‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 147 sur 155 · SONNETS SPIRITUELS · texte numérisé non relu

SONNETS SPIRITUELS

Depuis le triste point de ma fresle naissance, Et que dans le berceau, pleurant, je fu posé. Quel jour marqué de blanc m'a tant favorisé Que de l'ombre d'un bien j'aye eu la jouissance?

A peine estoient seichez les pleurs de mon enfance, Qu'au froid, au chaud, à l'eau, je me veis exposé, D'Amour, delà fortune et des grands maistrisé, Qui m'ont payé de vent pour tOute récompense.

J'en suis fable du monde, et mes vers disperse/ Sont les signes piteux des maux que j'ay passez, Quand tant de fiers tyi-ans ravageoyent mon courage.

Toy qui m'osies le joug et me fais respirer, 0 Seigneur! pour jamais vueille-moy retirer De la terre d'Egypte et d'un si dur servage.

Si la course annuelle en serpent retournée Devance un trait volant par le ciel emporté, Si la plus longue vie est moins qu'une journée, ^ Vne. heure, une minute, envers 1 éternité;

Que songes-tu, mon ame, en la terre enchaisnée? Quel appast tient ici ton désir arresté? Faveur, thresors, grandeurs, ne sont que vanité, Trompans des fols mortels la race infortunée.

ŒUVRE8 CHRE6TIENNES. 30d

l*uis que l'heur souverain ailleurs se doit chercher, Il faut de ces gluaux ton plumage arracher Et voiler dans le ciel d'une légère traicte.

Là se trouve le bien affranchi de souci, La foy, l'amour sans feinte et la beauté parfaicte Qu'à dos yeux, sans profit, tu vas cherchant ici.

Puis que le miel d'amour, si comblé d'amerlumc, N'altère plus mon cœur comme il fit autrefois; Puis que du monde faux je mesprise les lois, Monstruiis qu'un feu plus saint maintenant nous allunir.

Seigneur, d'un de tes doux je veux faire ma plume, Non encre de ton sang, mon papier de ta croix, Mon subject de ta gloire, et les chants de ma voix De ta mort, qui la mort étemelle consume.

Le feu de ton amour, dans mon ame eslanct', Soit la sainte fureur dont je seray poussé. Et non d'un Apollon l'ombrageuse folie.

Cet amour par la foy mon esprit ravira. Et, s'il te plaist. Seigneur, au ciel l'eleveru Tout vif, comme sainct Paul ou le prophf le Ùiv..

Le jour chasse le jour, comme un Ilot l'autre chasse. Le , temps léger s*envolle et nous va décevant, Misérables mortels, qui tramons en vivant Desseins dessus desseins, failace sur fallace.

Le cours de ce grand ciel, qui les astres embrasse, Fait que l'âge et le temps passent comme le vent; Et sans voir que la mort de près nous va suivant. En mille et mille eiTeurs nostre esprit s'entrelasse.

L'un, esclave des grands, meurt sans avoir vescu, L'autre de convoitise ou d'amour est vaincu; L'un est ambitieux, l'autre est chaud à la guei're.

Ainsi diversement les désirs sont poussez. Hais que sert tant de peine, ô mortels insensez? Il faut tous à la fin retourner à la terre.

Seigneur^ preste l'oreille aux soupirs douloureux l)'un pécheur, qui sans toy de tout bien se desfie ; Que ton iiguste mort son péché justifie, Et Peleve par grâce au lieu des bien«heureux4

S04 ŒUVRES CHRE8TIENNB8.

Loin, loin, bien loin de moy, venin trop dangereux De ce troupeau vanteur, qui tout en soy se fie I Leur audace, 6 Seigneur ! sans fin te crucifie, Avec plus de mespris que les juifs rigoureux.

