‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 47 sur 155 · DERNIERES AMOURS DE PH. DESPORTES · texte numérisé non relu

DERNIERES AMOURS DE PH. DESPORTES

Qu'il souffre incessamment, qu'il brûle et soit de glace, Qu'il seine aux cours des eaux sa peine et son esmoy, Qu'un bel œil soit son dieu, son monarque et sa loy, Et qu'en le bien servant des rigueurs il pourchasse ;

Qu'il ait l'ame hautaine, et qu'une belle audace L'affranchisse du peuple et le retire à soy, Que par ses longs travaux, son mérite et sa foy, 11 s'eleve un renom que le tans ne defface;

Que son heur des jaloux soit tousjours empesché, Que le flux de ses pleurs ne puisse estre estanché, Qu'il trouve à ses desseins la fortune opposée,

Et que du seul tombeau soit son mal limité! Ainsi chantoit Clothon, sa quenouille au costé, Commençant de mes jours la maudite fusée.

J'ay dit à mon désir : Pense à te bien guider, lUen trop bas, ou trop haut, ne te face distraire. Il ne m'écouta point, mais, jeune et volontaire, Par un nouveau sentier se voulut bazarder.

Je vey le ciel sur luy mille orages darder, Je le vey traverser de flamme ardante et claire.

Se plaindre en tarébuchant de son vol téméraire. Que mon sage conseil n'avoit sçeu retarder.

Apres ton précipice, ô désir misérable I Je t'ay fait dedans l'onde une tombe honorable De ces pleurs que mes yeux font couler jour et nuit.

Et TesperaBce aussi, ta seur foible et dolante, Apres maints longs destours, se voit changée en plante. Qui reverdit assez, mais n'a jamais de fruit.

Parmy ses blonds cheveux erroient les amoui'ettes, S'entrelaçans l'un l'autre, et ses yeux, mes vainqueurs, Faiseient par leurs rayons un juillet dans les cœurs, Et sur terre un avril tapissé de fleurettes. , Sur les lis de son sein voletoient les avettes, Contre les regardans décochans leurs rigueurs. Weux ! que d'heureux tourmens I que d'aimables langueurs ! Que d'hameçons cachez! que de flammes secretlcs!

Si tost que m'apparut ce chef-d'œuvre^es cieux, En crainte et tout devôt je refermay les yeux. N'osant les bazarder à si hautes merveilles.

Hais je n'avançay rien, car ses divins propos Me voleront d'an coup l'esprit et le repos, ^

Et l'amour en mon cœur entra par mes oreilles. É

D'une douleur poignante ayant l'ame blessée. Je ne puis en mon lict d'allégeance esprouver; Je me tourne et retourne, et ne sçauroy trouvei* De place qui ne soit de chardons hérissée.

Ne verray-je jamais que la nuict soit passée? Je suis au mois de juin, et pense estre en hyver. Leve-toy, belle Aurore, et fais aussi lever, Non le soleil du ciel, mais dl de ma pensée.

Ah! que dy-je, une nuict? tout un siècle est passé, Depuis que son bel œil sans clarté m'a laissé; Non qu'on ne parle plus de saisons ny d'années.

Je laisse au philosophe et aux gens de loisir, A mesurer le tans par mois et par journées, Je conte, quand à moy, le tans par le désir.

Vous n'aimez rien que vous, de vous^mesme maistresse, Toute perfection en vous seule admirant,

182 CLEOMICE.

En vous vosire désir cornmaioe et va mourant,' Et Tamoar seulement par vous mesroe tous blesse.

Franche et libre de soing, vostre belle jeunesse. D'un œil cruel et beau mainte flamme tirant, Brûle cent mille esprits qui, vostre aide implorant, Ifespronvent que fierté, mespris, haine et rudesse.

De n'aimer que tous mesme est en Tostre pouvoir; Mais il n'est pas en vous de m'empescher d'avoir Vostre image en l'espnt, l'aimer d'amour extrême.

Or TAmour me rend vostre, et si vous ne m'aimez, Puisque je suis à vous, à tort vous pi-esumez, Orgueilleuse beauté, de vous aimer vous mesme.

Qui voit vos yeux divins, si pronts à décocher, Et ne perd aussi tost le cœur, l'ame en'audace. N'est pas homme vivant, c'est un morceau de glace. Une souche insensible, ou quelque vieux rocher.

Qui ne voit point vos yeux doit les siens arracher, Et maudire le ciel qui ce mal luy pourchasse; Je ne voudroy point d'yeux, privé de tant de grâce, Car tous autres objets ne font que me fkscher.

On doute de ces deux la meilleure avanture. De cil qui pour les voir à la mort s'avanture, Ou qui, ne les voyant, évite son trespas.

Peârdre la vie est tout, c'est le dernier naufrage. Telle perte pourtant ne m'en priveroit pas. Car, qui ne les voit point, perd beaucoup davantage ^

f Plus j'ay de connoissauce, et plus je détermine De n'aimer rien que vous, seule digne de moy, Digne de m'enlacer d'une étemelle £oy, Et que tous mes désirs ayent de vous origine.

