LIVRE SECOND
Amour, trie et choisis les plus beaux de ces vers Et raye à ton plaisir ceux de moindre mérite . Qu'à ce fascheux labeur ta louange t'excite, 'est dessous ton beau nom qu'ils vont par l'univers.
Us sont nez de ta flame et des tourmens divers Dont tu me fis présent, quand je vins à ta suite : Ma prise et ta victoire an vray s'y voit décrite ; Cest le papier journal des maux que j'ay souffers.
Ceux qui ne t'ont connu, sinon par ouy-dire, Ne doivent curieux s'arrester à les lire ; Aux seuls vrais amoureux ce livre est réservé.
Les autres ne croiroient tant d'estranges alarmes ; Las ! si n'ay-je rien dit que je n'aye esprouvé, Et chacun de ces vers me couste mille larmes.
DULOGDE
Arreste un peu, mon cœur, où vas-tu si courant!
— Je vay trouver les yeux qui sain me peuvent rendre.
— Je te prie, atten-moi. -^ Je ne te puis attendre, Je suis pressé du feu qui me va dévorant.
— Il faut bien, ô mon cœur 1 que tu sois ignorant, De ne pouvoir encor ta misère comprendre :
Ces yeux d'un seul re^aitl te réduiront en cendre : Ce sont tes ennemis, t'iront-ils secourant?
— Envers ses ennemis si doucement on n'use
Ces yeux ne sont point tels. — Ah ! c*est ce qui t'abuse t Le fin berger surprend l'oiseau par des appas.
— Tu t'abuses toy-mesme, ou tu brûles d'envie, Car l'oiseau mal-heureux s'envole à son trespas, Moy je voile à des yeux qui me donnent la vie.
Si je me siez à l'ombre, aussi soudainement Amour, laissant son arc, s'assied et se repose ; Si je pense à des vers, je le voy qui compose ; Si je plains mes douleurs, il se plaint hautement.
Si je me plais au mal, il accroist mon tourment; Si je respan des pleurs, son visage il arrose ; Si je monstre ma playe, en ma poitrine enclose, 11 défait son bandeau, l'essuyant doucement.
Si je vais par les bois, aux bois il m'accompagne. Si je me suis cruel, dans mon sang il se bagne. Si je vais à la guerre, il devient mon soldart.
Si je passe la nuict, il conduit ma nacelle ; Bref, jamais l'importun de moy ne se départ, Pour rendre mon désir et ma peine éternelle.
LasI trop injuste Amour, veux-tu jamais cesser? K'as-tu point d'autre but qu'un cœur plein d'innocence? Je reconnois assez ta divine puissance, Et suis tousjours tremblant, craignant de t'offencen
Ai-je un seul lieu sur moy qui te reste à percer ! Suis-je pas tout couvert des traits de ta vengeance? Et tu laisses, couard, ceux qui font résistance, Pour sus moy, ton subjet, ta colère passer.
Je sors d'une prison, tu r'enchaisnes mon ame ; Je suis guari d'un trait, un autre me r'entame; Eschapé du péril, j'entre en plus grand danger.
Quand Je pense estre seur des flots et de l'orage, Que je«suis prés du port, que je voy le rivage, Tu repousses ma nef et la fais submerger-
0 mon- petit livret, que je t'estime heureux! Seul tu cueilles le Omit de mon cruel martire. Ton contentement croist quand mon tourment empire, Et ton heur est plus grand, plus je suis douloureux.
Tu retiens doucement ces beaux yeux rigoui'eux,
Dont il faut qu'à regret sans cœnr je me retire ; Tu vois tous les trésors de l'amoureux empire Et reçois tous les biens dont je suis désireux.
Tu couches tous les soirs auprès de ma déesse, Mais, las ! en y pensant, ce souvenij' me blesse, Je suis de jalousie ardamment allumé.
Car, hé ! que sçay-je, moy, si l'Amour par cautelle S'est point ainsi luy-mesme en livre transformé. Pour luy baiser le sein et coucher avec elle?
