‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 49 sur 155 · EPIGRAMME · texte numérisé non relu

EPIGRAMME

Privé du bel astre amoureux A qui mon ame est asservie, Entre mille ennuis rigoureux Le dueil ne peut m'oster la vie.

Au retour, par contraire effort, Si l'aise d'esprit ne me prive, Liesse ou douleur excessive Ne suffit pour donner la mort. *

Ceste belle ennemie et d'amour et de moy. Qui presqu'en se jouant range tout en servage, A pour soldats choisis et pour riche équipage L'honneur, la chasieté, la constance et la foy.

Un seul mauvais penser n'a place auprès de soy, La vertu toute vivo est peinte en son visage : Si bien que qui la voit levé au ciel son courage, Et des désirs communs n'esprouve point la loy>

Ses yeux sont deux soleils de beauté si parftûte. Que d'Amour et de Mars la lance et la sagette N'ont point tant de pouvoir contre une liberté.

La grâce et la douceur sont tousjours avec elle. Cette belle déesse, ah! non seulement belle, Ains Bellone et guerrière, ainsi m'a surmonté.

I>ouce fin de mes vœux, s'il vous plaist que j'eseiive Ces parfaites beautez, dont vous blessez les dieux. Faites tant que je puisse en vous tenir les yeux. Durant que je m'essaye à vous pourtraire vive.

Car il ne faut penser autrement que j'arrive Au moindre des beaux traits que vous avez des cieux, Veu qu'il sort de vostre oeil tant d'esclairs radieux, Qu'une si grand' clarté de lumière me prive.

Faites comme Phœbus, quand son fils s'approcha. Qui de son chef doré les rayons destacha,

CLEONICE. 189

Pour ne TesblOQyr pas de «e divine flame.

Shion je ne puy dire, en chantant vos beautez, Fors que je vey des feux et de grandes clairtex. Qui troublèrent ma vufi et brûlèrent mon ame '.

A la beauté du ciel vostre beauté j'égale : Le ciel en sa rondeur toute forme contient Et par son mouvemoit crée, esmeut et maintient ; De semblables effets vous estes -libérale.

Car vostre belle veuë, admirable et fatale, Crée en nous les amours, les garde et les soustient. Et tant de beaux pensers, dont l'esprit s'entretient, Ont leur mouvement d'elle et leur forme idéale.

Le clair soleil du ciel fait naistre en tournoyant Les fleurs, l'or précieux, le rubis flamboyant, Dont mainte dame après son beau chef environne.

Les soleils de vos yeux, mon esprit allumans, Y produisent sans fin perles et diamans, Dont j'espère en mes vers vous faire une couronne.

Le tans léger s'en fui t-sans m'en apercevoir. Quand celle à qui je suis mes angoisses console . Il n'est vieil, ny boiteux, c'est un enfant qui vole, Au moins quand quelque bien vient mon mal décevoir.

A peine ai-je loisir seulement de la voir Et de ravir mon ame en sa douce parole, Que la nuict à grand pas se haste et me la voile, M'ostant toute clarté, toute ame et tout pouvoir.

Bi^-heureux quatre jours, mais quatre heures soudaine;; ! Que n'avez vous duré pour le bien de mes paines ? Et pourquoy vostre cours s'est-il tant avancé?

Plus la joie est extrême et plus elle est fuitive ; Mais j'en garde pourtant la mémoire si vive, Que mon plaisir perdu n'est pas du tout passé.

* Traduction d'un sonnet italien dont voici le début :

S'amate, almo nrio sol. ch' io canti, o scriva L'alte bélletia, onde M ciel vol^e ornarvi, Opraie si, ch* io possa almen mirarvi, Per potervi ritrar poi vera et viva.

190 CLEONICE.

Cet habit trop heureux, qui sert de couverture Aux thresors qu'à bon droit sur tout je vay prisant, Bien que vous le portiez presque en vous desplaisanl, Croyez-moy, s'il vous plaist, n'est de noire teinture.

Car, ainsi que la nuê ou l'ombrage ne dure Aux lieux où le isoleil ses rais va conduisant, De mesme, en quelque Heu que vostre œil soit luisant. Le noir s'évanouyt ou change de figure.

Qui voit, comme je fay, vos regards enflammans, Juge que vostre habit est plein de diamans, Et que toute blancheur auprès n'est qu'un ombrage.

