DERNIERES AMOURS DE MONSIEUR DESPORTES
Torrc cfivNG^.R TAR i.*Airr:iEVa m v,r.nt. ivpacwox.
Ainsi soupireroit au fort de son martyre Le dieu mesme Apollon, se plaignant à sa lyce* Si la flécbe d'Amour avec sa pointe d'or Pour une autre Daphné le reblessott encor.
Geluy vrayment qui lit ces amoureuses plaintes. Sans que l'Amour lui fasse esprouver ses attainlp<(, Est un vivant rocher des plus mal animez, Qui par Deucalion furent oncques semez.
Que ce roc, que ce plomb, que cette froide souche. De sa profane main ces mystères ne touche ; Loin, qu'il s'en tienne loin, jusques à tant qu'un jour Il soit purifié par la llainme d'Amour, De peur que, s'irritant contre son arrogance, La fureur de ce dieu n'en fasse la vengeance. Comme d'un impudent, entrant conti'c son gré Dedans le sanctuaire à son nom consacré.
Tu ne dois plus douter, ô grand fils de Cyprinc, Que tout cet univers désormais ne s'encline . Au pied de tes autels, si par tout runivei*s Se respand une fois le son de ces beaux vers. Fussent-ils entendus au milieu des Tartares, Us moUiroient l'acier des âmes plus barbares. Et, si ton feu divin des monts estoit senty, Rendroient le mont Riphée en Aethne converty.
Comme loin quelquefois de péril et dé'paine,
L'n roy void d'une toar en la voisiné ptaini*
Ses soldats oombatans l'emietny surmonter,
Et l'heur d'un nouveau sceptre à son sceptre adjoii!(tcr !
Ainsi sans coup ferir ou perdre une aagette,
Tu te verras par eux toute ame estre sujette,
Et tomber à tes pieds tes ennemis deffaits
Par leurs simples conseils plus que par tes effets;
Tu seras comme Pirrhe, eux ainsi que Cinée,
Cinée à qui la gloire est encores donnée
D'avdir plus fait tomber de couronnes â bas
Par le vent du parler que luy par les combas.
Que tu vis en ton ame heureuse et glorieuse, Ou si non glorieuse, à tout le moins heureuse, Toy, quiconque tu sois, mémorable beauté Dont rimmortel honneur en ces vers est chanté Si c'est quelque plaisir à l'ambitieuse ame (Telle comme l'on dit qu'est celle de la femme) De voir voiler son nom jusques au firmament. Nul plaisir ne s'esgale A ton contentement. Tu vois comme Narcisse, en l'amoureuse paine. Qui, peinte en ces écrits, te sort d'une fontaine, Combien tes yeux sont beaux, et lors en t'admiranl» Peut-estre tu t'en vas toy mesme énamourant ; Puis voyant quels lauriers couronnent la mémoire Qui met entre les dieux ce chantre de ta gloire : Si tant d'honneur se doit, ce dis-tu dans ton cœur, Aux soupirs du vaincu, que doit-on au vainqueur ?^ Le héraut publiant aux olympiques festes Ceux de qui le laurier devoit ceindre les testes, Estoit-il plus vanté pour l'honneur de sa voix, Qu'eux pour la gloire acquise au milieu des tournoi*^? Seule je l'inspiray, quand j'en eus la victoire; Cet ouvrage est A moy, j'en mente la gloire, S'il est vray que la cause est mère de l'effet. Et celuy qui fait faire égale cil qui fait.
Ainsi dis-tu muette et, coupable en ton ame Du vif embrasement d'une si belle flame, Tu te plais de causer ces agréables cris. Et d'estre le sujet de tant de beaux escris; Mais ne te flatte point, ny toy, ny les doigts mesmes Qui se disent autïieurs de ces divins poèmes, Ne les avez point faits : cet œuvre est plus qu'humain, Os traits ne sentent point une mortelle main ; Amour, pour y conter ses douces amertumes, Les a luy-mesme escrit ^ l'une de ses plumes, >C souvenant du jour que son cœinr fîit touché
De ses traits plus aigus pour la belle Psiché. Ce Tut au mesme tans où l'on dit qu'esplorée L'alloit cherchant partout la belle Cytherée, Et lors que le troupeau des neuf savantes sœurs I/arresta prisonnier d'une chaisne de fleurs. Pendant qu'il ftit captif, il beut en leur fontaine, Apprist leurs doux mestiers et, soupirant sa paine , Chanta si doucement, que les bois d'alentour Vont encor racontant les amours de l'Amour. Je disois une fois à celle que j'adore : Ifaistresse, j'envoiray jusqu'au iict de l'Aurora Sur l'aisle de mes vers l'honneur de ta beauté, Et rien onc icy bas ne fut si bien chanté. Tes soleils, esclairans mes ténèbres passées, font germer en mon cœur tant de belles pensées, Que si ces fleurs d'espoir ne poussent point en vain, Mes vers ne tiendront rien d'un mortel esa*ivain. Seconde seulement le dessein que j'embrasse, Aidant de ta faveur le vol de mon audace ; Je montei*ay si haut sur l'aisle de ma foy, Que les plus haut-volans se verront dessous moy«
Ainsi, plein de 4'ardeur qui boûilloit en mon ame, Un jour, en me vantant, je disois à ma dame, A la rare beauté dont esclave je suis. Et pour qui, tout osant, l'impossible je puis.