Privé des doux regards, qui mon ame ont ravie Et )a vont nourrissant de m!lle et mille appas. Je vy trop mal-heureux : mais non, je ne vy pas, Ou je vy d'une vie à cent morts asservie.
Las ! je vy voirement, mais c'est mourant d'envie De voir mourir mes maux, qui jamais ne sont las : Aussi bien puis-je vivre entre tant de trespas, Sans cœur, sans mouvement, sans lumière et sans vie.
Je ne vy point; si fay : car, s'il n'estoit ainsi, Sentiroy-je, estant mort, tant d'aihoureux soucis, Tant de feux, tant de traits, qui tourmentent mon ame?
Quoy donc? je vy sans cœur contre l'humaine loy : Non, non, je ne vy point, je suis mort dedans moy; Hélas ! si fay, je vy, mais c'est en vous, madame.
PLAINTE
En quel désert, quel bois ou quel rivage. Amour voilant, me pourroy-je sauver, Pour l'empescher de me venir trouver Et m'affranchir de ton cruel servage S
Las I je pensoy, évitant l'influence De ces beaux yeux, aux rayons si nuisll^s, Que mes brasiers en seroient moins cuisans Et que mon mal perdroit sa violence.
Mais c'est en vain qu'ainsi je me destoume Par les halliers plus fascheux à passer, Car je m'emporte, et je me dois laisser; Partant du pied, du penser je retourne.
Plus je suis loin, plus mon désir s'aUume, Je ne puis plus ses efforts endurer.
Jugez, amans, si je dois espérer, Plus loin du feu, plus fort je me consume.
Je ne voy rien qu'objets qui me desplaisent; Toute clairté rend mes yeux langui ssans}
70 DIAHE.
Je n'enten rien qui n*offeine mes sens,
Et par le temps mes douleurs ne s'apaisent.
Tu as beau faire, ô soleil ! ta reveuê, Enflammant l'air d'amoureuse clairté, Tu ne sçaurois chasser l'obscurité, Qui m'environne et qui couvre ma veuê.
Tu luis par tout, fors que dedans mon ame, Mais dedans moy tu n'as point de pouvoir : Nulle clairté je ne puis recevoir S'elle ne vient des beaux yeux de ma dame.
Rien ne s'égale à ma dure souffirance, Belle Diane, et J'atteste vos yeux Que mon trespas me plmroit beaucoup mieux Auprès de vous, que vivre en vostre absence.
Mais on ne meurt d'une extrême tristesse, Bien que l'esprit soit du corps séparé : S'il estoit vray, je n'eusse tant duré, ^
Et par ma Un ma douleur eust pris cesse.
Comme des monts les ombrages descendent, Quand le soleil loin de nous se départ, Si mon soleil tourne ailleurs son regart. Mille frayeurs dans mon ame s'espandent.
Le desespoir aussi-tost s'en rend maistre, Rien ne sçauroit contre luy m'asseurer, Et les pensers qui me font soupirer, D'un soucy mort cent mille en font renaistrc.
Helas ; perdez ceste rage importune, Hostes cruels des esprits angoissez :
Je sçay mou mal et Le connois assez, J'ay trop d'amour et trop peu de fortune.
Soit que Phœbus environne la terre, Soit que la nuict mette fin à son cours. Obstinément vous me pressez tousjours :
Je suis fe champ où vous faites la guerre.
L'un veut troubler l'espoir dont Je me flate, L'autre combat ma constance et ma foy, L'autre soustient que je ne suis plus moy, M'cstant peitlu pour gaigner une ingrate.
L'autre me dit qu'en vain Je m'encourage, Dessus l'arène ayant fait fondement, Et que son cœur se change incessamment, Comme un miroir qui reçoit toute image.
Tais-toy, penser, je sçay bien le contraire. Et sens nos feux trop vivement épris : Amour, qui flst les nœuds de nos espris, Quand il voudroit, ne les sçauroit desfaire.