‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 112 sur 155 · METAMORPHOSES · texte numérisé non relu

METAMORPHOSES

Mon pront et peu sage penser, Qui peut haut et bas s'élancer.

Et se feint cent formes nouvelles, Un jour, fantastique et léger.

En rose voulut me changer, Doyne des fleurettes plus belles;

Croyant que la jeune beauté, Oui rend mes jours sans liberté, l'ourroit sur moy jetter la veuë, Et de ses doigts victorieux Me poser au sein glorieux, Le séjour du dieu qui me tué

BERGERIES. 43f

Espoir trompeur, tu m'as deceu !

Si grand prix je n'ay point receu ; Car sa rigueur, qui me fait gueirp, jNe m'a d'un regard consolé, Mais d*un pied cruel m'a foulé, Gomme un ver rampant sur la tcrrr.

Depuis, quand la vive clarté Du ciel, aux plus grands jours d'p<ité, De chaud et de soif nous martyre, La voyant languir foiblement, 11 me change aussi prontement ,

Aux moites soupirs de Zephyre.

L'évenlant d'un air adouci, Tesperoy de pouvoir aussi Tempérer mes fiâmes cruelles, Baiser ses yeux, mes ennemis, Et du sein, qui ne m'est permis, Refraichir les pommes jumelles.

Mais tousjours contraire à mes vœux, Dés que ses plus tendres cheveux S'émeurent sous ma douce haleine.

Et que ma fraischeur la toucha, Toute en se» liabits se cacha, Trompant mon attente et ma peine.

En rosée il me change après.

En ombre et en brouillas espés, Que Phebus des vapeurs eslevc :

Ombre pour la suivre en tous lieux, Brouillas pour couvrir ses beaux yeux.

fiumeur pour arroser sa grève.

Mais cet art peu me secourut, Car, dés que le feu m'apparut, Dont mon arae est toute embrasée.

L'ombre à sa clarté se perdit, Le brouillas pronte elle ffMnlil, F.t sécha l'humide rosée.

Lycaste et Philemou qu'un seul trait a blessez. Et qui n'ont leurs pareils en amour pure et sainte, 0 céleste Venus! te consacrent en crainte. Avec des myrthes verts, ces lys entrelacez.

Favorise leurs vœux, à toy seul adressez, FUy que leur claire ardeur ne soit jamais esteinle Et que leur pure foy chasse au loin toute feinte,

440 * BKRGVniES,

llendant par sa blancheur tes beaux lys effacez.

Ainsi qu'un seul iilet ces fleurettes assemble, Qu'un seul nœu pour tousjours lace leurs cœursensémblf», Et qu'aucun accident ne le puisse trancher.

Fay qu'un mesnne vouloir règne en leur fantaisie. Qu'ils n'espreuvent jamais que c'est que jalousie, Et l'envieuse dent ne les puisse toucher.

DIALOGUE

— Berger, quelle advanture estrange D'ennuis fraischement t'a privé?

— Amoiir est cause en moy d'un chanj^e, Dont tant de bien m'est arrivé.

— Quel succez assez favorable Pou voit t'exempter de soucy?

— Aimer d^amour ferme et durable En lien qu'on m'aimast tout ainsi.

— La gloire, où ton esprit se fonde, Est-elle pour long-tans durer?

— Si rien de ferme est en ce monde, Je m'en dois ton^'ours asseurer.

— Si ta maistresse estoit volage, Ton mal seroit-il véhément?

— Las ! changez ce triste langage, Je meurs en l'oyant seulement.

— Qui sçait si quelque autre plus belle Pourroit ton cœur faire changer?

— Je n'ay point de cœur que pour elle, Et d'autre je ne puis juger.

— Feins un peu que dedans ton ame Se loge une autre affection.

— Pour Dieu qu'en vous servant, madame. Je n'use point de fiction.

— Dy vray, l'amour qui le surmonte v Est-il si plein de fermeté ?

^ Qui vous en deut mieux rendre conte Que vostre admirable beauté?

— Quelquefois j'en prends asseurance.

D'autres fois j'en doute bien fort.

— L'heur favorable à ma constance En ce seul point me fait grand tort.

DAISER '

Fay que je vive, ô ma seule déesse !

Fay que je vive et change ma tristesse

En plaisir ^Tacieux; Change ma mort en iminorlelie vie, Ht fay, mon cœur, que mon aine ravie

S'envole entre les dieux.

