LES
Icare est cbeut icy, le jeune audacieux, Qui pour voler au ciel eut assez de courage : Icy tomba son corps degamy de plumage, Laissant tous braves cœurs de sa cheute envieux
0 bien-heureux travail d'un esprit glorieux, Qui tire un si grand gain d'un si petit dommage! 0 bien-heureux malheur plein de tant d'avantage, Qu'il rende le vaincu des ans victorieux !
Un chemin si nouveau n'estonna sa jeunesse, Le pouvoir lui faillit, mais non la hardiesse : Il eut pour le brûler des astres le plus beau ;
Il mourut poursuivant une haute advanture ; Le ciel fut son désir, la mer sa sépulture : Est-il plus beau dessein ou plus riche tombeau ' ?
Quand je pouvoy me plaindre en l'amoureux tourment, Donnant air à la flamme en ma poitrine enclose,
< Imité d'un sonnet de Sannazar qui commence par cr vers : Icaro cadde qui, queate onde il sanno, etc.
lift LBS AMOURS d'hIPPOLTTE.
Je vivuis trop heureux : las I maintenant je n'ose Alléger ma douleur d'un soupir seulement.
C'est me poursuivre, Amour, trop rigoureusement : Taime, et je suis contraint de feindre une autre chose; Au fort de mes travaux, je dy que je repose. Et monstre en mes ennuis un vray contentement.
0 supplice muet, que ta force est terrible I Mais je me plains à tort de ma gesne invisible, Yeu qu'un si beau désir fait naistre mes douleuri;.
Puis j'ay ce reconfort en mon cruel martire, Que j'escry toute nuict ce que je n'ose dire, VA, quand l'encre me faut, je me sers de mes pleurs *.
Venus cherche son fils, Venus, tout en colère. Cherche l'aveugle Amour par le monde égaré : Nais ta recherche est vaine, ô dolente Cythere ! 11 s'est couvertement dans mon cœur retiré.
Que sera-ce de moy? que me faudra-t-il faire? Je me voy d'un des deux le courroux préparé ; Egalle obéissance à tous deux j'ay juré : Le lils est dangereux, dangereuse est la mère.
Si je recelé Amour, son feu brûle mon cœur; Si je décelé Amour, il est plein de rigueur Et trouvera pour moi quelque peine nouvelle.
Amour, demeure donc en mon cœur seurement, Mais fay que ton ardeur ne soit pas si cruelle, Et je te cacheray beaucoup plus aisément *.
Quand je suis tout le jour de douleur agité. Que j'eusse au moins la nuict quelque douce allegence ! Certes, la passion a trop de violence Qui tousjours continué en son extrémité.
Pensers, désirs, soucis pleins d'importunité,
* Imité d'un sonnet italien qai commence par ces mots :
Pu tempo cil' io hebbi ardir con lingua sciolla Dolermi e palesar l'intema pena, Quando Amor pria mi tenne in sua catena, Che il fallo o da scusar per una volta.
* Imité d'un morceau latin de Sannaznr, qui débute ainsi :
Quaeritathuc illuc raptum sibi Cypria natum....
LES AMOURS d'HTPPÔLTTE. 117
Hé ! donnez moy de grâce un peu de patience ; Mais vous me travaillez pour punir mon offence De ce que j'ose aimer une divinité.
Encor en endurant ma douleur véhémente, 0 trop cruel destin ! celle qui me tourmente Ignore que je meurs par l'effort de ses yeux.
Madame, helas ! monstrez que vous estes divine, Use2 dedans les cœurs ainsi que font les dieux, Et voyez que mon mal a de vous origine.
Puis que vous le voulez, demeurejs inhumaine, Et, me faisant mourir, feignez de n'en rien voir ; Vous ne pourrez pourtant ma constance esmouvoir, Car du feu de vos yeux mon ame est toute pleine.
Mon cœur est immuable et mon amour certaine, Les plus cruels tourmens y perdent leur pouvoir; S'il advient que je meure en faisant mon devoir. Vous en aurez l'offeiice et j'en auray la peine.
