‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 18 sur 155 · CHANT D'AMOUR · texte numérisé non relu

CHANT D'AMOUR

Puis que je suis épris d'une beauté divine. Puis qu'un amour céleste est roy de ma poitrine, Puis que rien de mortel je ne veux plus sonner» Il faut à ma princesse ériger ce trofée. Et faut qu'à ce grand Dieu, qui m'a l'âme eschauffée, Je consacre les vers que je veux entonner. ,

Escrivant de l'amour. Amour guide ma plume ; En parlant de beauté, la beauté qui m'allume Vienne seule à ce coup mon courage esmouvoir ; De deux grands deïtés la faveur je désire: Aussi les deïtés qu'en ces vers je veux dire N'ont rien qui soit égal à leur divin pouvoir.

Cest un grand Dieu qu'Amour, il n'a point de semblable, 1>e 4uy-mesme parfait, à luy-mesme admirable, Sage, b(Hi, cognoissant, et le premier des Dieux. Sa puissance invincible en tous lieux est connue, Son feu prcMit et subtil, qui traverse la nuë, Brûle enfer, la marine, et la terre et les deux.

Si c'est un Dieu puissant, la beauté n'est moins grande; La beauté comme Amour en la terre commande, Son pouvoir règne au ciel sur la divinité ; L'homme s'en esmerveille, et l'angelique essence Se ravit bien heureuse en voyant sa présence; Ans s l'amour n'est rien qu'un désir de beauté.

Durant le grand débat de la masse première, Que 1 air, la mer, la terre et la belle lumière, Mesiés confusément, faisqjent un pesant corps. Amour, qui fut marry de leur longue querelle, De\la matière lourde en bastit une belle, Bengeant les elemens en paisibles accords.

D'uae diose sans fomie il en lit une ronde. Que, pour son ornement, on appelle le monde, Entretenu d*amour, dont il est tout remply; Car cet amour tousjours par la beauté l'attire; En suivant la beauté, belle forme il désire : Voilà comme l'amour rend le monde aoooroply.

S'il a formé le monde, il luy donne durée, Et rend par bonne paix sa matière asseurée, En disoordans aoconis toute chose unissant. Tout ce qui vit iey recognoist sa puissance : Car, en entcetenant ce ^ui est en essence, F^t que ce qui a fin n'est jamais finissant.

En la candeur des eieux, en l'air et en la terre, Et en toutes les eaux que l'océan ensen'e, Il ne se trouve rien qui n'en soit agité : Le poisson, au printans, le sent dessous les ondes. Les ours et les lyons aux cavernes profondes, Et l'oiseau mieux volant n'a son trait évité.

Les plus lourds animaux, parmy les gras herbages, Sentans cet aiguillon, qui leur poind les courages, Bondissent, fiirieux, pleins d'amoiureux désir : Le tweau suit la vache à travers les montagnes* Le dieval la jument par bois et par campagnes, Conservant leur espèce, attirez du plaisir.

Jupiter, par luy-mesme, ayant Fàme enflamée. Coule dedans le sein de sa sœur biMi-aimée, Joyeuse de sentir un tel embrassement ; Dont grosse puis après, orgueilleuse, elle enfante Cent mille et mille fleurs, qu'elle nous représente, Resjouyssant nos yeux de son riche ornement. ^

C'est donc, Amour, par toy que les bois reverdissent, Cest par toy que les blés es campagnes jaunissent, Cest par toy que les prei se bigarrent de fleurs; Par toy le doux Printans, suivi de la Jeunesse, De Ylare et de Zephyre, étale sa richesse, /*

Peinte diversement de cent mille couleurs. .

Nos ancestres grossiers, qui vivoient aux bocages, Hideux, velus et nus comme bestes sauvages, Errans deçà delà suis police et sans loyx, Se sont, par ton moyeà, assemblez dans les villes. Ont policé leurs mœurs par coustumes civiles. Ont fait les deftez, se sont esleu des roys.

Les lettres H les arts te' doivent leur naissance, Tu nous as ftiit aimer la coulante eloquenee, La haute astrologie, et la justice nussi ; Mesme encor à présent, l'accord de la musique, En te reconnoissant, ianguist melancholique, S'il ne plaint la rigueur de ton poignant souci.

Tout rit par où tu passe, et ta veaë amoureuse, « Qui brûle doucement, rend toute chose heureuse; La grâce, quand tu marche, est touagours au devant; La volupté mignarde en chantant t'environne, Et le soing dévorant qui les hommes talonne, Quand il te sent venir, s'enftiit comme le vent. •

Par to7, le laboureur, en sa loge ehampesUc, Par toy, le pastoureau, menant ses brebis paistre, Se plaist en sa fortune et bénit ton pouvoir, Et. d'une vilanelle, en chantant, il essaye D'amôUir Galatée et de guarir sa plaie. Modérant In chaleur qui le fait esmouvoir.

Les roys, par ta pointure, animez d'allégresse, Donnent quelquefois tresve au soucy qui les presse ; Des graves magistrats les chagrins tu desfaits; Tu te prens, courageux, aux plus rudes gendarmes, Et souvent, au milieu des combats et des armes, Tu chasses la querelle et nous donnes la paix.

Bien que tu sois premier de la bande céleste En âge et en pouvoir, tu as pourtant le geste D'un enfant délicat, gracieux et séant; Tu es plaisant et beau, tu as le corps agile, Front, allaigre et dispos, à se courber &cile, Subtil, gaillard, volage, et toujours remuant,

Tu délectes les bons, tu contentes les sages, Tu bannis les frayeurs des plus lâches courages. Rendant l'homme craintif liautain et généreux; Tu es le vif surgeon de toute courtoisie. Et, sans toy, ne peut rien^a douce poôsie, Car un parfait poète est toujours amoureux.

0 Dieu puissant et bon, seul sujet de ma lyre, Si jamais que de toy je n'ay rien voulu dire. Et si ton feu divin m'a tousjours aUumé, Donne-moy pour loyer qu'un jour je puisse faire Un œuvre à ta louange éloigné du vulgaire, Et qui ne suive point le trac accoustumé.

Purgo^moy tout par tout, le cœur, reprit et l'ame, Et m'eschauflTe si bien de ta divine flame, Que je puisse monstrer ce que je vay suivant, Et que l'amour, volant qui jusqu'au ciel m'emporte, Apres la beauté sainte, est bien d'une -autre sorte Que l'aveugle appétit qui nous va décevant.

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