‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 6 sur 155 · ŒUVRES DE MONSIEUR DESPOUTES · texte numérisé non relu

ŒUVRES DE MONSIEUR DESPOUTES

Je n'aime plus les vers, et toute ma oolere Est de voir tant d'esprits, qui se meslent d'en fairr. Nous brouiller des papiers que pour livres on veni, Et ce sont loutesCpis des caprices de vent': Ces causeurs, despourveus de forces naturelles, D'un pluiQagie empninté se façonnent des ailes. Et comme oiseaux blessez ils s'élèvent en haut, Et puis tout à la fois la force leur défaut.

11 ne peut qu'une mère, en enfans trop féconde, N'en mette de boiteux ou de bossus au monde: Entre tant de i^meurs, que la langue a tous faits. On ne doit s'esbahir s'il en est d'imparfaits; Par le trop d'ornement sa gloire est oppressée, Gomme par trop d'cspis la moisson est versée. Les Muses ont perdu toute leur chasteté, Et comme on voit en tout nostre siècle efHrûnté, A ceste heure chacun met la main sous leur robe, Entre dedans leur temple et leurs secrets desrobe.

En ces âges naissans pleins de rusticité, Où les premiers mortels en leur simplicité Veirent d'un cœur contant, ainsi que de fontaines. Découler le nectar des montagnes hautaines, Et,. sans chaud et sans froid, un aimable printans Joindre la fleur, la fueille et le fruits tout tans; Lors que sans nul travail, aux hommes inutile, La terre aux plus oysifs se montroit plus fertile ; Ceux qui du mont Parnasse au ciel poavoient monter Du peuple étoient tenus enfans de Jupiter,

Comme es oracles saints citiyaiit à leurs paroles, Leurs images estoi^nt des autres les idoles ; On voyoit en leur nom des temples élevez, Et pour garder leurs corps on tenoit réservez Des tombeaux enrichis de pilliers et d'arcades, Qui soustenoient les lys et les roses muscades, Tandis que leurs esprits alloient eu d'autres lieux, Oà des astres plus nets esclairoient ' à leurs yeux.

Depuis que de ce Dieu la nourrice secrelte L'eut tiré doucement de son antre de Crete, Et qu'il nous eut donné .par des mois si diveiv. Apres de doux printans, de si flacheux hyvers; Que l'on n'eust désormais plus de fruit sans semence, Et qu'il faHut des loix pour garder l'innocence, Tous ces premiers honneurs, que l'on avoit rendus A cet art tout divin, ftirent presque peixlus; Les Roys pourtant encor y mettoient leur eatode. Vais, depuis qu'une langue est hors de senitude, . Et qu'il est tant de mois que chacim peut parler, Ce grand nombre de vers, qui sont bons à brûler. Des sçavans et des grands les esprits importune '

Et leur fait mespriser ceste gloire commune ; Pour dédaigner l'objet qui nous est le plus cher, C'est assez quand beaucoup en osent approchet".

Comme une fleur secrette, une odorante rose. Qui seule seurement sur l'espine repose, Dans un jardin bien clos, ou dans quelque verger, Qui n'est veu des troupeaux ni cognu du berger; Le soleil en fait cas et, rayonnant sur elle, Accroist de ses presens sa beauté naturelle ; L'aube, sur l'orient déployant ses habis, Sur elle de s(m sein fait tomber des rubis ; Ceste fleur en passant est de tous désirée, La fille en veut parer sa perruque * dorée ; Le rosio*, la cachant, montre de ne faittir A repousser la main qui la viendra cueillir. Mais, si par les troupeaux sa couleur est fam^*, Et par l'œil des bergers sa beauté profanée, Ses feuilles sans odeur tombent sous Teglantier, Et perd en un instant son ornement entier.

Ces pudiques beautez, é la fin trop fâchées De voir de gens de peu leurs faveurs recherchées, Leurs saints ruisseaux troublez, et par impunité

< Iteyonnaient.

* Chevelure.

Tout le monde attenter à leur virginité, Laissent le temple ouvert, et toutes en colère, En retournant s'asseoir aux costez de leur père, Abandonnent leur art sans honneur et sans pris. Profané par la voix de tant de bas espris.

Ainsi par les saisons tout fleurit et s'efface. Les choses pour un temps l'une h l'autre font placr, Et toutes à la fin cèdent au changement, Quand 11 n'est plus de lieu pour leur accroissement. Lorsque du plus haut ciel les Muses descendues Ifavoient qu'en peu d'esprits leurs flammes espandues, De leurs chastes amours les premiers inspirez Ouvrirent des trésors de la France admirez ; Vais, rien n'estant jamais parfait de sa naissance, Ils ne peurent trouver, parmy tant d'ignoranco. Ce qu'avecque plus d'art les autres ont cherché, Voyant par les premiers le chemin défriché.

Quand de si peu de mots la France avoit l'usagp, Cestoit estre sçavant que d'avoir du langage ; Rien ne se peut former et poliir à la fois, Et faut beaucoup de mots pour en faire le chois.

Ces esprits emportoient la gloire toute entière, Si tousjûurs la façon eust suivi la matière ; Mais souvent à leurs vers defailloit la beauti's Comme aux corps qui n*ont rien qu'une lourde santé. A ces vieux bastimens ils étoient comparables, ^Dont le fondement ferme et les portes durables De l'orage et des vents mesprisent les efforts, ^ Mais qui, sans ornement et dedans et dehors, N'ont nid esclat riant où l'œil se puisse plaire ; L'émail des chiffres d'or dans Ivs chambres n'esclairc ^ Ny des marbres divers la luisante clairté. Et n'ont rien qui ne soit pour la nécessité ; Non plus que ces guerriers vestus d'armes pesantes, Qui les pourroient avoir et bonnes et luisantes ; Mais voulant aux combats seulement s'asseurer. Ont soin de se couvrir et non de se parer.