Las I mon mal me plaist tant, pource qu'il vient d» vous. Que je trouve en souffrant le martyre bien doux, Et de m'en délivrer je ne prens point d'envie.
C'est pourquoy je craindroy de mourir en aimant, Non pour fuir la mort, mais de peur seulemant De perdre mes douleurs, si je perdoy la vie.
Je ne puis pour mon mal perdre la souvenance Du soir, soir de ma mort, que mon œil curieux Osa voir trop hardy le plus parfait des cieux, Et le nouveau soleil si luisant à la France.
îfon Dieu ! que de clartez honoroient sa presance ; Que d'amours, de désirs et d'attraits gracieux, Mais plustost que de morts, de soucis furieux, De pleurs, d'aveuglemens, pour punir mon offance !
Je voyoy bien mon mal, mais mon œil désireux, Ravy de ses beautez, s'y trouvoit bien-heurem, Lors qu'un flambeau cruel trop tost l'en flst distraire.
Helas 1 flambeau jaloux de ma félicité, N'approche point d'icy, porte ailleurs ta clarté, Sans toy cet œil divin rend la salle assez claire.
Amour sceut une fois si vivement ra'attaindre, Qu'il me tint trois hyvers en langueurs et en cris; A la fin la raison, regagnant mes espris, Chassa l'aigre douleur qui tant me faisoit plaindre.
Vais, ainsi qu'un flambeau qu'on ne fait que d'étaindre, Si le feu s'en approche est aussi-tost repris : Dans mon cœur chaud encor un brasier s'est épris, Voyant vostre bel œil qui les dieux peut contraindre.
0 que ce feu nouveau, dont je suis consumé, Est plus ardant que Vautre en mon sang allumé ! Bien qu'il ne luise point, que sa flame est cruelle !
De mon premier aecez je me suis peu gmrir, Mais je n'espère plus cet autre secourir : Car, las ! presque tousjours la r'encheate est mortelle.
Dieu, qui fais de mon cœur ta victime sanglante, Si prestre à ton autel, jeune, tu m'as rendu, Si pour suivre ta loy mon esprit j'ay perdu. Et si dedans le feu tes louanges je chante.
Travaille-moy teneurs, ma douleur m'est plaisante; Cherche moy tout par tout, rien ne t'est defféndu ; * Mais fay que mon tourment ne soit point entendu Et que ma belle flame ailleurs ne soit luisante.
Ayant d'un cœur hautain jusqu'au ciel aspiré, Aux plus cruels tourmens je me suis préparé, Rigueurs, gesnes, prisons, fers et feux je mesprise.
Si rien me fait pallir, c'est, bêlas I seulement Que mon feu soit connu par mon embrasement, . Et que les mesdisans troublent mon entreprise.
Amour peut à son gré me tenir oppressé, Et m'estre, bêlas 1 à tort, rigoureux et contraire : Je veux demeurer ferme, et ne faut qu'il espère Qu'en adorant vos yeux je sois jamais lassé.
Je voy bien mon erreur,' et que j'ay commencé (Nouveau frère d'Icare) un vol trop téméraire, Mais je le voy trop tard et ne m'en puis distraire. Par la mort seulemoit il peut estre laissé.
Raison, arrière donc : ta remonstrance est vaine.
Si je meui*s en chemin, je seray hors de paine, Et par mon haut désir j'honore mon trespas.
Il faut continuer quoy que j'en doive attendre : Ce fut témérité de l'oser entreprendre, Ce serolt lascheté de ne poursui\Te pas.
Amour, qui vois mon cœur à tes pies abbalu. Tu le vois tout couvert de sagettes mortelles, Pourquoy donc sans profit en pers-tu de nouvelles ? Puisque je suis à toy, pourquoy me poursuis-tu?