Donc, pour porter le dueil sans changer de couleur Et pour tenir la teiYe et le ciel en douleur, 11 faut cacher vos yeux et vostre beau visage.

xxiri

Ceux que trop d'avarice, on trop peu de sagesse. Dans un foible vaisseau fait sur mer voyager. Et qui cherchent la mort au rivage estranger, Poinds d'un sale désir qui n'a jamais de cesse.

Si le juste courroux de Neptune les presse. Et qu'ils perdent l'espoir par reflh>y du danger. Chacun à qui mieux mieux pour la nef décharger. Jette au milieu des eatix sa plus chère richesse.

Moy qui d'un beau désir me sentoy enflammer, Je m'embarquay joyeux sur l'amoureuse mer. Qui de flots et de vents aussi tost fut couverte ;

Pour décharger ma nef, j*ay franchement jette Tout ce qui m'estoit cher, l'ame et la liberté, Et n*ay point de regret d'avoir fait cette perte.

Voyant le beau soleil si clair et radieux. Qui couvre et qui destruit toute grande lumière, Ainsi qu'en l'Océan se perd toute rivière. Je ne me puis tâiir de le dire envieux.

Car tant de feux divins semez parmy les cieux. Voire sa propre sœur des astres la première, Perdent, s'il est présent, leur splendeur coustumiere. Et de leur déshonneur il se rend glorieux.

Le soleil de nos ans, qui foit fleurir ma vie.

CLEO Cf. 191

Gomme l'autre soleil n^est point touché d'eovie, Ombrageant les honneurs d'une moindre beauté ;

Ains, par l'aiiçable effort de ses flammes jumelles, Celles qui s<mt auprès en deviennent plus belles, Et tout objet voisin en rend plus de clairté.

Qui veut fermer l'entrée aux peu chastes pensées, Et par feu, comme Hercule, immortel devenir ^ Qui veut de beaux désirs son ame entretenir, Fuyant les vanitez du vulgaire embrassées ;

Qui veut au ciel d'amour voir ses ailes haussées, Et de tous .vieux ennuis la mémoire bannir, Vienne au jour de vos yeux s'il les peut soustenir, Beaux yeux, les doux meutriers de mes paines passées.

Quiconque ainsi que moy s'y peut ferme arrester, D'autres biens ne sçauroit son esprit contenter ; Tout objet du commun Toffense et le travaille.

Les tourmens ne pourroient l'en priver tant soit peu, Et, comme la vestale avait soin de son feu. Il conserve le sien de peur qu*il ne luy faille.

Je voy mille clartez et mille choses belles, Mais c'est tout par vos yeux, les miens ne sçauroient voir; Vostre eisprit tout divin me rend plain de savoir, Je voile au plus haut ciel, emporté sur vos ailes.

Vous me rendez gelé dans les flammes cruelles, Ainsi comme il vous plaist vous me faites mouvoir, Vous me donnez raison, jugement et pouvoir. Vous estes mon destin et mes lois éternelles.

De vous et non du ciel je reçoy qualité, D*un clin de vos beaux yeux je fay ma volonté, Vous me donnez l'essence et la forme première. .

Sans yous je suis pareil à cet œil de la nuit. Qui n'est de soy visible et qui point ne reluit. Si des rais du soleil il ne prend sa lumière.

Les combats renommez, les victoires hautaines Des dieux de vostre sang vous croyez surpasser, Comblant de feux mon ame, esclavant mon penser, Et triomphant d'un cœur soumis à tant de paines.

193 CLEONICE.

Mais la mort, qui se rit des puissances mondaines, Et qui les pesans fers des vaincus peut casser, Finira ma souffrance et vous fera cesser De tirer pour tribut de mes yeux des fontaines.

Ma cendre seulement alors vous restera, Une i^tre cœur félon A son gré traitera. Tandis que mon esprit, sans douleur et sans crainte.

Délivré de l'enrer où il fut tourmenté, ionyra bien heureux de vostre grand* beauté, En la face de Dieu si vivement dépainte.

Ces froideurs, ces dédains, celte agréable audacr, Ne peuvent pas assez pour me désespérer ; Ma foy fait en mon cœur l'espoir t&rme durer, Afin qu'amour tousjours y conserve sa place.

Ces propos tousjours pleins d'aigreur et de menace. Cet œil qui s'embellist de me voir martyrer, Ne feront que pour vous je sois lafS d'endurer. Que je n'aime ma peine et que je ne l'embrasse.

