‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 32 sur 155 · ÉPIGRAMME · texte numérisé non relu

ÉPIGRAMME

Vous m'avez l'ait jetter au pins vif de la flame Un sonnet que du cœur l'Amour m'a fait sortir : Si c'est pour appaiser les courroux de vostre ame, La vengeance est petite, il n'en peotVien sentir. Ah ! non, vous l'avez fait pour sauver votre gloire, Qui couroit grand péril sans cet embrasement : Car, en brûlant mes vers, je brûle aussi Thistoire De vostre tyrannie et de mon long toiument.

XXXYIU

Vous l'aviez inventé, -rapporteurs dangereux, Que celle à qui je suis avoit fait nouveau change, Et par ce m^ant bruit, contraire à sa louange, M'aviez comblé l'esprit de soucis douloureux.

Son vouloir est trop ferme, et son cœur generett' Amy de la franchise, aisément ne se range; Je n'ay que trop connu combien elle est estrange Et prend peu de pitié des tourmens amoureux.

Avec tant de travaux quatre ans je l'ai servir, Que la peine à toute autre en eust osté l'envie, Voyant ses passions si mal recompenser.

Car il faut bien aimer et rien ne se prometlic : Quiconque, à ee voyage, après raoy s'ose mettre, I^e fera long ctiemin avant que se lasser.

Ne dites plus, amans, que l'absence inhumaine Tourmente votre esprit d'un mal démesuré : Car qui laisse sa dame et s'en voit séparé N'a point de sentiment pour souffrir de la painc

Ce n'est plus rien de luy qu'une semblance vaine. Qu'un corps qui ne sent rien, palle et deflguié t Son ame est autre part, son esprit égaré Erre de place en place où sou désir le maiiie<

Celuy qui sent son mal et qui le connoist bien Est encore vivant : mais on ne sent plus rien.

Aussi-tost que le corps est laissé de son ame.

Donc, si c'est une mort, on peut voir clairement Que celuy ne fut onc éloignée de sa dame, Qui surnomma douleur un tel éloignement.

Lasl je ne verray plus ces soleils gracieux, Qui senroient de lumière à mon ame égarée ! Leur divine dairté s'est de moy retirée Et me laisse esperdu, dolent et soucieux.

C'est en vain désormais, ô grand flambeau des cieui^ ! Que tu sors au matin de la plaine azurée. Ma nuict dure tousjours, et ta tresse doi'ée, Qui sert de jour au monde, est obscure à mes yeux.

Mes yeux, helas ! mes yeux, sources de mon dommage, Yous n'aurez plus de guide en l'amoureux ^yage. Perdant l'astre luisant- qui souloit m'esclairer.

Mais, si je ne vois plus sa clairté coustumierc, Je ne veux pas pourtant en chemin demeurer : Cai* du feu de mon cœur je ferai ma lumière.

CHANSON

Las! en vous esloignant, ma dame, Au moins n'emportez point mon ame Et mon cœur que vous m'avez pris :

11 sied mal à une déesse.

Jeune et belle comme Cypris, B'estre cruelle et larronnesse.

Huguenots qui courez la France, De grâce, faites-moi vengeance D'une aussi mauvaise que vous :

Sa main est apprise au pillage.

Et ses yeux, qui feignent les doux, N'ont plaisir qu'à faire dommage.

Guettez ceste belle meurtrière, Qu'elle soit vostre prisonnière.

Elle qui met tout en prison ; Liez ses mains de chaisnes fortes, Las! qui m'ont volé ma raison, L'ayant navrée en mille sortes.

Ainsi donc, ma flere ennemie, De ma mort vous serez punie, Et des torts que vous m'avez faits.

Mais j'ay peur que l'ennemy blesinci

96 DIAKE.

Voyant vos yeux armez de traits, Se rende prisonnier lui-mesme.

Cheveux, présent fatal de ma douce contraire, Mon cœur, plus que mon bras, est par vous enchaisné ; Pour vous, je suis captif en triomphe mené. Sans que d*un si beau rêt je cherche à me deifaire.