Sainct Pierre, avant ta prise, ainsi fier de soy-mesiue, S'offre à mourir pour toy, brusle en ardeur extrême. Puis au moindre péril tout autre il se fait voir;

Et pour une servante il renonça son Haistre. Cet exemple, ô Seigneur I assez nous fait cognoistre Combien sans ton secours foible est nostre pouvoir > .

yi

Chargé de maladie et plus de mon offance, 0 Seigneur ! tu me vois dans un lict périssant ; Ma vigueur diminue, et ma douleur croissant * Fait chacun s'estonner de ma grand' patiance.

Continue, ô mon Dieu 1 donne-moy la puissance De supporter ce mal, qui le corps va forçant, Et fay que mon esprit soit tousjours bénissant. Au plus fort des douleurs, ta gloire et ta clemance.

Donne de l'eau. Seigneur, à mes yeux espuisez, Pour rendre avec mes pleurs mes péchez arrosez, Et les lave en ton sang avant que je trespasse.

Je ne demande point d» vivre plus long-tans. Du monde et de ses jeux mes désirs sont contans ; Assez j'auray vescu si je meurs en ta grâce *.

Sur des abysmes creux les fondemens poser De la terre pesante, immobile et féconde. Semer d'astres le ciel, d'un mot créer le monde, La mer, les vens, la foudre à son gré maislriser,

De contrarietez tant d'accords composer,

i Imité d'un sonnet italien qui commence par cette sirop lie :

Corne, Dio, dir poiro di peter »oIo, Senxa b g^iia tua, ch* afTrena e sproiia, Acquislarmi la su palma et corona.

S'a mia vergogna ad ï mia morte volo?

- tiiiité d*un sonnet italien qui débute par ces vers :

Garco già d'anni e più di colpe grave, Signor, giace il tuo servo, e 1 doppio incarco M due morte lo sUda, e d'ambe el varco, Si vede giunto, onde sospira e pave.

ŒUVBES CUKËSTIENKËS. SU5

La maliere difforme oiiier de forme ronde, Et par ta prévoyance, en merveilles profonde, Voir tout, conduire tout, et de tout disposer,

Seigneur, c'est peu de chose à ta majesté haute; Mais que toy, créateur, il t'ait pieu pouç la faute De ceux qui t'ofifensoyent en croix astre pendu,

Jusqu'à si haut secret rhon vol ne peut s'estendre ; Les anges ny le ciel ne le sçauroyent comprendre ; Apprens-le-nous, Seigneur, qui l'as seul entendu * I

Si mes ans les plus beaux, helas! trop mal perdus Au volage appétit d'amour et d'une dame, Vlein de chaude espérance et d'amoureuse flame, A ta gloire, ô Seigneur ! eussent esté i*endus ;

Mes soupirs et m^ cris ne seroyent entendus Maintenant, que trop tard le repentir m'entame, Et ces vers, messagers de l'erreur de mon ame, Seroyent en ton honneur çà et là respandus.

Au moins puis qu'à la fin sorti de servitude. Je cognoy ma sottise et leur ingratitude, Parfais en moy, Seignetir, ce qu'as bien commencé.

Ta bonté pour jamais de leurs fers me délivre, Et le reste des ans que tu me feras vivre. En si stérile champ ne soit ensemencé '.

Voyant tant de grands flots et de vents s'eslever Pour submerger ma barque errante el passagère, Eiissé-je, ô souverain ! comme le second père. Au naufrage du monde, une arche à me sauver!

Peussé-je à mon besoin ta clémence esprouver Et, comme les Hébreux en la terre estrangere.

Traduction d'un sonnet ilaliea qui commence par ces nioU ; 1 ocar sovra gl' »bts$i i fondamenli

Traduit ou imité d'un sonnet italien qui débute par celte strophe

Se di quei di, cLe vanneggiando ho speso Dielro a false speranze e ciecoaidoru Di donna e di signor, che'l niegho e'J fioK ui lor s nau eolto uiutihnpiiic a iiri>fsn ..i<.

lor S han eolto uiuUUncnte a preso, etc..

