XI
Quand quelquefois je pense au vol de ceste vie, Et que nos plus beaux jours plus vistement s'en vont, Comme neige au soleil mes esprits se desfont, Et de mon cœur troublé toute joye est ravie.
0 désirs ! qui teniez ma jeunesse asservie, Semant devant le temps des rides sur mon front. Ma nef par vos fureurs ne sera mise à fond; Je voy la rive proche où le ciel me cohvie.
Mais pourquoy, las! plustost ne me suis^je advisé
506 U:UVRES GIIRESTIKNNES.
Que le bien de ce inonde el l'honneur plus prisé, N'eslqu'un songe, un fantosme, une ombre, un vain nuage
Telle erreur si long-tans ne in'eust pas arreslé, Comme un second Narcis, amoureux de l'ombrage, Au lieu du bien parfaict et de la vérité.
De foy, d'espoir, d'amour et de douleur comblée, Celle que les pécheurs doivent tous imiter, 0 Seigneur ! vint ce jour à tes pies se jelter. Peu craignant le raespris dé toute une assemblée.
Ses yeux, sources de feu, d'où l'Amour à Temblée Souloit dedans les cœurs tant de traits blueter, Changez en source d'eau, ne font que dégoûter L'amertume et l'ennuy de son ame troublée.
De ses pleurs, ô Seigneur ! tes pies elle arrosa. Les parfuma d'odeurs, les seicha, les baisa, De sa nouvelle amour monstrant la véhémence.
0 bien-heureuse femme ! ô Dieu tousjours clemeiil ! 0 pleur! ô cœur heureux! qui n'eut pas seulement Pardon de son erreur, mais en eut recompense *.
Quand le Verbe éternel, par qui tout est formé, Eut enduré la mort poift* nous donner la vie, . Trois disciples secrets, pleins d'amour infinie. Dedans un monument ont son corps enfermé*
Mais avecques ce corps de ton fils bien-aimc Fut enterré ton cœur, ô dolehte Marie ! De tes yeux ruisselans la splendeur fut tarie, Et de mille couteaux ton esprit entamé.
Le ciel, les elemens alors tous se troublèrent. De ce grand univers les fondemens tremblèrent, Et le soleil luisant esteignit son flambeau.
0 secret que les sens ne sçauroient blea«ntendre! Celuy qui comprend tout, et ne se peut comprendre, Est clos pour nos peschez dans un petit tombeau !
* Traduit ou imité d'ua sonaet italien qui débute par ces vers :
Da speme, da dolor, da viva fede Mussa colei( al cui bel nome honore liend' oggi il raondo, venne al suo signot c, €(i' etemamciite il fulio rage e vede.
(KUVAK& GH1IESTI8MIES. S09
xvn
Quand, miroir de moy-mesme, en moy je me regarde, Je voy comme le tans m'est sans fruicl escoulé, Tandis que, de jeunesse et d'amour affolé, Ce monde en ses destours m'amuse et me retarde.
La beauté de mes ans, comme un songe fuyarde, Me laisse en s'envolant le poil entremeslé, Le teint pal le et flestri, le cœur triste et gelé. Qui pour tous beaux pensers la repentance garde.
Me trouvant si changé, je dy morne et conûis : Tu n'es plus, ô chetif 1 ce qu'autrefois tu Ais, Voy ta nuict qui s'approche et pense à la retraite !
R'acquiers le tans perdu, doublement travailLint, Comme le voyageur trop tard se resveillant daigne en doublant le pas la perte qu'il a faito.
Je regrette en pleurant les jours mal employez A suivre une beauté passagère et muable. Sans ni'eslever au ciel et laisser mémorable Maint haut et digne exemple aux esprits desvoyez.
Toi qui dans ton pur sang nos raesfaits as noyez, Juge doux, bénin père et sauveur pitoyable, LasI relevé, ô Seigneur! un pécheur misérable, Par qui ces vrais soupirs au ciel sont envoyez.
Si ma folle jeunesse a couru mainte année Les fortunes d'amour, d'espoir abandonnée, Qu'au port, en doux repos, j'accomplisse mes jours,
Que je meure en moy-mesrae, à fin qu'en toy je vive. Que j'a)}horre le monde et que, par ton secours, La prison soit brisée où mon ame est captive.
ODE
Arrière, ô fureur insensée!
Jadis si forte en ma pensée, .
Quand d'amour j'estois allumé :
Rempli d'une flamme plus sainte, Je sens maintenant toute estainte L'ardeur qui m'a tant consumé.
C'est trop, c'est trop versé de larmes. C'est trop chanté d'amours et d'annes,
510 ŒUVRES CHRBSTIENNES.
C'est trop semé ses cris au vent, C'est trop, plein de jeunesse folle, Perdre tans, labeurs et parolle.