Vostre beauté divine adoucist tellement L'aigreur de mes ennuis, que je chante au tourment ; Je beny vos rigueurs, j'adore ma souffrance.

Ma foy, d'autre costé pure et sainte à jamais, Sert d'asseuré rempart à ma ferme espérance. Et fait que vostre amour en fln je me promets.

Bien que l'onde pesante et l'air humide et pront. Pour croistre leur puissance ayent débat à toute heure, La terre en leurs discords immobile demeure, Et du grand univers l'ordre ne se confbnt.

Aussi, bien qu'en mon cœur les soupirs qui se font, Ayent débat éternel avec l'eau que Je pleure. Leur quereleux discord ne fait pas que je meure : Avec un peu d'espoir mes esprits se refont.

Mais, si le feu léger les élemens excède D'un trop puissant effort, on verra sans remède L'air flambant, l'eau tarie et la terre brûler.

Las ! je crains que par trop dans mon ame il abonde. Et que je face au ciel tant de flammes voler. Que, nouveau Phaëton, je rebnile le monde.

CLEONICE. 193

Quand Tardante jeunesse, aux délices poussée, Cède à Tâge plus meur, moins amy du plaisir, Tout ainsi que le teint se change le désir. Et la raison commence à guider la pensée,

Des aiguillons d'honneur Tarae se sent pressée, Qui luy font tout à l'heure autre chemin choisir, Et celuy que l'Amour avoit sçeu mieux saisir, Se ri plus hautement de sa flamme passée.

Chacun lors, par le tans rendu plus advisé, Voyant l'âge qui glisse à la nuict disposé, Songe à faire retraite ains que le jour luy (aille.

Mais moy qui dois brûler aimant jusqu'à la mort. Plus je touche à la nuict, plus j'éloigne le port. Et moins j'ay de vigueur, plus Amour me travaille.

Ce bras qui m'a tiré tant de traits amoureux, Par qui ma jeune audace en triomphe est menée ; Ce bras tonjo^^rs vainqueur, ô fiere destinée 1 Est ouvert par le fer d'un barbier rigoureux.

Hais quoi 1 je yay plaignmt un coup peu dangereux, Et voyant vostre sang mon ame est estonnée. Bien que par vos rigueurs la mort me sent donnée. Et que n'ayez soucy de me voir malheureux.

Je n'aime rien si fort que ce qui plus m'outrage ; Vais las ! que le barbier n'en tire d'avantage. Si grande cruauté je ne sçauroy plus voir.

Sk)y-je espérer qu'un jour la pitié vous surmonte. Et qu'avecques mes pleurs je vous puisse esmouvoir, Vous qui de vostre sang (kites si peu de conte?

Simulacres divins, flammes saintes et claires. Qui luisez duis le ciel de son front spacieux. Et, comme le soleil, par vos traits radieux Dissipez la vertu des splendeurs ordinaires.

S'il est vray que tousjours les deux grands luminaires, Les flambeaux arrestez, ceux qui changent de lieux. D'une égale clarté luisent dedans leurs cieux. D'où vient que vos rayons soyent souvent si contraires?

Amour, pa« du tout, une fois seulement

194 CL^ONICE.

Leur imposa de luire, et depuis cobstamment Ils voDt gardant leur ordre et sont toujours semblables. Vous, les sphères d'amour, yeux, célestes flambeaux. Luisez de cent façons divers et variables. Mais doux ou courroucez tousjours vous estes beaux.

Vous qui fuyez les pas du vulgaire ignorant, Et par maints grands labeurs gaignez la connoissance Des secrets de nature, admirable en puissance, D'entre les faussetez la vérité tirant,

S'il est vray qu'à son bien tout homme aille courant. D'où vient que je sois seul suivant ce qui m'offance? D'où vient qu'en le sçachanl je n'y fay résistance, Mais que de mon bon gré je le vay procurant?

Ou, si c'est mon vray bien que d'adorer ma dame, Pour quoy son doux regard n'appaise-t-il mon ame? D'où me vient tant de glace et de brûlans trespas?

