. René Vallery-Radot dans « La Vie de Pasteur » en a donné des extraits. L’original n’existe plus dans les Archives de V Institut de France. Une copie en a été faite par Mm‘ Pasteur. C’est cette « copie textuelle du Rapport de M. de Senarmont », ainsi que le certifie Pasteur lui-même, que nous donnons ici.
Nous AVONS TENU A TERMINER LES « ŒUVRES DE PASTEUR » PAR CES PAGES QUE PASTEUR AIMAIT PARTICULIÈREMENT. Il LES RELISAIT SOUVENT A LA FIN DE SA VIE. C’EST QUE SES TRAVAUX DE CRISTALLOGRAPHIE LUI TENAIENT PARTICULIÈREMENT A CŒUR. ILS FURENT LE PREMIER ANNEAU DE LA CHAÎNE QUI VA DE LA DISSYMÉTRIE MOLÉCULAIRE A LA PROPHYLAXIE DE LA RAGE.
(Note de l’Édition.)
22 février 1857.
Les travaux de M. Pasteur sont si connus de l’Académie; ils ont été déjà tant de fois exposés devant elle qu’il est inutile aujourd hui d analyser chacun des mémoires dans lesquels il a consigné 1 enchaînement progressif de ses idées et de ses découvertes. Il conviendra mieux sans doute de rappeler brièvement les faits généraux et les lois qui les résument et les dominent.
Ces lois ont découvert des horizons nouveaux à toutes les sciences qui ont pour but ou pour moyen une étude approfondie de la structure moléculaire des corps et les rapports intimes de cette structure avec toutes leurs propriétés essentielles.
M. Pasteur s’est proposé en effet de chercher quelles relations nécessaires doivent exister entre l’un des caractères extérieurs des cristaux les mieux définis, la forme géométrique, et quelques-unes de leurs propriétés spécifiques essentielles, la composition chimique par exemple et l’organisation intérieure manifestée par certains phénomènes optiques. Les travaux d Haüy ont, comme on sait, posé sur une découverte de ce genre l’une des bases de la minéralogie. Sa vie scientifique tout entière a été consacrée à développer cette grande loi :
« Que la forme cristalline suffit à définir, en les séparant de tous les autres, certains groupes naturels de minéraux qu on doit regarder comme les véritables espèces. »
Les progrès modernes de la chimie ont montré qu il fallait plutôt comparer ces groupes à des genres ; mais n ont au fond porté aucune atteinte à la loi fondamentale. Cette invasion de la géométrie dans les sciences minéralogiques, due au génie pénétrant de Haüy, était une première conquête; c’est à M. Mitscherlich qu’on doit de l’avoir complétée et rectifiée. Cherchant à son tour quelques relations entre la composition chimique et la forme, il résolut un cas particulier de ce grand problème.
Possédant toutes les ressources de la chimie et de la cristallographie, opérant par synthèse sur des composés artificiels qu il pouvait multipliei et varier à volonté, il a prouvé cette double proposition réciproque : « Que presque toujours 1 identité de composition atomique et 1 identité de foi me cristallographique étaient connexes comme 1 effet et la cause », de soi te que le chimiste et le minéralogiste avaient le plus souvent droit de conclure de l’identité de forme à l’identité de composition atomique et de l’identité de composition à l’identité de forme.
Cette loi générale est aujourd’hui avec la découverte de Haüy la pierre angulaire de tout l’édifice minéralogique, elle semble pourtant sujette à de nombreuses exceptions. M. Mitscherlich lui-même a fait connaître la première lorsqu’il a signalé ce fait, en apparence contradictoire, qu’un même corps simple pouvait présenter des formes cristallines incompatibles.
Or, il ne saurait y avoir d’exception, encore moins de contradiction dans les lois de la nature, et ce que nous appelons ainsi n’est qu’une intervention inattendue des forces que nous ne connaissons pas encore dans les phénomènes régis par celles dont nous avons déjà entrevu les effets. C est un démenti donné par 1 expérience a des généralisations prématurées.
Là en était arrivée l’étude expérimentale de ces questions difficiles, quand M. Pasteur les a abordées à son tour.
M. Mitscherlich avait considéré ou des corps pareils par leur forme, différents par leur nature, ou des corps spécifiquement identiques et cristallographiquement dissemblables. M. Pasteur a trouvé un sujet d’études absolument neuf dans toutes les propriétés qui semblent attachées à l’hémiédrie cristalline.
Depuis longtemps M. Weiss avait fait voir l’importance et la généralité de cette disposition géométrique regardée par Haüy comme une exception presque accidentelle; depuis longtemps aussi, Haüy lui-même avait reconnu qu elle semblait avoir certaines relations avec les propriétés pyroélectriques; et dès 1820 M. Ilerschel avait montré qu’à la structure plagièdre gauche ou droite du quartz correspondaient ces propriétés optiques lévogyres ou dextrogyres .
Mais ces rapprochements ingénieux trop indéterminés dans leurs vagues généralités étaient longtemps demeurés stériles. M. Pasteur exécute d’abord de longues et minutieuses recherches cristallographiques qui lui permettent de circonscrire nettement les circonstances conditionnelles toutes spéciales, et jusqu’alors absolument ignorées, qui rattachent à une propriété optique mesurable, au pouvoir rotatoire moléculaire, et par conséquent à la structure interne des corps, les particularités géométriques de leur enveloppe cristalline.