Pour le corps Fombrage suivant.
Seigneur, change et monte ma lyre, Afin qu'au lieu du vain martyre Qui se paist des cœurs ocieux.
Elle ravisse les oreilles, Resonnant tes hautes merveilles.
Quand de rien tu formas les deux.
0 Père! à toy seul je m'adresse, Pécheur qui prens la hardiesse D'élever le regard si haut; Et, te descouvrant mon offence, J'invoque, en pleurant, ta clémence Pour me purger de tout defiiut.
Si je suis tout noirci de vice.
Tu peux m'appliquer ta justice.
Comme j'en ay parfaicte foy ; Si je ne suis que pourriture, Pourtant je suis ta créature, Qui ne veux m'adresser qu'à toy.
Fay moy voir ton œil pitoyable, Et, bien que je sois misérable, Monstre-toy gracieux et doux; Ne me chastie en ta colère :
Car, helas! si tu le veux faire.
Qui pourra porter ton courroux?
Le ciel, qui toute chose embrasse, Fuiroit tremblant devant ta face, S'il te cognoissoit irrité; Et des anges la troupe sainte N'oseroit paroistre, en la crainte De ta juste sévérité.
C'est toy, qui d'une main puissante Dardes la foudre punissante.
Et qui d'un clin d'œil seulement Fais tourner ceste masse ronde; La flamme, l'air, la terre et l'onde Sont serfe de ton commandement.
C'est toy qui n*as point de naissance, Triple personne en une essence.
Tout saint, tout bon, tout droitarier, Ton doigt ce grand univers range.
Et, bien que toute chose change, Tn demeures sans varier.
(EDVRËS CnRESHENNES. Ml
Ta parole est seule asseurée, Et quand plus n'aura de durée Du ciel l'assidu mouvement, Elle encor demeurera ferme, Comme n'ayant ny fin ny terme, Non plus que de commencement.
Seigneur, c'est sur ceste parole Que je m'asseure et me console Quand mon cœur se pasme d'efifroy; C'est elle qui me fortifie Et qui fait qu^ainsi je me fie En Christ, mon sauveur et mon roy.
Fondé sur chose si certaine, Auroy-je une espérance vaine?
N'auroy-je ce qu'ay désiré?
Mon attente est en ta clemance, Ta parole est mon asseurance :
Sçauroy-je mieux eslre asseuré?
C'est pourquoy desjà j'ose dire Que rien n'a pouvoir de me nuire.
Le péché, l'enfer ny la mort.
Ta bonté me doime courage; Qui peut m'asseurer davantage Qu'un Dieu si puissant et si fort?
Continue, ô Dieu! continue, Afin que ta force connue Soit tousjours mon seul argument, Délaissant les faulses louanges De mille et mille dieux estranges Que j'ay chantez trop follement.
Qu'en mes vers désormais j'efface Tant de traits, d'ardeurs et de glace; Qu'on ne m'entende plus vanter Les yeux d'une beauté mortelle, Qui, par quelque douce cautelle, Auroient sceu mes sens enchanter.
Je m'en repens, rouge de honte, Quand je mets quelquefois en conte Tant de propos que j'ay perdus, Tant de nuicts vainement passées, Tant et tant d'errantes pensées, Et de cris si mal entendus.
Ores troublé de jalousie, Ore ayant dans la fantaisie Quelque autre élancement nouveau, Selon que les vagues soudaines
5l2 ŒUVRES CHRESTIENNES.
De mille tempestes mondaines Âgltoyent mon foible cerveau.
La mer qui gronde et se courrousse.
Quand maint vent la pousse et repousse, ITêscume point en tant de flots, Comme je portois dans la teste Duruit l'amoureuse tempeste D'orageux tourbillons enclos.
Soit qu'on veit la belle lumière, Ou soit que la nuict coustumiere A son tour se vinst présenter, Jamais ceste rage inhumaine Ne donnoit relasche à ma peine, Obstinée à me tourmenter.
liais quoy ? veux-je Taire revivre Tant de morts dont tu me délivre?
Veux'je me plaindre une autre fois?
Et par mes accens lamentables Tascher à rendre pitoyables Les monts, les rochers et les bois?
Las ! non; mais, plein de repentance.
J'en veux perdre la souvenance, Et l'avoir tousjours ei> horreur.
0 Seigneur 1 à qui je m'adresse.
Ne soufl're, helas! que ma jeunesse Retombe plus en ceste erreur.
Un cœur net en moy renouvelle, Afin que plus je ne chancelle, • Suivant mon instinct vicieux; Et quelque chose que je face, Baille-moy pour guide ta grâce.
Qui m'adresse au chemin des cieux.
