GL-8«N1CB
Je pars, non point de vous, mais de môy seulement, Car je laisse mon ame afin qu'elle vous suive ; Et ne vous éstonnez que sans ame je vive, Amour me fait mouvoir par son feu véhément.
Je ne vous laisse point à ce département, Bien que vous présumiez n'estre jamais captive; Car je vous porte au cœur si belle et si naîfve, Que n'avez rien en vous qui n'y soit vivement.
Mais pourtant ma douleur n'est par là divertir, Car j'emporte de vous cette seule partie, Qui rafraîchit ma perte et l'en fait souvoiir.
Puis je crains d'autre part, sachant votre rudesse, Que vous receviez mal l'ame que je vous laisse, Et que vous ne vueillez avec vous la tenir *.
DIALOGUE
Que sera-ce de vous, privez de la lumière, Pauvres yeux, dont le ciel vous contraint séparer?
— Nous ferons de nos pleurs une large rivière. Et serons tousjours clos si ce n'est pour pleurer.
Vous aurez pour confort Ifl pourtraiture sainte, Qu'amour en mon esprit viendra représenter.
— Au cœur tant seulement servira cette fainte, Mais rien, sinon le vray, ne nous peut conforter.
Cherchez doncques ailleurs plaisir qui vous contente, En tant d'objets divers, si plaisans et si beaux. — Lors que nous l'essayons, nostre douleur s'augmente, Trouvans au lieu de jour de bien petits flambeaux.
Trompez-vous, et croyez de ces lumières claires Que c'est le beau soleil qui vous peut consoler.
— On ne se trompe point en choses si contraires. Et nous ne voyons rien qui le puisse égaler.
Quel oiel noircy de pluye, ou quel ntaage espais^, Quel désert séparé, quel antre assez sauvage,
Imité d'un sonuet italiân qui débute ainsi :
Parto, non già di voi, pesro che unita Con voi l'aima riman, ma da me stesso; Ne voi restate, ch' io non pur da presso Vi porto, ma nel cor vivn e scolptla.
900 GLEONICE.
Me recelle, inhumain, Tair de ce beau visage,
Qui pleuvoit en mon cœur tant de feux et de traits?
Qui m'as si tost changé mon repos et ma paix En guerre et en discord, moif tans calme en orage? Qui de tant de ftireurs a comblé mon courage? Amour, conte-le moy. Las ! cruel, tu te tais.
Que je voivs porte envie, ô bois ! ô monts! ô plaines ! Hé ! que ne fait le ciel pour adoucir mespaines, Que je sois parmy vous en oyseau transmué.
En arbre, en fleur, en roc, en fontaine charapestre? Il ne m'en chaut en quoy, pourveu que je puisse esire Plus souvent esclairé des yeux qui m'ont tué.
De ces yeux rigoureux, où ma mort se peut lire, Contre ma volonté le ciel me tient absant. Je diroy pour mon bien, si mon cœur languissant Trouvoit quelque allégeance au feu qui le martire.
La fin d'un de mes maux est naissance d'un pire. Mon espérance est foible et mon désir puissant. Tandis, fleres beautez, qui m'allez meurtrissant. Soit mon bien ou mon mal, sans fin je vous< désire.
Clairs miroirs de mçn ame, yeux des miens tant aimés. Qui, si loin de noon cœur, tousjours le consommez. Roses que le soleil ne peut rendre seichées.
Filets d'or, chers liens de mes affections, Et vous, beautez du ciel, grâces, perfections, HelasI pour tout jamais me serez-vous cachées?
Demain j'espère voir la beauté qui m'affole, Et cet œil gracieux mon superbe vainqueur : Voir cette vive glace et m'en brûler le cœur, Et ravir mes esprits en sa douce parole.
Mais, ah Dieu ! que le tans légèrement s'envole. Alors qu'en la voyant j'adoucy ma langueur I Et qu'helas ! au cpntraire, il est plein de longueur, Quand pour en estre loin je pleure et me désole !
Que dy-je, en estre loin ? je la voy sans cesser. Et suis tousjours auprès du cœur et du penser : Car si la nuict cruelle au soir m'en fait distraire,
Mon esprit amoureux ne part point dé ses yeux, Gomme le beau soleil ne part jamais des cieux, Bien qu'il coure en tournant l'un et l'autre hémisphère.
CLKONICË. «MH
CHANSON
0 beaux ennemis de mon cœur, Yeux/ les boute-feux de nos âmes, Que vous estes pleins de rigueur I Vous n'aimez que meurtres et fiâmes.