Belle race du ciel, ame claire et divine. Seule toute mon tout, ma créance et ma loy, Je respire par vous, sans vous rien je ne voy. Et, si j'ay bien ou mal, vostre œil me le destine.

< Traduction d'un sonnet italien qui débute par ces vers :

Chi vede gU occhi vostri, e di vaghezza

Non resta vioto al primo enconlro, e privo

De l'aima, puo ben dir che non è vivo* I J

Ne sa che cosa sîa grazia e b'ellezza. i

GLEOiriGE. 183

Que j'estoy malUettreux ne tous ooimoissant pas! Comme un qui ya de nuict, je chopoy tous les pas* Et prenoy pour ma guide une foible estinoelle.

liepuis, le ciel bénin, pour me recompenser, Me fit voir un soleil, dont la flamme est si belle, Qu'on n'en peut approcher seulement du penaer.

Vin

Cet œil du firmament tousjours resplendissant. Qui rend comme il luy plaist les saisons différantes, Père des animaux, des métaux et des plantes, Sans qui rien icy bas ne peut estre naissant,

Son voyage infini tous les ans finissmt, N'outrepasse jamais les ceintures ardantes Du cancre et de la chiévre, et, comme les errantes. Des vapenrs de la mer va son feu nourrissante

Mon soleil, qui sur l'autre a beaucoup d'avantage. De mes yeux A mon cœur fait ainsi son voyagé, Et sans outrepasser de mes pleurs se repaist.

Mais, ô belle planette! 6 ma flamme dernière l Helas ! vous le voyez, je suis, et m'en déplaist, Trop petit océan, pour si grande lumière.

Si par vostre beauté, digne d'une immortelle, Je sens geler mon ame et mon cœur oiflamer, J'en accuse le ciel plustost que vous blasmer : La faute en est à luy, qui vous forma si belle.

Et si, volant trop haut, où mon désir m'appelle. L'audace ou le malheur me contraint d'abysmer, - La faute en est d'Amour qui me fait vous aimer Et croire que la mort pour vous n'est point cruelle.

Mais, si vous me voyez devant vous tressaillir, Rêver, pallir, rougir, les propos me faillir, Et me dissimuler d'une feinte peu caute,

Me plaire en mes pensers, me séparer de tous. Et que vous ne croyez mon mal venir de vous. Je pense avoir raison d^accuser vostre faute.

Trois fois les Xaiithiens au tisu'de leur patrie Se sont ensevelis avec la liberté; Et le vaillant Caton d'un esprit indoAté.

184 CLEONICE.

Afin de mourir libre, est cruel à s Tîe.

L'espoQse de Syphax, du malheur poursuivie, Fuit en s'empoisonnaut le triomphe appresté, Et, d'un cœur aussi beau comme estoit sa beauté, Mourut l'Égyptienne, après estre asservie.

Que pensé-je donc faire, ô cfaetif que je suis ! Chargé de mille fers, mais plus chargé d'ennuis, Qui sens mon ame libre esclave estre rendue?

Il faut, il faut mourir, je suis trop attendant; Si ce n'est en Gaton ma liberté gardant. Soit comme Gleopatre après l'avoir perdue.

Si trop en vous servant, ô ma mort bien^aimée ! L'ardant feu de mon cœur éclaire et se fait voir ; Si Ton dit qu'A son gré vostre œil me fait mouvoir. Et que de vous sans plus ma vie est animée ;

Une si pure ardeur, qui n'a point de fumée. Devant tqus peut reluire et monstrer son pouvoir. Tant de vers, qui si loin mes douleurs font sçavoir, Sont des arcs que je dresse à vostre renommée.

Jadis entre les Grecs, quand l'honneur y vivoit. Le vainqueur des vaincus maint trophée élevoit. Fait d'étoffe légère et de peu de durée.

Mais moy que ma deflfaite a rendu glorieux, Bien que je sois vaincu, j'élève en divers lieux Maint trophée immortel pour vous rendre honorée.

0 journée inconstante, heureuse et malheureuse, Extrême en tous les deux I Inconstant cmnme toy. Je ne sçay si maudire ou loijer je te doy, Tant tu m'es à la fois et douce et rigoureuW !

Fut-il onc aux enfers ame si douloureuse? Les cieux ont- ils un dieu si fortuné que moy? Mille extrêmes faveurs ont bien-heure ma foy, Mille extrêmes rigueurs la rendent langoureuse.

Ne puissé-je jamais de toy me souvenir ! Mais puissé-je tousjours ce penser retenir. Qui durant mon exil si doucement me touche.

Que d'estranges chaos en moy se remesloientl Son propos me chassoit, ses yeux me r'appelloient : Dieu que j'ayme ses yeux et que je hay sa bouche !

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