Fay que mon lut tousjours te sonne, Fay que mon doigt rien ne fredonne Que tes œuvres grans et parfaicts; Que ma bouche se tienne close, Si je veux parler d'autre chose Que de ta gloire et de tes fnicls.
PLAINTE
Des abysmes d'ennuis en l'horreur plus extresme, Sans conseil, sans confort d'autruy, ny de moy-mesme. (Car, helas ! ma douleur n'en sçaurolt recevoir) Outré d'ame et de corps d'incurables atteintes.
ŒUVRES CIIRESTIF.NNE5. 515
Mon cœur, qui n'en peut plus, s'ouvre en ces Irisles p]ainlr««, Puisque ma voix, Seigneur, n'en a pas le poiivoir.
Ton ire en sa fureur si durement me touche. Que pour ne crier point tu m'estoupes la bouche, Et ne puis envoyer mes querelles aux cieux. Mon chef tout à la fois a tari ses fontaines; Je n'ay pas seulement du sang dedans les veines Pour respandre à bouillons par la bouche et les yeux
Tu m'as posé pour butte aux angoisses ameres, Aux malheurs, aux regrets, aux fureurs, aux miserez; Mon mal n'est toutesfois si grand que mon erreur. Mais si, pourray-je dire en ma peine effroyable, Bien que je te reclame et doux et pitoyable. Tu me fais trop sentir les traits de ta fureur.
De foiblesse et d'ennuis mon ame est esgarée. Les os percent ma peau, ma langue est ulcérée. Gomme Ilots courroucez mes maux se vontsuivans; Pour tout nourrisseraent j'engloutis ma salive. Et croy que ta rigueur ne permet que je vive Que pour servir d'exemple et de crainte aux vivans.
Depuis quatorze jours je n'ay clos les paupières. Et le somme, enchanteur des peines journalières, i De sa liqueur charmée en vain me va mouillant ; 11 est vray que l'effort du mal que je supporte Rend ma teste assommée, et m'assoupit de sorte Qu'on me jugeroit mort, ou tousjours sommeillant.
En cest estonnement mille figures vaines, Tousjoursd'eflfroy, de meurtre et d'horreur toutes pleines, Reveillent coup sur coup mon esprit agité; Je resve incessamment, et ma vague pensée. Puis deçà, puis delà, sans arrest est poussée, Ck)mme un vaisseau rompu par les vents emporté.
Helas! sois-moy propice, à mon Dieu ! mon refuge! Puny-moy comme père, et non pas comme juge, Et modère un petit le martyre où je suis ; Tu ne veux point la mort du pécheur plein de vice, Nais qu'il change de vie et qu'il se convertisse; Las ! je le veux assez, mais sans toy je ne puis.
Je ressemble en mes maux au passant misérable. Que des brigans pervers la troupe impitoyable Au val de Jericlio pour mort avoit laissé; Il ne pouvoit s'aider, sa fin eàtoit certaine. Si le Samaritain, d'une ame toute humaine. M'eut estanché sa playe et ne l'eust redressé.
Ainsi, sans toy. Seigneur, vainement je m'essaye, Donne m'en donc la force et resserre ma playe,
fti4 ŒUVRES CHRISTIENNES.
Purge et guari mon cœur que ton ire a tonchA, Et que ta sàincte voix, qui força là nature, Arrachant le Lazare hors de la sépulture, Arrache mon esprit du tombeau de péché.
Fay rentrer dans le parc ta brebis esgarée, Donne de l'eau vivante à ma bouche altérée, Chasse Tombre de mort qui voile autour de moy, Tu me vois nu de tout, sinon de vitupère; Je suis Tenfiint prodigue, embrasse-moy, mon père ! Je le confesse, helas ! j'ay péché devant toy.
Pourquoy se fùst offert soy-mesme en sacrifice Ton enfont bien-aimé, Christ, ma seule justice? Pourquoy par tant d'endroits son sang eust-il versé. Sinon pour nous, pécheurs, et pour te satisfoire? Les justes, ô Seigneur! n'en eussent eu que faire, Et pour eux son sainct corps n'a pas esté percé.
Par le fruict de sa mort j'attens vie étemelle; Lavée en son pur sang, mon ame sera belle. Arrière, ô desespoirs! qui m'avez transporté! Que toute desAance hors de moy se retire. L'œil bénin du Seigneur pour moy commence à luire; Mes soupirs à la fin ont esmen sa bonté.
0 Dieu ! tousjours vivant, j'ay ferme confiance Qu'en l'extrême des jours, par ta toute-puissance. Ce corps couvert de terre, à ta voix se dressant, Prendra nouvelle vie et, par la pure grâce, J'auray l'heur de te voir de mes yeux làoe à fiice, Avec les bien-heureux ton sainct nom bénissant.