‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 33 sur 155 · DIA^E · texte numérisé non relu

DIA^E

Vostre bouche, ô déesse \ a mal prophetizé ; Pardonnez si 1* Amour me fait vous contredire, Car Philoie a bouché ses oreilles de cire, Et des charmes trompeurs ne Tont point amusé.

Cet œil, qui Ta rendu quelquefois embrasé, Obscurci d'un plus beau, pour luy cesse de luire; H le voit sans danger, sans joie et sans martire : Jamais uh bel esprit n*est deux fois abusé.

Reste donc, que Diane, en voyant sa constance, Souffre qu'Amour la touche, et, douce, ore commance A plaindre un peu le mal d'un cœur qui est tout sien ;

Sinon vous jugerez si l'amant est bien sage, Qui fuit les doux appas d'une dame volage Pour se pei-dre aux rigueurs d'une qui n'aime rien.

Cent et cent fois le jour je fay nouveaux discours; Mal contant, mal payé des travaux que j'endure. Et, lassé de porter une charge si dure, Je rebelle mon cœur du grand roy des amours.

La raison aussi-tost s'avance à mon secours, Qui m'ouvre les prisons et guarit ma pointure \ Libre alors, je maudy sa méchante nature. Et consens que sa loy n'ait en moy plus de cours ;

Mais, presque au même instant, sans oser me défendre, Un clin d'œil, un propos, mon cœur, viennent reprendre. Rechassent ma raison, r'enserrent mes espris.;

Et l'Amour, par vengeance, en rigueur se renfcn^ce. Lors, comme un pauvre serf nouvellement repris, J'endure, et, tout honteux, de servir je m'efforce.

CHANSON

Celuy que le ciel tout-puissant Fait d'un cœur ardant en naissant, Veut que chacun luy obeïsse; Mais, bien que son œil vigoureux M'ait rendu chaud et généreux.

Je n'aime qu'à faire service.

Guerriers, qui, d*un bras glorieux, Gravez vos faits victorieux

Aux durs tableaux de la mémoire, Yantez vostre commandement; De moy, je sers si noblement, Que je ne chante autre victoire.

Le forçat, sauvé du danger, Honstre sa chaisne à l'estranger, Triste enseigne de son supplice ; Et moy, je monstre mon lien, Heureuse marque de mon birâ, Car mon bien vient de mon service.

Hercule, en tous lieux redoute*, Ayant maint travail Surmonté, Servant, effaça cette gloire; Hon service n'est pas ainsi, Car il rend mon nom esclairci Trop plus qu'une belle victoire.

0 vous, furieux de soucis.

Sans repos troublez et transis, Pour renverser une police, Ayans l'univers travaillé.

Le prix qui vous sera baillé N'est rien auprès de mon service.

Ce bel œil qui donne le jour.

Alors qu'il chasse, A son retour, La nuict marchant en robe noire, Ne voit rien, par tout l'univers, Devant, derrière, et de travers, Egal au Dieu de ma victoire.

Heureux qui sert comme je fais.

Et qui consacre tous ses faits A chose si sainte et propice; Aussi, pour m'en recompenser.

Rien mieux je ne sçauroy penser Que de mourir en son service.

XLYI

Je m'estoy dans le temple un dimanche rendu, Que de la mort du Christ on fâfsoit souvenance. Et, touché jusqu'au cœur de vive repentance, Je soupiroy le tans que j'ai mal déspendu.

0 Seigneur 1 qui des cieux en terre es descendu. Pour guarir les pécheurs et laver leur offance. Que ton sang, ruisselant en si grande abondance, N'ait point esté pour moi vainement respandu !

Seul Sauveur des humains, sauve ta créature !

J'achevoy de prier, quand je vey d'avanture Celle dont les beaux yeux sans pitié m'ont deffait.

Ah ! Dieu ! (ce dy-je alors, la voyant en prière, Triste et l'œil abaissé; ceste belle meurtrière Se repent-elle point du mal qu'elle m'a fait?

Que maudits soient mes yeux, si pronts à mon dommage, Qui, pour le seul plaisir de voir vostre beauté. Ont laschement trahi ma libre volonté.

Mis mes pensers en trouble et mon ame en servage !

Mon mortel ennemi par eux a eu passage Dans mon cœur desarmé qu'or' il tient arresté ; Et lui, qui contre Amour s'estoit si bien porté. Sent pour sa recompense un feu qui le sac>cage.

Car ce Dieu sans pitié, comme un cruel vainqueur, Met en feu ma despoûille et se campe en mon cœur. Dont il nç partira jusqu'à tant que je meure.

Hais, ô maudit Amour ! tu n'as point de raison : Car, si tu prens mon cœur pour y faire demeure. Es-tu pas bien enfant de biîUer ta maison?

Quand nous aurons passé l'infernale rivière, Vous etmoy, pour nos inaux, damnez aux plus bas lieux. Moy, pour avoir sans cesse idolastré-vos yeux, Vous, pour estre à grand tort de mon cœur la meurtrière.

Si je puis tousjours voir votre belle lumière, Les étemelles nuicts, les regrets furieux, M'estonneront mon ame, et l'enfer odieux N'aura point de douleur qui me puisse estre flere.

Vous pourrez bien aussi vos tourmens modérer, Avec le doux plaisir de me voir endurer. Si lors vous vous plaisez encor en mes traverses.

Mais, puisque nous avons failly diversement. Vous, par inimitié, mo^, trop fort vous aimant, J'ay peur qu'on nous sépare en dçux chambres diverses * .

* Imité d'an sonnet italien qui commence par ces vers :

Poi che voi ed io varcate haverem 1' onde Deir atra Stige, e sarera fuor de spene, Dannati ad abitar l' ardeiiti arène Délie vain infernali, iroe e profonde.

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