Si tu .veux, courageux, esprouver ta vertu, Décoche tous ces traits sur les âmes rebelles. Sans blesser» trc^ cruel, ceux qui te sont fidelles. Et qui sous ton enseigne ont si bien combattu.
Quand tu tires sur moy, tu fais brèches sur brèches ; Donc, sans les perdre ainsi, garde ces belles lleches Pour guerroyer les dieux, et m'accorde la paix.
Ah I j'enten bien que c'est : Amour veut que je meure; Je mourray, mais au moins ce confort me demeure, Que la mort de moy seul luy couste mille traits *.
Cesse, ô trop foible esprit ! de plus faire defance, Et quittons le rempart gardé si longuement, Aussi bien sans profit ferions nous autrement : Contre un si gi'and efibrt peu sert la résistance.
Tant plus je vay avant, plus j'ay de connoîssance Du pouvoir de vos yeux, qui me vont consumant ; Et faudra qu'à la fin je meure en vous aimant : Telle est de mon destin la fatale ordonnance.
En vain contre le ciel l'homme se veut bander ; Car que n'ay-je essayé pour de vous me garder ? Depuis maintes saisons contre moy je m'obstine.
Et fay ce que je puis de peur de me ranger : Car je crains à bon droit, vous voyant si divine, Que plus, comme j'ay fait, je ne puisse changer.
Imité d'un sonnet italien qui débute par cette stroptie :
A ehe contra d' un vinto opri più l' arco? Usalo contra quel che non son resi; Già niilie altri ribelli avresti presi Gon le saette delIe quai m' hai carco.
120 LES AlIOUftS irniPPOLÏTR.
Geluy qui n'a point veu le printans gracieux, Quand il eslale au ciel sa richesse prisée, Remplissant l'air d'odeurs, les herbes de rosée, Les cœurs d'affections et de larmes les yeux.
Celuy qui n'a point veu par un tans furieux Ka tourmente cesser et la mer appaisée, Et qui ne sçait, quand l'arae est du corps divisée, Gomme on peut s'esjouyr de la clarté des cieux.
Qu'il s'arreste pour voir la céleste lumière Des yeux de ma déesse, une Venus première; Mais que dy-je ? ah ! mon Dieu I qu'il ne s'arreste pas :
S'il s'arreste à la voir, pour une saison neuve, Un tans calme, une vie, il pourroit faire espreuve De glaçons, de tempeste et de mille trespas.
Pourquoy si plem d'orgueil marches-tu sur ma teste. Triomphant de l'honneur qu'un autre a mérité? Tes dars tant crains au ciel ne m'ont pas surmonté. Amour, c'est une dame, et non toy qui m'arreste.
Si tu veux t'honorer du prix de ma conqueste, Fay qu'elle me remette en pleine liberté. Puis pren pour m'asservir cet arc tant redouté, Qui de Jupiter mesme accoise la tempeste.
Je n'ay point peur de toy, celle qui me retient Par l'effort de ses yeux ton empire maintient; C'est elle qui te fait comme un Dieu reconnoistre.
Si je t'obefssois et t'ay craint par avant, C'esloit pour l'amour d'elle. On endure souvant D'un mauvais serviteur pour l'amour de son maistre '.
Je sens fleurir les plaisirs en mon ame, Et mon esprit tout joyeux devenir,
* Imité d'un sonnet italien qui débute par cette strophe : .
A che, cieco Fanciul cotante orgoglio?
A che di superbia si te mostri accesO? A madonua mi son, non a te reso :
Lei fu che ruppe del mio petto il scoglio.
LES AMOURS d'hIPPOLTTE. 141
Pensant au bien qui me doit advenir, Cet heureux jour que je verray ma dame.
Plus j'en suis près, plus mon désir s'enflaroe, Je ne puis plus ses efforts retenir :
Mais, ô mes yeuxl pourrez-vous soustenir Ses «liauds regars pleins d'amoureuse flaroe ?
Que me sert, las I si fort la désirer? Foi que je suis, veux-je donc espérer Qu'estant près d'elle ea repos je demeure?