Vais, ma dame, à ce coup je dédis ma promesse. Je nexhanteray plus; non, l:iî>re, je confesse Que je n'ay plus de cœur, ny d'esprit, ny de voix ; Mon audace première est morte à oestê fois. Ces beaux roots amoureux, ces traits inimitables. Qui tlecbiroient l'acier des cœurs plus indontables, .Et qui mesme pourroient les rochers allumer, H'ont du tout ravy l'ame au lieu de m'animer. Ils m'ont fait eux et toy sentir mesme dommage : Tu m'as oslé le cœur, ils m'ostent le courage, Non celuy qui m'enflamme é servir tes beaux yem^* Mais celuy qui vouloit pousser ton nom aux cieux. Pourquoy ? ce diras-tu. Pour ce que tant de gloire Fait bruire leur louange au temple de mémoire. Que qui, présomptueux, les espère imiter. Ressemble à Salmonée imitant Jupiter.
Amsi troublé de honte, et ue regret et d'ire, Itompit son flageolet l'audacieux satire, Apres qu'il eust ouy sur les tapis herbus Des prez arcadiens la lire de PJiœbus; Ainsi dedans un bois se taisrtomme charmée
Des autres oyselets la brigade empluméci Quand quelque rossignol fait redire aux buissons Les amoureux accens de ses douces chansons. Qu'un autre te promette une immortelle vie ; Quant à moy, despoûillé d'espérance et d'envie, Je prends icy mon luth, et jurant je promets, Par celuy d'Apollon, de n'en jouer jamais.
Lors que nous disputons le prix d'une carrière. -Et que nos concurrens nous laissent peu derrière. L'espoir de les passer encor en nous vivant Nous sert d'un éguillon, qui nous pousse en avant ; Mais quand, nous dcvançans d'une trop longue espace. Ils voisinent le but, nous devenons de glace, Nostre labeur n'est plus par l'attente adouçy Et, nous manquant l'espoir, le cœur nous manque aussi.
Que ferois-je aussi bien digne de ma promesse? Trahirois-je et cet œil et ce port de déesse, Et ces autres beautez que révèrent les cieux. Peignant d'un trait commun la merveille des dieux? Je suis seur, mon espoir, que pesant ton mérite, celle de qui la gloire en ces vei-s est descrite Ne te surpasse en rien, fors en ce seul bon-heur, De se voir célébrer par un rare sonneur ; Ces flatteuses couleurs, donnant à aa peinture Ce que peut-^stre au vif a nié la nature. En ont fait un miracle à qui rien n'est pareil Que l'éternelle idée, ou toy, mon beau soleil. Ainsi, l'un célébrant une feinte Cassandre, Et l'autre une Francine, ont presque fait descendre Jupitor de son ciel, pour voir si leurs beautés S'^altoient aux beaux vers qu'ils en avoient chantes^ Et toy qui sans flater n'a point d'égalle au monde, Pour la première place aurois-tu la seconde ? Et le faux éloquent, t'ostant ce qui t'est deu, Yaincroit-il en mes vers le vray mal deflt>ndu? Ah ! taisons-nous plustost que ceste honte advienne. Contraire à ton attente, aussi bien qu'à la mitonne; Soyons comme Pompée, ou rien, ou les premiers. Et, braves, dédaignons les vulgaires lauriers.
Tout beau, mon cœur, tout beau ! d'où te vient ceste audace De désirer ou rien ou la première place? Quoy? ne voudrois-tu point dans le ciel habiter, Si tu n'esperois estrc au ciel un Jupiter! Tu veux des mains d'Hercule arracher la massue. Meurs, ô folle espérance! avant qu'estre conceué, Et ne ressemble point ces escheleurs des cieux,
Qui, tendons aux plus hauts, sont eheuz aux plus bas lieux.
Ce. n'est pas d'aujourd'hui que tu devois deffeiulre
A ta jeune fureur d'oser tant entreprendre;
liOng-taus a que la muse et l'Apollon françois
Ont fait naistre icy bas ce qu'encor tu conçois.
Tant de divins esprits dont France est glorieuse
Te dévoient bien couper ceste aile ambitieuse;
Car qui s'attend à mieux qu'à ce qu'ils ont chanté,
Se forme un rien plus beau que la mesme beauté.
Donc adore leurs pas et, content de les sttivre, Fay que ce vin d'orgueil jamais plus ne t'enivre; Gonnoy-toy désormais, ô mon entendement 1 Et comme estant humain, espère humainement. Nos neveux, qui sçauront combien ta dame passe I^s charmes de ces vers avec ceux de sa grâce. Diront en t* excusant : Cestuy-cy fut un jour Plus fldelle amoureux que bon chantre d'Amour ; Servant une beauté des beautez la merveille, 11 voulut voir sa gloire à ses grâces pareille, liais le sort envieux à ses vœux s'opposa ; Cependant s'il ne put, on void bien qu'il osa.
Bertxld^.
* Jean Bertaiid ou lierUiul, nû à Gaeii, en lô32, se rendit cûièbrv par ses poésies galantes, qui lui aplanirent le chemin de la fortune et des honneurs. Il devint secrétaire et lecteur du roi, conseiller au parlement de Grenobb*, abbé d'Aunay, évéque de Séez, premier aumdnier de Marie de Védicls. Henri III fut assassiné en sa présence. Le caractère de ses œnvres changea quand il parvint aux dignités ecclésiastiques. Il admirait et jugeait Ronsard. Ibdame de Motlevilie, qui nous a laissé des Mémoires sur Anne d'Autriche, était sa nièce. Il mourut & Séez, dans le mois de juin ISli. Les éditions de ses œuvres publiées en i6S0 et 1625 sont les plus compilâtes.
EN FAVKUR DE CLEONICE