Fay que je vive et fay qu'à la mesine heuro. Baissant les yeux, entre tes bras je meure,

Languissant doucement :

Pois qu'aussi-tost doucement je revive, Pour amortir la flamme ardante et vive

Qui me va consumant.

Fay que mon ame à la tienne s'assemble, Range nos cœurs et nos esprits ensemble

Sous une mesme loy ; Qu'A mon désir ton désir se rapporte; Vy dedans moy, comme en la mesme sorlo

Je vivray dedans toy.

Ne me défends ny le sein ny la bouche; Permets, mon cœur, qu'à mon gré je les touche

Et baise incessamment, Fit ces beaux yeux où l'amour se retire ; Car tu n'as rien qui tien se puisse dire,

M moy pareillement :

Mes yeux sont tiens, des tiens je suis le malstre ; Mon cœur est tien, le tien à moy doit estre,

Amour l'entend ainsi ; Tu es mon feu, je dois estre ta flamme, VA dois encor, puisque je suis ton ame,

F^tre la mienne aussi.

Embrasse-moy d'une longue embras-^ée.

Ma bouche soit de la tienne pi-essée,

Suçans également De nos amours les faveurs plus mignardes, F.t qu'en ces jeux nos langues frétillardes

S'estreignent mollement.

Au paradis de tes lèvres décloses, Je vay cueillant de mille et mille roses

Le miel délicieux ; Mon cœur s'y paist, sans qu'il se rassasie De la douceur d'une sainte ambrosie

Passant celle des cieux.

Je n'en puis plus, mon ame à demy folle En te baisant, par ma bouche s'en voile,

Dedans toy s' assemblant ; Mon cœur halette à petites secousses ; Bref, je me fons en c^ liesse« douces, Soupirant et tremblant,

M2 BERGKRIKS.

Quand je le baise, un gracieux Zephire, Un petit vent moite et doux qui soupire.

Va mon cœur éventant; Mais tant s'en faut qu'il esteigne ma flanif, Que la chaleur qui dévore mou nme

S'en augmente d'autant.

Ce ne sont point des baisers, ma migrtoniu*, Ce ne sont point des baisers que tu donne :

Ce sont de doux appas Faits de nectar, de sucre et de caneile, Afin de rendre une amour mutuelle

Vive après le trépas.

Ce sont moissons de l'Arabie Heureuse, Ce sont parfums qui font l'ame amoureuse

S'esjouyr en son feu ; C'est un doux air embausmé de fleurettes. Où comme oiseaux volent les amourettes,

Les plaisirs et le jeu.

Parmy les tleurs de ta bouche vermeille, Amour oiseau voile comme une abeille,

Amour plein de rigueur, (Jui est jaloux des douceurs de ta boudin ; Car, aussi tost qu'à tes lèvres je toucli ,

Il me pique le cœur.

Ah! mon Dieu, je me meurs ! il ne faut pius attendre De remède à ma inott, si tout soudainement, Phylis, je ne te voie un baiser seulement, Un baiser qui pourra de la mort me défendre.

Certes, je n'en puis plus, mon cœur; je le vay prendre ! Non feray, car je crains ton courroux véhément. Quoy? me faudra-t-il donc mourir cruellement. Près de ma guarison qu'un baiser me peut rendre?

Mais, las! je crains mon mal en pourchassant mon bien. Le d«y-je prendre ou non? Pour vray, je n'en s«;ny i ien. Mille débats confus agitent ma pensée.

Si je retarde plus, j'avance mon trespas : Je le prendray ! mais non, je ne le prendray pas, Car j'aime mieux mourir que vous voir courroucée.

STANCKS

S'il est vray, comme on ^t, que les plus lielles aines Meuvent les plus beaux corps et leur donnent pouvoir,

BERGERIES. iiô

Quelle ame est assez belle afin de vous mouvoir, Astres clairs, qui versez taift de célestes flammes?

Il pleut de vos regars une douceur extrême, Comblant les chastes cœurs d'aise et d*embrasement, (>ui fait croire qu'Amour, quittant le firmament Pour vous donner esprit, s'est fait esprit luy-mAme.

Beaux yeux, mes chers soleils, las ! par quelle aventure Faut-il que si souvent vos rais me soient celez? Ceux du commun soleil ne sont tant reculez, Et la nuict pour chacun si longuement ne dure.

Je suis vostre Phénix, ô lumière immortelle ! En cendre à vos rayons je me vay réduisant. Ainsi parloit Philon, baisant et rebaisant, Devôt, les yeux divins de Licaste la belle.

Page 1