Et près et loin je languis en tous lieux ; Mais, puis qu'il faut qu'en la servant je meure, Pour nostre honneur mourons devant ses yeux.
Ce n'est assez que soyez si bien née, Riche d'esprit, de race et de beauté, Que rhonneur saint marche à vostre costé, Grande, admirable, aux vertus addonnée.
En peu de jours la forte destinée Peut rendre, bêlas t vostre honneur surmonté : On ne sçaura que vous avez esté, Ny que le ciel vous ait tant fortunée.
Si vous voulez immortelle durer, Nul mieux que moy ne vous peut honorer, Et vos vertus à jamais faire bruire.
Je l'entrepren ; mais, pour plus m'animer, Permeltez-moy que j'ose vous aimer :
L'affection me fera mieux escrlre.
Mon Dieu, que de beautez sur le front de ma dame ! Mon Dieu, que de trésors qui ravissent les Dieux ! La clarté de son œil passe celle des cieux, Quand au plus chaud du jour le soleil nous enflame.
Mais, las ! de mille traits sa beauté nous entame, Trop sont pour les mortels ces trésors précieux, Et le soleil luisant qui sort de ses beaux yeux Respand tant de clarté, qu'il aveugle nostre ame.
lâtrange fait d'Amour 1 un objet à l'instant Me rend triste et joyeux, malheureux et contant, M'esclaire et m'esbloûit, me fait vivre et me tué.
Et voilà ce qui fait qu'en forçant mon ^vouloir, Je me banny, helas ! du plaisir de vous voir, Pour ne sentir le mal qui vient de vostre veuê.
ItS LRS AXOURS d'HIPPOLYTB.
Qu'une secrette ardeur me dévore et saccage, Et que, privé d'espoir, j'ayme, helasi vainement, Je ne m'en fasche point : je me plains seulement Que mon œil n'est plus clair pour voir vostre visage.
Que ne suis-je Foiseau ministre de l'orage, Qui tient l'œil au soleil sans fléchir nullement ? Je seroy bien^-heureux, voyant incessamment La divine beauté qui me tient en servage.
Le malheur qui me guide est plein de grand' rigueur» Un monstre horrible à voir ne me fait point de peur, Et je crain les regars d'une jeune déesse.
C'est Amour qui le fait, qui ne s'assouvit pas. Le cruel, de ma mort, mais veut que mon trespas Soit privé de tout point d'honneur et de liesse.
Pourquoy si folement croyez- vous à un verre. Voulant voir les beautez que vous avez des deux ? Mirez-vous dessus moy pour les connoistre mieux. Et voyez de quels traits vostre bel œil m'enferre.
Un vieux chesne ou un pin, renversez contre terre, Monstrent combien le vent est grand et furieux : Aussi vous connoistrez le pouvoir de vos yeux. Voyant par quels efforts vous me faites la guerre.
Ma mort de vos beautez vous doit bien asseurer. Joint que vous ne pouvez sans péril vous mirer : Narcisse devint fleur d'avoir veu sa figure.
Craignez doncques, madame, un semblable danger, Non de devenir fleur, mais de vous voir changer, Par vostre œil de Méduse, en quelque roche dure ^
L'arc de vos bruns sourcils mon cœur tyranniaans, C'est l'arc mesme d'Amour, dont traistre il nous martire
* Imité d\in sonnet italien qui commence par cette strophe :
A che pregti, superba, a un vetro fede? Se ben coœprender vuoi la tua beHeua, Specchiate m me : ch' è tanta sua grandezza. Quanto è l' inceildio mio, eh' ogn' attro ecceoe.
LES AMOURS d'HIPPOLTTE. Ifô
Et ne oroy point qu'en nous d'autres flèches il tire Que les traits de vos yeux si profits et si luisans.
De leur vive splendeur sortent les feux cuisans Qui font que tout le monde a peur de son empire ; Ses rets sont vos clieveux, où toute ame il attire» Ravie en si heaux nœux, si blonds et si plaisans.