Armé alors du double mode d investigation dont il vient de découvrir les lois, il constate un fait absolument inattendu : 1 existence de certains corps chimiquement identiques et pourtant différents, puisque 1 un et l’autre caractère optique et cristallographique attestent également un arrangement moléculaire symétriquement inverse.
Par une induction toute rationnelle il conclut de l’existence même de ces corps que, dans tous les phénomènes où il parviendra à les faire intervenir.il lui sera possible de distinguer la part, toute chimique, qui revient à la nature même des molécules, puisqu’elle doit rester la même des deux côtés; et la part, toute mécanique, qui revient au contraire à leur arrangement, puisque, des deux côtés, elle doit être absolument opposée.
Les mêmes principes d’induction lui servent à prévoir et à déterminer à 1 avance à quelles substances toutes spéciales il devra associer par combinaison les corps singuliers dont il a démontré I existence, tantôt pour laisser subsister, en même temps que l’identité chimique, l’apposition d’arrangement moléculaire et les particularités optiques et géométriques qui la caractérisent, tantôt pour faire subir à toutes les propriétés à la fois une transformation complète en modifiant du même coup et la composition chimique et la structure intérieure.
toutes ces déductions logiques, non seulement M. Pasteur les a tirées de ses recherches cristallographiques, mais il a su partout et toujours les assurer
MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTERAIRES
par autant d’épreuves expérimentales décisives. Il a su s élever continuellement et avec un égal succès. de la conception théorique qui imagine a l’expérience qui démontre, et de la démonstration même à de nouvelles vues spéculatives ; de sorte que l’induction logique et l’observation matérielle se servent, tour à tour et par un enchaînement continu, de corollaires et de vérification. -
Ce système de faits, prévus et en même temps réalisés, constitue aujourd’hui toute une doctrine où le raisonnement et l’expérience, toujours solidaires, se prêtent un ferme et constant appui; une doctrine qui possède le premier, l’unique caractère cl’une véritable théorie physique puisqu elle enseigne à chaque expérimentateur à prévoir, à combiner à 1 avance, a 1 aide d’un petit nombre de caractères cristallographiques, les particularités des phénomènes qu il va faire naître et a créer à volonté entre des corps chimiquement identiques des similitudes ou des dissemblances préméditées.
Les découvertes de INI. Pasteur ont en effet reçu aujourd hui tous les genres de consécration. Elles ont été partout répétées, vérifiées, commentées, étendues par des observations nouvelles qui leur sont étrangères et qui les généralisent chaque jour. Aucune épreuve ne leur a manqué, pas même celles de la négation et d’un débat contradictoire où M. Pasteur n’a pas eu besoin d’intervenir pour faire triompher la vérité.
Les recherches de M. Pasteur ont exigé un nombre immense d’expériences synthétiques et de déterminations chimiques, optiques, cristallographiques. Elles ont été faites sur des cristaux artificiels. Il en sera toujours ainsi, chaque fois qu’il s’agira de découvrir des rapports généraux entre la composition, la forme et la structure. Les composés minéraux se prêtent mal aux expériences nécessaires pour nous éclairer sur leurs propriétés chimiques et sur les lois mêmes de leur cristallisation. Ils sont trop rebelles à nos réactifs. L’observateur est obligé de chercher ailleurs des matériaux plus dociles : il lui faudrait accepter l’expérience toute laite, et il a besoin d’en combiner lui-même les conditions telles qu il les a conçues.
Mais les lois générales qui régissent la matière ne reconnaissent pas de limites entre le laboratoire du chimiste et le laboratoire de la nature. Devant elles disparaît toute distinction entre les produits naturels et ceux qu’il nous plaît d’appeler d’un autre nom. Nous pouvons donc sans crainte appliquer aux premiers les règles générales que les seconds nous ont laissé découvrir. Pour avoir été trouvée par l’analyse des sels, la loi des proportions multiples n’en domine pas moins toutes les combinaisons minérales; et la minéralogie est régie tout entière par cette autre grande loi de l'isomorphisme, encore bien qu’elle ait été uniquement fondée sur l’étude des phosphates, des arséniates, des sulfates, sortie du laboratoire et des mains de M. Mitscherlich.
Les découvertes si originales de M. Pasteur forment déjà dans la science un ensemble qui lui appartient tout entier. Elles prouvent qu’il est cloué au plus haut degré de la pénétration qui conçoit et imagine et de la sagacité patiente qui observe et vérifie. Ses idées en effet ne se sont pas développées, précisées, formulées en un jour; pour se constituer, il leur a iallu se heurter continuellement aux épreuves d’une longue expérimentation qui les a assurées ou redressées, étendues ou restreintes, qui souvent même les a complètement transformées. Telle est la marche des véritables inventeurs.
Livré à la spéculation abstraite, au vague des hypothèses a priori , l’esprit méconnaît la vérité ou est impuissant à la dégager de'l’erreur. Abandonnée au. se ul empirisme, l’observation passera à cété des phénomènes les plus délicats, insaisissables pour un œil non prévenu et que rien n’éclaire.
L’histoire même du problème résolu par M. Pasteur nous offrirait au besoin le double exemple de la vanité des théories exclusivement contemplatives lorsqu’il s’agit de choses aussi profondément cachées que la constitution moléculaire des corps, et de l’insuffisance de l’expérimentation pure abandonnée à elle-même et destituée de toute idée préconçue, de ces préjugés secrets, de ces convictions instinctives qui font la prescience des inventeurs.