Vos traits, de ma mort glorieux, Blessoient de bien plus douce sorte.
Quand Tespoir riant à mes yeux, De mon cœur vous trahit la porte.
Trompé, je me soumis à vous, Lors prives de toute rudesse.
Mais» las! pouviez-vous estre doux Estans les yeux de ma maistresse?
HelasI que veux-je faire? A quoy suis-je réduit? Quel malheureux destin ma fortune dispose ? Quel bandeau ténébreux rend ma paupière close? Quelle erreur furieuse à la mort me conduit?
Le pauvre laboureur semé en espoir de fruit ; Tout discours, tout effet a pour but quelque chose ; ie suis seul malheureux, qui rien ne me propose Qu'ennuy, perte, regret du dieu qui me séduit.
Des fortes mains d'Hercul' veux-je arracher la mas^ ' Humilier un tigre? échauffer de la glace? Non, il faut par raison corriger ma fUreur,
Et des griffes d'Amour retirer nostre vie : Si celle que je sers en a si grande envie. L'aimant sans espérance, aimons-la sans douleur.
On lisoit en ses yeux une paix étemelle, Lors qu'en sortant du ciel sa beauté m'apparut ; Et mon jeune désir follement y courut.
Gomme un gay papillon au feu de la diandelle.
Mes travaux endurez, ma liberté nouvelle. Mes desseins, mes sermens, rien ne me secourut ; Soudain tout me trahit, se rendit ou mourut. Dieux 1 comme une rigueur peut-elle estre si belle?
Depuis je n'ay veseu que comme elle a voulu, Bandé contre moi-mesme, à ma mort résolu, N'esprouvant que tempeste en la mer plus paisible.
Au gré des passions contrairement poussé.
fOf CLEONIGE.
Las ! fussc-je une roche en quelque mont glacé, Sans esti'e à tant de feux si yif et si sensible !
XLYII
Echo, nymphe jadis d'amoureuse nature.
Qui n'est rien maintenant c[u'image de la voix, Et qui dans ce val creux, caché d'un peu de bois, D'air et de bruit lasché pi-ens vie et nourriture,
Si tost que je' me plains du tourment que j'endure, Pour avoir désiré plus que je ne devois, Tu m'annonces mes maux, taschant si tu pouvois Me divertir de suivre une beauté si dure.
Quand en me souvenant du mal que j'ay passé, Je dis : Mais que seray-je ayant tant pourchassé? Chassé, me respons-tu d'un accent lamentable.
Et quand plus curieux du cours de mes malheurs, Je demande : Hél comment finiront ces clameurs? Meurs, est lors de ta voix l'oracle irrévocable' •
La garnison d'ennuis, qu'Amour fait demeurer En mon cœur pour sa garde, est si grande et si forte» Qu'il ne fout avoir peur qu'un seul soupir en sorte, Ne qu'il puisse en ses maux seulement respirer.
Si quelque heureux plaisir se veut avanturer D'approcher de mon cœur, afin qu'il le conforte, 11 esprouve à son dam qu'il se faut retirer; Car s'il veut passer outre, on le tuë à la porte.
Le desespoir sanglant, capitaine inhumain. Sans jamais se lasser, tient les clefs en la main. Et ne fait rien entrer que du party contraire.
Tous pensers gracieux il en a sçeu bannir; Mes esprits seulement n'oseroient s'y tenir. S'ils n'estoient affligez et comblex de misères*.
Imité d'an sonnet italien qui commence par cette strophe :
Già ninfa, or voce da le membra scossa, B da la voce altrui conforme imago, Cbe tra riposte vatti, d'aere vago Sol vai prendendo nutrimento e possa, etc.
- buité d'un soonot italien doirt voici les premiers vers :
E si folta la schiera de' martiri, Cbe in guardia dei raio petto ha j>osti Amore, Che ë tolto altrui l'entrare e Tuscir fuore, Onde si muoios dentro i suoi sospiri.
CLEOMlGE. a03
A peine un doux printans commençoit à pousser Le poil, au Heu de fleurs, au bas de mon visage, Quand, ainsi qu'un soleil sans nuê et sans ombrage, Vostre œil vint sa lumière à mon aroe élancer.
Ses rayons gracieux, luisans sans m'offenser, Escliaufferent un tans doucement mon courage : Mais, comme il poursuivit plus avant son voyage, De mille feux ardens je me senty presser.