C'est pourquoy ce vainqueur, qui par vous se ftit craindre, Ne sçauroit vous blesser, vous brûler, vous estraindre, Prenant de vous son feu, son cordage et ses traits.
Craignez donc seulement qu'en voyant vostre image. Vous ne poissiez souflârir tant d'amours et d'attraits. Et ne faciez, vaincue, à vous mesmes hommage.
STANCES
Lors que j'escry ces vers» il ne faut que Ton pense. Que trop audacieux je n'aye comioissuice, Du rang que vous tenez et de ma qualité : Car je jure vos yeux et leur puissance sainte Que je garde en eecy le respect et la crainte, Dont il faut révérer une divinité.
Aussi tant de vertus vous font toute divine, Et vos 4ouces beautez monstrent bien l'origine Que vous avez du ciel tout parfait et tout beau : Tous n'avez rien d'himiain, vostre grâce est céleste, Vos discours, vostre teint, vostre ris, vostre geste» Et l'Amour sans vos yeux n'auroit point de flambeau.
J'en parle asseurement : car je connoy sa flame. Qui souloit prendre vie aux beaux yeux d'une dame. Et qu'il me fist sentir lors que j'en fu surpris : Las! or' à mon malheur je l'ay mieux reconnue. Regardant fblement les traits de votre veuê, Qui m'ont bien sçeu punir d'avoir trop oitrepris. -
Or ne m'accusez point que je sois téméraire. Présumant vous aimer : car je ne sçauroy fiaire Qu'ailleurs tourne mon cœur, qui vous est destiné; Et, quand ce seroit faute aux mortels d'entreprendre D'aimer une déesse, on ne m'en peut reprendre : Le péché fait par force est toujours pardonné.
Las I on peut bien juger que c'est une contrainte, Ycu qu'Mi plus fort du mal dont mon ame est attainte, Je ne me puis garder de vous suivre en tous lieux, Et que, trouvant ma mort peinte en vostre visage, Mon triste désespoir, ma perte et mon dommage, Pour n'y connoistre rien, je me ferme les yeux.
J'ay fiait un fort rempart d'amonr et de conttane»
124 LES AMOURS d'hIPPOLYTE.
Contre le désespoir armé de violance,
Qui me fait mille assauts et ne me peut forcer :
Quelquefois de furie il fait brèche en mon arae ;
Mais presqu'au mesme instant vostre beauté, madame.
Accourant au secours, l'engarde de passer.
Je voudroy bien pourtant qu'il demeurast le maistre! Il combat mon saiut, que je ne veux connoistre. Mais, las ! je me repen de l'avoir désiré ; Car, biffli que ma douleur mortellement me blesse, Et que de mieux avoir je sois désespère, J'aime mieux vivre ainsi qu'en toute autre liesse.
Je délibère en vain d'une chose ad;^enué. Car, puis qu'outre mon gré mon arae est devenue Prisonnière d'Amour, que sert de consulter S'il est bon de le suivre, où s'il faut l'éviter? L'advis n'y vaut plus rien, monstrons donc de nous plaire Au chemin qu'aussi bien par contrainte il faut faire, Et courons la fortune. 0 Amour l désormais Mon repos et ma vie en tes mains je remets. Toy seul comme un grand roy commande en ma poisée, La raison et la peur loin de moy soit chassée, Et tant de vains re^ects qui m'ont trop retenu, Divisans mon esprit par un trouble inconnu.
