ELEGIE XVI
Lors que le trait d^^mour, sortant de voslre veuê, Passa comme un eselair mon ame à l'impourveuê. Et qu'en vos blonds cheveux mon cœur fut enlacé, Bien que l'or en parust nonchalamment tressé. Nouvel Epimethé, trop tard je devins sage; Apres le coup reçeu, j'en connu le dommage } Je pleuray ma fortune et« tout bas maudissant L'inévitable loy du destin tout-puissant. Je vey bien que mon mal estoit sans espérance ; Car, bien qu'Amour n'observe aucune diflferancc, Mesurant la noblesse à la fidélité, J'apprehenday pourtant noslrc inégalitét
I fioMièversenl.
Et, de peur que mon vol vous semblast lemeraire, J'étouffay ma douleur et convry mon ulcère, Espérant que le tans me pourroit alléger, Et mon nouveau désir en quelque autre changer. Mais plus en ces raisons folement je m'obstine, Plus le trait amoureux s'enfonce en ma poitrine; Je ne puis plus souffrir un feu si dévorant. Qui brûleroit plus fort moins j'iroy soupirant ; U faut que je me lasche aux regrets et aux larmes, Vous monstrant par mes coups le pouvoir de vos armes Les mortels en leurs maux aux dieux ont leur recours, De vous semblablement j'attens tout mon secours. Et davantage encor, je serois à reprendre. Si par ce feu couvert j'estois réduit en cendre, Faute d'ouvrir mon cœur de flamme suffoqué. Car bien que le trespas j'aye assez invoqué, Comme unique remède à ma playe incurable. Si me déplairoit-il, vous estant dommageable. Moy qui ne suis plus moy, que perdroy-je en mourant Qui puisse estre dit mien par discours apparant? Car mon esprit est vostre, et mon ame égarée Voile autour de vos yeux, de son corps séparée. Je perdroy seulement ma flamme et mes douleurs. Je perdroy mes désirs, mes soucis et mes pleurs, Et de tant de pensers la grand' troupe immortelle ; Vous perdriez quant à vous un serviteur fidelle, Que vos yeux seulement ont pouvoir d'animer. Et qui vous aime tant qu'il ne s'en peut aimer.
Las! si vous prétendez que j'aye fait offense D'oser tant entreprendre, écoutez ma deffense I La faute vient de vous et d'Amour qui m'a fait Gonnoistre, en vous voyant, un svget si parfait. Vous n'auriez pas raison de vous mettre en colère Pour ime belle erreur, que vous m'avez fait faire ; Au lieu de m'accuser, accusez vos beaux yeux, Riches des traits d'Aqaour, cruels et gracieux ; Accusez vostre teint qui la neige surpasse, Accusez vos cheveux et vostre bonne grâce, Et deffendez, madame, à vos jeunes beautez De n'emprisonner plus nos libres volontez.
Si vous avez désir de n'estre point aimée, ?ie voyez point le jour, demeurez enfermée, Tenez-vous dans un antre ou dans quelque rocher Encor vostre valeur ne se pourra cacher. Tousjours vous paroistrez en beautez la première Cai' partout le soleil découvre sa lumierci
t76 ELEGIES.
Las ! dés le premier jour que voslre œil me ravit, Et que mon jeune cœur sous vos loix s'asservit. Je As ce que je pu pour avoir délivrance. Et pour me rebeller de vostre obéissance; Je ne le faisoy pas de crainte d'endurer, liais la peur seulement de n'oser aspirer A à digne service agitoit ma pensée, Qui ne vouloit pourtant estre ailleurs adressée ; Car mon cœur, que le ciel vous a prédestiné. Aime mieux consentir au décret ordonné.
Et mourir par vos mains d'une playe honorable, Qu'esprouver l'appareil d'autre amour favorable, Veu qu'au seul souvenir de ces hauts pensemens, 11 se joué en ses fers et se rit des tourmens.
Soyez-moy donc, Madame, ou fiere ou gracieuse» ^'oyez ou ne soyez de mon mal soucieuse, Faites-moy recevoir la vie ou le trespas. Bref, croyez ma constance ou ne la croyez pas, Vous ne ferez jamais, favorable ou contraire, Que d*un si haut dessein j'essaye à me distraire. D'autres nouveaux désirs je ne veux plus avoir, Et quand je le voudroy je n'auroy le pouvoir. Au feu des passions ma foy se rend plus forte, Puis contre vos dédains ce point me reconforte. Si par vostre rigueur je meurs avant le tans, Veu ma témérité, j'auray ce que j'attans. Car aux hautes amours ceste règle est commune Qu'en tempeste et en calme on court tou^yours fortune.