XL
Quoy que fasse le ciel, je seray tousjours telle. On perd tans d'essayer à forcer mon vouloir; Tous les assauts des vens contre un roc n'ont pouvoir. Ma foy, c'est un rocher qui jamais ne chancelle.
J'ay juré saintement d'estre tousjours fldelle Sous l'empire d'Amour; je luy veux ftiire voir Que je puy pour ma foy mille morts recevoir, Car mourir pour sa foy c'est une chose belle.
Les faveurs, la grandeur, les biens, i'esloignrment, La rigueur des parens, leur courroux véhément De ce ferme vouloir ne me peuvent distraire.
L'or s'affine au fourneau, mon ame en est alnsy : Elle s'affine au feu d'ennuis et de soucy, Et paroist aux malheurs plus constante et plus claire.
41A DrVRBSBS AMOOnS.
CHANSON
Las ! que nous sommes misérables D*e8tre serves dessous les k>ix Des hommes légers et muaUes Vins que le feuillage des bois 1
Les pensers des hommes ressemble» i A Tair, aux vens et aux saisons, Et aux girouettes qui tremblent Inconstamment sur les maisons.
Leur amour est ferme et constante Comme la mer grosse de flots, Oui bruit, qui court, qui se tourmante, Et jamais n'arreste en repos.
Ce n'est que vent que de leur teste, De vent est leur entendement; Les Tents encor et la tempeste Ne vont point si légèrement.
Ces soupirs, qui sortent sans paine De leur estomach si souvent.
N'est-ce une preuve assez certaine Qu'au dedans ils n'ont que du vent?
Qui se fie en chose si vaine, Il serae sans espoir de fruit, 11 veut bastir dessus Tarene, Ou sur la glace d'une nuit.
Us font des dieux en leur pensée, Qui comme eux ont l'esprit léger, Se riant de là l'oy faussée Et de voir bien souvent changer.
Ceux qui peuvent mieux faire accroire Et sont menteurs plus asseurez, Eotr'eux sont eslevez en gloire, Et sont comme dieux adorez.
Car ils prennent pour grand' louange Quand on les estime inconstants ; Et disent que le tans se change.
Et que le sage suit le tans.
Mais, las 1 qui ne seroit éprise, Quand on ne sçait leurs fictions, Lors qu'avec si grande feintise Ils soupirent leurs passions?
De leur cœur sort une fournaise, Leurs yeux sont deux ruisseaux coulans, Ce n'est que feu, ce n'est que braise,
]llesme leurs propos sont brûians.
Mais cet ardent feu qui les tué Et rend leur esprit consommé, C'est un feu de paille menue, Aussi-tost esteint qu'allumé.
Et les torrens qu'on voit descendre Pour nostre douceur esmouvoir, Ce sont des appas à surprendre Celles qu'ils veulent décevoir.
Ainsi l'oiseleur au bocage Prend les oyseaux par ses chansons, Et le peschêur sur le rivage Tend ses fiiés pour les poissons.
Sommes-nous donc pas misérables D'estre serves dessous les lois Des hommes légers et muables Plus que le feuillage des bois'
COMPLAINTE
Quand je viens à penser à mon cruel malheur ' Et au point désastre de ma triste naissance, Je me sens si pressé d'angoisseuse douleur, Qu'il faut qu'en soupirant mille plaints je commancp. Je fens l'air de regrets, je despite les cieux,
.Tout forcené de rage; Et les torrens de pleurs, que desbordent mes yeux,
Me noyent le visage.
Désolé que je suis, à quoy puis-je aspirer? Où faut-il que je tourne? Helas! que dois-je faire, Si je ne connoy rien qui me fasse espérer Et si je ne voy rien qui ne me soit contraire? Tout objet me desplaist, toute chose me nuit :
Le ciel, l'air et la terre, La chaleur et le froid, la lumière et la nuil,
A l'envy me font guerre.
Si j'ay quelque plaisir, c'est, helas 1 seulement Quand j'invoque la mort duisante à mon oppresse, Pour luy faire pitié je luy dy mon tounnent, Et le mal importun qui jamais ne me laisse. Mais j'ay beau raconter ce qui me fuit douloir
A cette inexorable; Car, helas 1 je ne puis, je ne puis l'csinouvoir
A m'estre favorable.
Lors que je la requiers de finir mon esmoy, Elle ferme l'oreille à ma juste prière;
4i8 DIVERSES AMOOBft.
Si j'en veux approcher, reculer je la voy; Si je vay au devant, elle fuit en arrière, Et dit que c'est en vain que d'elle je pretens
Secours en mon dommage; Car les dieux, qui ne sont de met malheurs contens.
M'en gardent davantage.
Ils veulent que je vive, aAn de faire voir Toute l'ire du ciel dans un homme assemblée. Et tout ce que l'enfer dedans soy peut avoir Pour tourmenter une ame et la rendre troublée; Car l'étemelle nuit ne couve point d'horreur.
De tourmens et de fiâmes^ De pleurs, de peurs, de morts, de remords» de fureur
Qui ne loge en mon ame.
Je ne sçay qui je suist je ne me conooy point, Sinon que pour un homme où tout malheur abonde. Las! je me sens réduit à un si piteux point, Que, me faschant de moy, je fiische tout le monde. Et ce qui plus me trouble et me fait blasphémer
Nature et la fortune, C'est que je ne sçauroy seulement exprimer
L'ennuy qui m'importune.
11 faut que je le couvre et l'estouffe an dedans, Pour pe le pouvoir pas asseï tristement plaindre, Dont je viens à sentir mille charbons ardans. Que larmes et soupirs n'ont puissanoe d'estaindre ; Seulement je me plais, me mettant é penser
Que tel est mon martire.
Que, quand le ciel voudroit plus fort se couiroucer,
le ne puis avoir pire.
S'il advient quelquefois qu'outre ma volonté Du logis où je suis j'abandonne la porte, Je chancelle à tous pas d'un et d'autre costé, Tant l'excez du malheur hors de moy me transporte; Je ne parle à personne et chemine incertain,
Gomme il plaist à ma rage ; Si quelqu'un me rencontre, il me prend lout soudain
Pour un mauvais présage.
Bien que je sois comblé de toute affliction. Et qu»mon juste dueil par le tans ne s'appaise, Mes amis seulement n'en ont compassion, *
Et semble qu'en mon mal tout le monde se plaise ; Blesme aux plus durs assauts de ma calamité,
J'entr*oy comme un murmure De ceux qui vont disant que j'ay bien mérité
Le tourment que j'endure*
DIVEjlSES AMOURS. 4i9
C'est trop, c'est trop languy» sans espoir de secowvi Pour finir ma douleur il faut que je me tuê ; Je veux haster la fin de mes malheureux jours, M'outreperçaAt le cœur d'une lame pointue* Mais, helas ! je ne sçay si par ce doux trespas
J'auray banny mes paines, Et erains de les porter (maudite ombre) là-bas Toujours plus inhumaines.
C'est assez, ma complainte, il est tans de cesser Et d'arrester le cours de ton.dueil Iarmoyable< Mais en m'abandonnant, où te puis-je addresser, S'il ne s'en trouve un seul tant que moy misérable? Va donc où tu voudras, et me laisse endurer
La douleur qui m'affoUe; Aussi bien c'est en vain que je veux espérer Que ton chant me console.