Celuy qui sent de Mars sa poitrine échauffée, Et qui veut s'honorer de quelque beau trofée, Ne pallist estonné pour la peur des bazars, Mais voit devant ses yeux, par les rangs des soldars, La mort d'horreur couverte et de sang toute taintp, Et l'attend de pié coy sans frayeur et sans crainte. Moy donc qu'un plus grand Dieu touche si vivement, Et qui veux que mon nom vive éternellement, Pour avoir mon amour sur tout autre élevée : Moy qui ay tant de fois ma vaillance esprouvée, Graindray-je maintenant à ce dernier assaut ? Le fait que j'entrepren veut un courage haut. Constant et patient, qui souffre sans se plaindre. Qui durant sa langueur joyeux se puisse faindre, Qui sente incessamment quelque nouveau trespas, Qui se laisse brûler et ne soupire pas, Et qui, pour tout loyer des douleurs qu'il supporte. Ne puisse espérer rien qu'une douleur plus forte. C'est un labeur bien grand : mais rien n'est maltaise Au coeur qui comme moy d'amour est embrasé.
LES AMOUBS d'hIPPOLTTE. OR
Je veux donc poursuivi!* sans espérance aucune, Sans appuy, sans raison, sans conseil, sans fortune, Et d'Amour seulement je veux estre guidé : Un aveugle, un enfant, qui de^ja m'a bandé Les yeux ainsi qu'à luy, pour ne voir mon oifancA, Et qui de mon malheur m'oste la connoissance : Ou, si je le connois, il me trouble si fort, Que je suis le premier qui consens à ma mort.
Appelle qui voudra Phaëton misérable D'avoir trop entrepris, je l'estime louable; Car au moins il est cbeut un haut fait poursuivant, Et par son trespas mesme il s'est rendu vivant : J*aimeroy mieux courir à ma mort asseurée, Poursuivant courageux une chose honorée, Que lasche et bas de cœur mille biens recevoir De ceux que le commun aisément peut avoir. Mon esprit, nay du ciel, au ciel tousjours aspire, Et ce que chacun craint, c'est ce que je désire. L'honneur suit les hazars, et l'homme audacieux Par son malheur s'honore et se rend glorieux. Le jeune enfant Icare en sert de témoignage, Car, si volant au ciel il perdit son plumage. Touché des chauds rayons du céleste flambeau, Le fameux océan luy servit de tombeau.
Et depuis de son nom cette mer fut nommée : Bien-heureux le malheur qui croist la renommée. Destja d'un sort pareil je me sens menacer, Moy qui devers le ciel mon vol ose dresser (Voyage audacieux !); mais rien ne me retire. Car les ailes d'Amour ne sont faites de cire, Le plus ardant soleil si tost ne les fondra : Puis j'ay ce reconfort, quand ma cbeute advioidra. Que ceux qui sçauront bien où je voulois attaindre Envieront mon trespas plustost que de me plaindre.
COMPLAINTE
Sauvage loy d'Amour et de ma destinée I Las I on voit qu'un chacun fuit naturellement Ce qui le peut destruire : et mon ame obstinée Cherche ce qui me tuê et s'y plaist follement.
Je sçay que je me pers pour croire à ma jeunesse, Je voy par la raison que c'est trop m'abuaer. Inutile sçavoir <lont je ne puis uaer, Misérable raison dont la force est maistresse l
Quand le mal vient d'en haut, vaine est toute deffance.
126 LBS AM06RS d'HIPPOLYTE.
Mieux vaut doncq* que je cedde avec ce reconfort Que vos rares beautez excusent mon offance, Et que mon haut désir éternise ma mort.
Car, si Je meurs, madame, en vous faisant service, Jamais plus grand honneur je ne puis acquérir : Tous me recompensez en me faisant mourir, Pourveu que ma douleur par mon trespas finisse.
Aussi je ne me plains que me soyez cruelle, Mais, las ! je suis marry de ce qu'en me tuant, Et payant de rigueur mon service ûdelle, Vostre honneur peu à peu se va diminuant.
Car, si tost qu'on sçaura la perte de ma vie. Chacun, craignant son mal, loin de vous se tiendra Et vous accusera, quand il se souviendra Que vous m'aurez tué pour vous avoir servie.
Si donc ma passion n'esmeut vostre courage, Si vous n'avez soucy de ma ferme amitié, Au moins, en m'offensant, ne vous faites dommage ; Ayez de vostre honneur, et non de moy» pitié.