^OG ŒUVRES CIIUËSTIEN.MiiS.

Passer la mer à sec d'une phnte légère, Puis ail pals promis par ta grâce arriver!

On que mon cœur tremblant, que Torage espouvante, Sentist comme sainct Pierre au fort de la tourmante. Quand sa foy deslailloit, de ta main le secours!

Ta bonté par le tans n'est en rien plus petite; Sauve di^nc par ta grâce un qui moins le mérite. Et qui durant ses maux n'a qu'à toy son recours.

Tourne un peu devers moy ton regard pitoyable, Soleil, père de vie, en qui seul je m'attans; Sers de guide à mes sens esgarez et flottans Par les bancs périlleux du monde misérable.

Purge et guari mon ame, bêlas I presque incurable I Prive mon cœur troublé de désirs inconstans Et d'espoirs enchanteurs, qui m'ont faict si long-tans Battre l'air, peindre en l'onde et fonder sur le sable.

Je cognoy bien ma faute et la vay maudissant; Mais pour m'en garentir je me trouve impuissant, Le monde en ses erreurs trop encore m'enserre.

Si l'esprit quelquefois veut s'eslever aux cieux, Tousjours derrière moy je retourne les yeux, Gomme la femme à Lot ayant quitté sa terre.

Uelasl si tu prens garde aux erreurs que j'ay faites. Je radvooê, ô Seigneur! mon martyre est bien doux; Hais si le sang de Christ a satisfaict pour nous, Tu décoches sur moy trop d'ardentes sageltes.

Que me demandes-tu? mes amyres imparfaites. Au lieu de t'adoucir, aigriront ton courroux; Sois-moy donc pitoyable, ô Dieu ! père de tous, Car où pourray^je aller si plus tu me rejettes?

D'esprit triste et confus, de misère accablé. En horreur à moy-mesmer angoisseux et troublé, Je me jette à tes pies; soy-moy doux et propice !

Ne tourne point les yeux sur mes actes pervers. Ou si tu les veux voir, voy-les teints et couvers Du beau sang de ton Fils, ma grâce et ma justice '.

* Traduit d'un sonnet italien de Nohn, que nous avons cité dans la pré* face do ce volume.

ŒUVRES CUBESTlE.NKEb. ^07

La vie est une fleur esptoeuse et poignante, Belle au lever du jour, seiche en son occident ; C'est moins que de la neige en Testé plus ardent, Cest une nef rompue au fort de la tourmente.

L'heur du monde n'est rien qu'une roue inconstanle, D'un labeur étemel montant et descendant ; Honneur, plaisir, profict, les esprits desbordant, Tout est voit, songe et nue et folie évidente.

Las ! c'est dont je me plains, moy qui voy commencer lia teste à se mesler, et mes jours se passer, Dont j'ay mis les plus beaux et ces vaines fumées ;.

Et le fruict que je cueille, en que je voy sortir Des heures de ma vie, helas ! si mal semées, C'est honte, ennuy, regret, dommage et repentii\

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Si j'ay moins de pouvoir, plus j'ay de cognoissance. Si ma vie est un but immobile aux malheurs. Si mon feu se nonrrist dans les flots de mes pleurs, Si la An d'un travail d'un autre est la naissance,

h'i rien qu'en des tombeaux nuict et jour je ne pense, ri je n'aime que l'ombre et les noires couleurs, Si le jour me dcsplaist, si mes fieres douleurs Au repoë de la nuict croissenMeur violence.

Si sans sçavoir pourquoy je ne fais que pleui'er. Si du monde inconstant Ton ne peut s'asseurer, Si c'est un océan de misère et de peines.

Si je n'espère ailleurs ny salut ny secours, Omortl n'arreste plus, romps le fil de mes jours. Et meurtris quant et moy tant de morts inhumaines!

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