Les derniers, qui vouloient s'esloigner de ces vices, Ont assis Apollon au throsne des délices, Nais de trop de liens contraint sa majesté. Luy qui, comme un grand Dieu, n'a rien de limité, Qui dessus tous les arts estendant son empire. De pompe et d'appareil par tout souloit reluire, En cet âge dernier, chassé de sa maison,

• Ne brille.

Se voit dedans l'endos d'une estroite prison, Et réduit sous le joug de pointes figurées, Souffre contre son gré ses bornes mesurées Par des jeunes esprits, dont le foible cerveau Veut produire à la cour un langage nouveau, Qui plaist aux ignorans, et nostre langue infecte De rymes et de mots pris en leur dialecte. Et comme ces pour traits de long-tans commencez , D'un pinceau délicat craintivement poussez. Qui ne sont relevez que par la patience, Monstrent en leur douceur plus d'art que de science Leurs vers ont par travail plus de subtilité Que de force requise à l'immortalité.

Semblables aux muguets plus soigneux du visage Que des effets d'honneur qui partent du courage. Car, comme ces beaux fils, remplis de vanité, Recherchent le parfum premier que la santé, Ces ignorans, fardez de paroles déjointes, Premier que leur sujet vont rechercher les pointes ; Si bien que les premiers sont trop près du berceau, Les derniers en naissant ont trouvé leur tombeau. Desportes, tout remply de lumière et de gloire, Qui de l'éternité limite sa mémoire, Ny trop près de la fin ny du commencement, Seul quand et la fureur a eu le jugement. Car, pour estre tousjours à lui-nicsme semblable. Il empesche qu'aucun ne luy soit comparable, Et sans monter trop haut ny trop bas dévaler. Fait qu'estant tout jégal on ne peut l'égaller. L'Amour n'auroit sans luy ny fiamme ny cordage; Et comme cet Amour débrouilla le nuage De la masse confuse où tout le monde estoit. Lors que chasque élément sans ordre combatoit, De tant d'esprits confus cet esprit nous dégage, Et la France luy doit la reigle du langage. On devient tout sçavant, quand on sçait l'admirer, Et cet œuvre si net ne se peut comparer Qu'à ce chemin de laict que marqua dans la nûe Geste belle Junon, quand, donnant toute nûe. Et sur un lict d'oeillets ses nymphes attendant, Hercule à ses tetins elle trouva pendant, Et veit à son réveil une sente blanchie, Des perles de son laict à jamais enrichie, Et des lys argentez, que la terre conçeut De la blanche liqueur, qu'après elle reçeut. Esprit, qui des plus grans les louanges surpasses,

Donnant dedans le sein des Muses et des tiraces, Tu nous Os un cliemin net et délicieux, Qui peut, en le suivant, nous mettre dans lescioux. Ces paroles d'amour qu'Amour t*a révélées. Plus pures que les lis qui croissent es vallées. Sont lis pris sur un mont où personne n'atteint, Qui ne perdront jamais la couleur de leur teint ; Car aux jardins du ciel ils ont eu leur naissance, Et plantez en la terre, à l'honneur de la France, D'une inmiortelle main, la mère des Amours Les va d'une eau de Meurthe arrouser tous lea jours.

Escrire encore après ees paroles divines, C'est bien auprea des lys approcher les espines ; Si ce qu'on peut de mieux, c'est de les imiter. Puis qu'il est impossible, il ne faut plus chantei'.

Rare exemple d'amour et des âmes fldelles, Qui mets dans nos -esprits des créances nouvelles De ton sexe, tenu pleifi d'inAdellité, Belle Anne, qui fais honte à la pudicité D'une qui, la perdant ', la rendit étemelle. Et fit quitter aux Roys leur terre paternelle ; Qui portes sur le firont un printans de beautez, Ouvrant devant nos yeux des fleurs de tous oostez ; Je ne laisseray {>as, belle et chaste matstresse, Avant que de mourir d'acquiter ma promesse. Sans espoir dn renom des autres attendu. Et tandis que je vay chercher ce qui t'est deu, Gomme un, qui de rAmom* comme moy tributahne. Se rencontre en resvant sur une eau solitaire. Et parmy tous les lieux d'un désert écarté, Songeant UmsJQurs aux yeux, roys de sa liberté, Voit dedans le crystal de ceste onde de verre Les monts, les prez, les bois, comme il fait sur la terre ; Dans ce livre, tout plein de nos affections, Contemple mon tourment et tes perfections.

Dbs Yvitiacx*.

' Perdant ht boale.

' Nicolas Vauquelift, seigneur des Yvetnaux, lib du cêlàbro Vauqudiin de la Fresnaie, vint au monde en 1558, et niounU à quatre-vin^t-dix ans. Il éleva le duc de Vendôme, fils de •Henri IV et de Gabrielle d'Eslrèesi plus tard, il devint précepteur de Louis XHI; mais ses mœurs licencieuses le firent renvoyer de la cour. Il mena dès lors la vie la plus étrange, dans une belle maison du faubourg Salnt^Germatn, et passa trente-cinq ans avec une joueuse de harpe qu'il avait trouvée évanouie h sa porte. Il a écrit àt^ stai|c«St sonnets, et mitres poésies fugitives.

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