Je sçay qu'on doit fuïr les dons d'un adversaire; Toutesfois je vous aime, et me tiens fortuné, Qu'avec tant de cordons je sois emprisonné, Car toute liberté commence à me déplaire.

0 cheveux, mes vainqueurs, vantez- vous hardiment D'enlacer en vos nœuds le plus fldelle amant Et le cœur plus devôt qui fut onc en servage.

Mais voyez si d'amour je suis bien transporté, Qu'au lieu de m'essayer à vivre en liberté. Je porte en tous endroits mes ceps et mon cordage'.

XLU

Aimons-nous, ma déesse, et monstrons à l'épreuve Qu'une si belle ardeur ne se peut allumer; Nostre amour s'en fera d'autant plus estimer. Qu'en ce tans la constance en peu d'amans se treuvc.

Bien que le ciel, l'envie et la fortune pleuve Sur nous tout ce qu'ils ont d'angoisseux et d'amer, Jamais ils ne pourront nos cœurs desenflamer; Le tans mesme, en passant, rendra nostre amour neuve.

Lisant en vostre cœur, j'y verray mon vouloir ; Ce sera mesme ennuy qui nous fera douloir, Et ne garderons rien que nous nous voulions taire.

Nous n'aurons en deux corps qu'un esprit seulement; Car l'amour si commune est comme un diamant , Qui demeure sans prix es mains du populaire.

* Sonnet destiné à matfemoiselle de Ghâteauneuf, maitresse du duc d'Anjou, depuis Henri III, et composé par Desportes pour lui être offert comme expression des sentiments du prince. Renée de Ùieux, demoiselle de ChAtcauneuf, était née en Bretagne vers 1550. Nous avons raconté son histoire dans la vie de notre auteur. Le sonnet a eu pour modèle un sonnet italien qui commence par cette strophe :

0 chiome, parte délia ''eccia d'oro Di cui fè Amor il laccio , ove fui colso Quai simplice augeletto * < dalquai sciolto Non spero esae mai più, se pria non moro.

STANCES

Lors qu'uii de vos rayons doucement me blessa, Et que mon ame libre en prison fut réduite, M<m cœur, ravi d'amour, aussi-tost me laissa, Et sans autre conseil se mit à vostre suite ; Mais, comme un voyageur qui s'arreste pour voir S'il trouve en son chemin quelque chose nouvelle, Alors qu'il veit vos yeux, de passer n'eut pouvoir, Et demeura surpris d'une clarté si belle.

Puis il reprend courage et s'asseure à la fin, Désireux d'achever l'entreprise première.

Soît qu'Amour le guidast, ou son heureux destin, Ou que vostre œil luisant lui foumist la lumière * Hazardeux pèlerin, il vient jusques au lieu Siège de vostre cœur, qu'il embrassa sur l'heure. Et me dit en riant un étemel adieu, Me voulant plus partir de si belle demeure*

Vostre cœur, qui ne veut, plein d'un brave désir, Souffrir un compagnon, autre empire pourchasse. Et, délaissant le sien, d'un lieu vient se saisir, Où nul autre que luy ne pourroit avoir place ; C'est le roc que mon cœur, plein d'amour et de foy, Divinement guidé, délaissa pour vous suivre. Voilà donc comme Amour du depuis nous fait vivre : Mon cœur est dedans vous, te vostre est dedans moy.

XLUI

i'ay fiait de mes deux yeux une large rivière, . Que de vos fiers regards les feux estincelans, Et de mon esU)mac tes brasiers violans. Au lieu de la tarir, font devenir plus fiere.

Contre vostre rigueur, je veux, belle meurtrière. Mettre avec mes soupirs ces pleurs toujours coulans. Puis tes jetter aux vens ; les vens, courriers volans, Les porteront en l'air d'une course légère ;

Puis l'élément du feu de l'air les tirera; Mais leur humidité pourtant ne tarira.

Car des eaux de mes pleurs la source est éternelle.

Us viendront jusqu'au ciel; lors, les Dieux, de pitié. Puniront vos rigueurs, vengeans mon amitié : Car ils me feront sage et vous feront moins belle.

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