AMOUR
Que veux-tu que je die? Hé! te vaut-il pas mieux, Toy-mesme, en distilant ta douleur par tes yeux, La baiser doucement, et prendre congé d'elle? Tes pleurs, ta ccmtenance, et la triste langueur Qui se lit sur ton front, contraindront sa rigueur. Si son cœur n'est cruel autant comme elle est belle.
Las l Amour, je ne puis. Le coup que je reçoy, ITéloignant de ses yeux, me met si hors de moy, Que ma langue ne peut former une parole. Je ne fay que crier, gémir et soupirer. Les petites douleurs se peuvent déclarer, Nais non le desespoir qui rend mon ame folle.
AllUl-R.
Bien donc, puisqu'il te plaist, je m'en vay la trouver, Vais je me veux armer, afin de n'esprouver
8«s yeux, qui, tant de IVùs, m'ont jA pensé coiUrainiire. Tes tourraens me font peur d'essayer ieur effort. Conte moy cependant quel est ton déconfort. Et de quelles rigueurs pour toy je me dois plaindre.
DBSPORTKS.
Amour, roy des esprits, i ton gré flechissans. Qui luy peut mieux conter les douleurs que je sans Que toy, qui les fais naistre en mon ame captive? Qui luy peut mieux monstrer ma constance et ma foy Que sa rigueur extresme? et qui peut mieux que toy Amollir ceste dame, ains ceste roche vive?
Dy-luy le desespoir où je me voy réduit, Or* qu'un départ forcé loing d'elle me conduit Et qu'une mort prochaine est ma seule espérance. Apres conjure-la, par ma ferme amitié Et ^ar ses doux regars qui promettent pitié. Qu'elle ait aucunesfois de mon dueil souvenance.
Comme aussi de ma part je ne veux rien pens^, Entreprendre, inventer, parfaire ou commencer, Exilé de ses yeux, qu'en sa seule memoive; N'écrivant un seul vers qui n'ait pour argument Mes désirs sans espoir, ma constance au tourment, Sa vertu, ses beautez, son mérite et sa gloire.
Amour, tu luy diras, pour mes maux enchanter. Qu'elle a mille moyens de se représenter Quelle sera ma vie en ténèbres laissée : Soit en voyant le ciel, l'air, la terre ou les eaux, Soit oyant dans un bois le doux chant des oiseaux, L'image de ma peine en tous lieux est tracée.
Est-elle en un taillis à l'écart quelquefois? Qu'elle pense me voir, au plus secret d'un bois, Découvrant mes ennuis aux buissons et aux arbres. Voit-elle un haut rocher ou un vieux bastiment? Qu'elle pense me voir, par mon dueil véhément, Attendrir de pitié les rochers et les marbres*
S'il pleut aucunesfois; pense aux eaux de mes pleurs ; Et, quand l'esté bouillant nous cuira de chaleurs, Pçnse au feu plus ardant qui me bnkle et saccage ; Si le ciel de tonnerre ou d'orage est noircy, Pense que mon cœur trouble est esmeu tout ainsy D'ennuy, de desespoir, de tempeste et d'orage.
Bref, que ses yeux «i clairs ne puissent plus rien voir Qu'aussi-tost ma douleur ne la vienne esmouvoir Et n'arrache un soupir de son ame cruelle. Car si, par son départ, je doy tant endurer,