‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 22 sur 155 · CONTR'AMOUR · texte numérisé non relu

CONTR'AMOUR

Ce maT heureux Amour, ce tyran plein de rage, Qn'ils estfait si long-tans vaisqueiu* de mon courage, Qui m'a troublé les sens, qui m'a fait égarer, Sans plus bagner sa plume au ruisseau de mes larmes* Est contraint, tout confus, de me quitter les armes Et chercher autre lieu propre à se retirer.

Ma raison s'est rendue à la fin la maistresse, Et, pour me faire voir ma faute et la fmesse De ce traistre enchanteur, m'a débandé les yeux. Ce qui fait qu'à part moy je rougisse de honte, Voyant un petit nain dont j'ay tant fait de conte Et que^'ay révéré comme un des plus grands dieux.

Je connoy mon erreur, je connoy la folie Qui, profonde, a tenu mon ame ensevelie; Je connoy les flambeaux dont je fus embrasé, Je connoy le venin qui troubla ma pensée, Et regrette en pleurant ma jeunesse passée, Maudissant le pipeur qui m'a tant abusé. '

Que mon cœur, que ma voix, que mon esprit se change. Au lieu de tant d'escrits sacrez à la louange, Cependant qu'un chaud-mal me rendoit insensé, Que mon vers désormais déteste sa puissance, Afin que pour le moins chacun ait connoissance Que je n'ay pas grand* peur qu'il en soit oflencé.

61 UIAXE.

Aiiiuui', lyiaii cruel, monarque de mari ire, La seule occasion qui fait que l'on soupire. Oracle de mensonge, ennemy de pitié, Large chemin d'erreur, barque mal asseui'ée, Temple de trahison, foy de nulle durée, Bref en tous tes effets contraire à l'amitié ;

Amour, roy des sanglots, prison cruelle et dm'e, Meurtrier de tout repos, monstre de la nature, Bruvage empoisonné, serpent couvert de fleurs. Sophiste ii^urieux, artisan de malice, Passagère fureur, exemple de tout vice, Plaisir meslé d'ennuis, de regrets et de pleurs; '

Amour, quedy-je, amour? mais inimitié forte. Appétit déréglé, qui les hommes transporte. Racine de malheur, source de déplaisir, Labirinthe subtil, passion furieuse, Nid de déception, peste contagieuse, Entretenu d'espoir, de crainte et de désir;

Si tost que nostre esprit s'abandonne à te suivre, Helas 1 presque aussi tost nous délaissons de vivre, Nous mourons sans mourir, nous perdons la raison. Nous changeons à l'instant nostre forme première. Nos yeux chargez d'erreur sont privez de lumière, Et n'avons pour logis qu'une obscure prison.

Tu romps l'heur de la vie avec mille traverses. Tu rechanges nos cœurs de cent sortes diverses, Boûillans et refroidis, craintifs et généreux : Or' nous voilons au ciel sans partir de la teire, Or' nous avons la paix, or* nous avons la guerre, Et n'avons rien de seur que d'estre mal'heureux.

S'il advient quelquefois que parmy nos destresses Tu mesles rarement quelques fausses liesses. Ce n'est pas qu'il te plaise alors nous contenter. Ce n'est pas que nos pleurs plus doux t'ayent pu rendre; Mais afln que la peine, en nous venant reprendre. Nous soit plus difficile et forte à supporter.

Tout ce qu'on peut apprendre en tes vaines escoles, Ce sont des trahisons, des feintes, des paroles, Eserire dessus Tonde, errer sans jugement. Suivre en la nuict trompeuse uhe idole fuitive. Faire guerre à son ame et la rendre captive, Et pour se retrouver se perdre folement.

Les fruits qu'on en reçoit pour toute récompense^ (î*est d'un long tans perdu la vaine repentanoe, Un regret desvorant, un ennuyeux mépris i Helas ! j'en puis parler, je say comme on s'en tireuve*

J'en ay Tait, à ma honte, une trop longne espreuvr, Honte, le seul loyer des travaux que j*ai pris.

Je ne me puis tenir de remettre en mémoire Ce tans, que cet aveugle, ennemy de ma gloire, Possedoit mon esprit, yvre de son erreur; Et pensant de mes faits i'estrange frenaisie, Presqu'il ne peut entrer dedans ma fantasie Que j'aye esté troublé d'une telle fureur.

Ores j'estoy craintif, ores plein d'asseuranoe, Ores j'estoy constant, ores plein d'inconstance ; Ores j'estoy contant, or' plein de passions ; Or* je desesperoy d'une chose asseurée, Puis je me tenoy seur d'une désespérée, Peignant en mon cerveau mille conceptions.

Quantes fois par les prez, les bois et les rivages, Ây-je conté ma peine aux animaux sauvages, Comme s'ils eussent peu mes douleurs secourir ! Les antres pleins d'efiroy, les rochers solitaires, Les desers séparez estoient mes secrétaires, Et, leur contant mon mal, je pensoy me guarir.

Quantes fois plus joyeux ay-je allégé ma paine. Me laissant endormir d'une espérance vaine, Qui, s'envoUant en songe, augmentoit mon tonnnent ! Combien de mes deux yeux ay-je versé de pluie? Et combien de bon cœur ay-je maudit ma vie, Me forgeant sans raison un mescontentement?

Celuy qui veut conter les douloureuses paines. Les regrets, les soucis, les fureurs inhumaines. Les remords, les frayeurs qu'on supporte en aimant, •• Qu'il conte du printans la richesse amassée, Les vagues de la mer quand elle est courroussée, Et par les longues nuits les yeux du firmament.

Le forçat enchaisné quelquesfois se repose, Le pauvre prisonnier, dedans sa prison close, Clost quelquesfois les yeux et soulage ses maux; Au soir le laboureur met ses bœufs en l'estable, Et, doucement forcé d'un sommeil agréable. Remet jusques au jour sa peine et ses travaux.

Seulement le chetif qui couve en sa pensée Le poignant aiguillon d'une rage insensée Ne sent point de relasche entre tant de m<alhcurs : Si le jour le faschoit, la frayeur solitaire Et le silence coy r'entament sa misère, Riinveniment sa playe et frappent ses douleurs.

Est-il dedans le lict? les pensers qui l'assaillenf, Mutins et furieux, sans repos le travaillent :

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