S'ils naissent de la voir, comment se peut-il faire Que j'y coure à toute heure, ardant et volontaire, Et craigne moins la mort que de ne la voir pas? «

STANCES

Soit que naon haut désir trop pront et trop ardant M'offusque les esprits et les aille bandant. Soit que devant mes yeux sans cesse elle revienne, Soit que sa belle veuê ensorcelle la mienne, Ou bien soit que plustost le ciel, qui Taime tant, Aille avecque les ans ses beautez augmentant, Ou soit que de mes pleurs elle se face belle. Je lùy trouve tousjours quelque beauté nouvelle.

Soit que son jeune cœur ne puisse estre adoucy. Soit qu'aux pleurs et aux cris il devienne endurcy, Soit qu'elle n'ait pitié d'un tourment qu'elle ignore, Ou soit que comme femme elle hayt qui l'adore, Ou soit que mon penser lui semble audacieux. Soit qu'elle veuille voir comment brûlent ses yeux, Ou qu'elle soit d'amour l'ennemie immortelle, Autant qu'elle est parfaite, autant elle est rebelle.

Soit que d'un feu si beau j'aime à me consumer, Soit que le tans m'ait fait aux maux accoutumer, Soit que mon entreprise assez me recompanse, Soit que l'esprit s'obstine en trouvant résistance» Soit que le cours du ciel m'ait donné cette loy.

CtBONIGE. 195

Soit que mon mai s'oublie alors que Je la yoy, Soit que tant de beautés ne la monstrent cruelle, Plus die est inhumaine et plus je suis fldelle.

Le feu de ses beaux yeux païf les ans s'esteindra; Peut-estre après ma mort douce elle deviendra; Mais plustost l'air du nord fera chaude la glace, Le feu sen pesant, la terre aura sa place ; Plustost les corps meslez seront sans changement, Plustost le premier ciel perdra son mouvement, Plustost se confondra la suite universelle Que ma foy se corrompe ou j'adore autre qu'elle.

Pour alléger mon esprit languissant.

Qu'Amour tenaille à secrettes attaintes, De quoy faut-il que je face mes plaintes, Quand de hauts cris je vay l'air remplissant?

De moy? Nenny; car j'estois impuissant Pour résister à dieux deîtez saintes, Qui par la force et par leurs douces feintes Eussent rendu tout brave obéissant.

De mes yeux? Non; par eux je voy ma dame. Et d'elle? Moins; elle fait qu'en mon ame Tous bas désirs par son feu sont estains.

Amour aussi n'eust sçeu mieux me contraindre- Que veux-je donc'' Rien, fors que je me plains Que je ne sçay de quoy je me dois plaindre.

CHANSON

Amour, oyant tant renommer La Venus qui me fait aimer, Entreprist vers elle un voyage; Tant il est désireux du beau !

Et se fit oster son bandeau Pour mieux voir si parfait ouvrage.

Alors rayy de tant d'attraits, Et naTré de ses propres traits :

« Sus, sus, dit-il, qu'on me rebande; Aussi bien, revolant aux cieux, 11 ne faut pas que je m'attande De voir rien d'égal à ses yeux. » '

196 CLBONICE.

Quand je vous voy si belle, ô ma douce adversaire! Je dy, d'estonnement et d'amour transport^ Si ma flamme doit croistre égale à sa beauté. Que sera-ce de moi? que faut-il que j'esperc?

Celle qui 1\]t promise au Troyen pour salaire, Cause du long débat si souvent rechanté, Qui tint les Grecs dix ans autour d*une cité, M'avoit tant d'hameçons pour les hommes attraire.

Quand en la mer Pon tique, errant en maints destours, Le Danube orgueilleux vient descliarger son cours. Il rend 4ong tans après douce l'humeur s^ée.

Vos beautez tout de mesmê, entrans dedans mon cœur, Destrempent doucement son amere langueur, Et parmy mes ennuis la liesse est meslée.

Pource que je vous aime à l'égal de mon ame, Je vous voy contre moy la haine entretenir. Or, si l'inimitié mon amour fait finir, Changeant de naturel, m'aimerez- vous, madame?

Mais en vain pour mon bien tel secQurs je redame, Car vous pourriez plustost amante devenir. Que pour quelque accident qui me sçeust advenir, Je sentisse en l'esprit moins d'amoureuse flame.

Le roc de vostre cœur, de glaçons remparé, Plustost s'éclatera d'un feu démesuré, Que l'ardeur qui m'allume en rien soit consumée.

Et puis j'ayme trop mieux vous aimer sans espoir Que, ne vous aimant point, à mon gré vous avoir. Car l'amant est tousjours plus divin que l'aimée '.

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