Alors vint mon esté, qui, lasl encore dure, Dont le chaud flt mourir mon espoir en verdure. Sans que je puisse voir un seul de ses fruits meurs ;
Et croy que de tout point il eust séché mon arae, N'estoit qu'incessamment je tempère sa flame Des vens de mes soupirs et des eaux de mes pleurs.
Je porte plus au cœur d'amour et de tourmens, Qu'mi ne voit dans le ciel de luisantes images, D'eaux enmer, d'herbe aux pre;, de sablons aux rivages, Qu'un siècle n'a de jours, qu'un jour n'a de momens.
Ma bouche n'ouvre pas moins de gemissemens, Je ne celé en l'esprit moins de feux et d'orages, Mes yeux ne laschent pas moins d'humides nuages, Et moins mon estomach de brasiers vehemens.
Entre tant de sujets, de vaincus, de rebelles, Qu'Amour a fait gesner en ses Chartres cruelles, Je suis le plus maudit et le plus languissant.
Il a changé pour moy toute douce nature : Aux autres d'espérance il donne nourriture. Et de pur desespoir il me va repaissant *.
Qu'avançé-je en l'aimant, sinon que je fay perte De moy, de mes soupirs, de mes pas, de mon tans? Helas ! que ne 6«mi donc mes désirs moins oonstans,
' Imité d'un sonnet italien qui débute ainsi :
Nen ha tante, quant' io pêne e tormeiiti, Stelle iU:iel, Taere augeili e pesci J'onde, Fere i boschi, erbe i prati e i rami fronde, Gionii gli anni, hore i di, l'hure inomenti»
ibi CLEOKICË.
Manis qu'ainsy je m'élance à ma mort toute ouverte!
La douleur que pour elle en trois ans j'ay soufferte, L'ennuy séchant mon teint en son plus doux printans, A l'envy de ma foy mes douleurs augmentaus, La pitié de son ame assez m'ont découverte.
J'ay tant versé de pleurs qu'on marbre en fust c«vé, Dessus un diamant mon mal j'eusse engravé; Et je n'avance rien, tousjours elle est cruelle!
Le propre d'un sujet sans le sujet ne faut, Le feu ne seroit feu s'il cessoit d'estre chaud, S'elle estoit sans rigueur ce ne seroit plus elle.
LU
Si la vierge Erygone, Andromède et Gythere, Astres pleini» d'amitié, bénins et gracieux, Font le ciel plus aimable et l'embellissent mieux Que le noir scorpion, l'hydre et le sagittaire :
Pourquoy ne changez-vous ce courage adversaire? Pourquoy ne sont plus doux vos propos et vos yeux? Pourquoy, vous adorant, m'estes-vous à. contraire? Pourquoy me rendez-vous malade et furieux?
Quand vous m'aurez tué pour vous avoir aimée, Vous serez par les dieux en astre transformée, Haineux, rouge de sang, d'orgueil et de fureur;
Et tous ceux qui sçauront ma mort non méritée. Diront en vous voyant : 0 flambeau plein d'horreur; Tousjours des vrays amans soit ta fiame écartée I
LUI
EiiGn, l'Amour cruel à tel point m'a rangé, Que ma triste dépouille en cendre est convertie; Et votre ci-uauté ne s'est oncq' amortie, Que mon cœur par le feu n'ait esté saccagé.
Au moins pour le loyer de m'avoir outragé, Faites ainsi que feit la royne de Carie, Non par amour comme elle, ains pleine de furie : Beuvez le peu de cendre en quoy je suis changé.
La soif de me tuer s'éteindra dans vostre ame. Et ma cendre, qui couve une éternelle flame, Fera que vos glaçons se fondront tout soudain.
Hais ce qui plus rendroit ma douleur consolée, Feroit de me voir clos dans un tel mausdlée. Fut-il onc monument si beau que voetre sain ?
GL£OflIG£. f !I05
LIY
Ces pleurs tirez da cœur je l'offre en sacriflce, Pour fléchir ton courroux, Parque au cœur indonlé. Las! pardonne à ma darae, et par ta cruauté Ne fay point que d*Amonr la puissance finisse.
^ tu desires tant d'exercer ton office, Passe moy de ton dard d'un à Tautre costé Et de cette déesse espargne la beauté, Sans appauvrir nostre âge avec tant d'injustice.
Mais, si mon ardant cry ne te peut eschauffer, Et que, quoy qu'il en soit, tu vueilles trionfer De sa grâce divine et de sa forme estainte,
Sans oster aux mortels leur plus riche wnement^ Helasl oontente-toy de frapper seulement Celle que dans le cœur je porte si bien painte *.