ELEGIE XVII
Coimne le pèlerin, qui sent en son courage Un désir violant d'accomplir son voyage. Se reveille en sursaut et, comme il est poussé. Continué à grands pas le chemin commencé, Nesme, afin que la nuict son désir ne retarde, Parmy l'obscurité levé l'œil et regarde, Choisissant pour sa guide un astre au iirmameni, Sous la faveur duquel il marche asseurément; Pense bien remarquer la trace plus certaine. Maintenant passe un bois, maintenant ime plaine, Un mont, une vallée, un coustau séparé, Et va tant qu'à la fin il se trouve égaré; Tout chemin luy est clos, ne sçait qu'il doive faire; L'astre qu'il a choisi n'a la flamme assez claire
Et les autres flambeaux, par le ciel reluisans, Pour le bien radresser ne sont pas sufflsans. En fin la nuict s'envole, et Taube colorée Haste le beau soleil à la tresse dorée, Qui de ses clairs rayons l'univers resjouit, Et toute autre lumière auprès s'esvanouit. Lors il reprend courage et, joyeux, il salué Ceste clarté nouvelle à son secours venue. Se remet au chemin qu'il avoil délaissé, Et connoist de combien il s'est desadvancé.
J'en ay fait tout ainsi, j'ay suivy mesme adresse, Vray pèlerin d'Amour, dés ma tendre jeunesse ; Car mon âge si tost du printans n'approcha, Que ce dieu contre moy mille traits décocha, Se fit roy de mon ame, eschauffa mon courage, Et me mit au chemin de l'amoureux voyage. Lors, pour servir de guide à mon ardant désir, La jeunesse me fit une beauté choisir, Qui s'ofi'rit favorable à mes yeux la première. Et que je reconneu pour ma seule lumière. Son ardeur doucement mon esprit erobrasoit. Je ne voyoy plus rien qu'ainsi qu'il luy pUisoit; C'estoit mon seul objet, mon désir et ma flame> Et sa seule influence avoit force en mon ame.
J'ay longuement erré parmy l'obscurité De mes sens aveuglez, suivant telle clarté; J'ay passé maint taillis et maint désert champestre, Esloigné du chemin sans me pouvoir connoistre; En vain mille beautez s'offroient devant mes yeux, Gomme astres gui la nuict vont allumant les cieux; Je n'en pouvoy lirer de plus seure conduite, El tousjours leur clarté me sembloit trop petilr;. liais, si tost que le jour de vos yeux m'esclaira. Mon cœur d'aise ravy ce soleil adora, Et connu tout soudain que la flane allumée Dedans moy paravant n'estoit rien que fumée ; De ma première erreur je fu tout asscuré. Et vey que jusqu'icy je m'e^ois égaré.
Car celuy qui ne suit vosli'e beauté si rare. Seul soleil de nos ans, peut dire qu'il s'égare; Son désir mal conduit erre sans jugement, Et He connoist d'Amour l'agréable tourment.
Il me souvient tousjours qu'en mon ardeur premioir, Lors que mon ame estoit autre part prisonuiere,' Je pensoy fermement qu'on ne sveut mieux aimer. Et n'eusse jamais ci'eu qu'Amour put enflamer
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Plus chaudement un cœur de sa vive estincelle, Ny qu'un parfait amant put estre plus Ûdeïle* Mais vos yeux m'ont appris que j^estois abusé, N'ayant de tant de feux l'estomach * embrasé, Et mis en mon esprit de pensers si grand nombre, Que ma première amour au prix n'estoit qu'un ombre Bref, je suis si pressé, qu'ores je connoy bien Helas! qu'au prix de vous je n'aimay jamais rien. Vrayment c'est bien raison que Tamour qui me tué, Passe toute autre amour qu'auparavant j'ay eue. Et qu'en vous adorant je croisse en loyauté. D'autant que vos beautez passent toute beauté, Beautez pleines de lis et de roses nouvelles. D'agréables langueurs, de flammes immortelles. D'amours, de doux attraits, de thresors précieux, Et des perfections que receioient les deux. Car tout ce que le ciel avoit mis en reserve De plus belle richesse, en vos yeux se conserve, Vos yeux si beaux aux miens, qui me donnent le jour, Et qui font qu'Amour mesme est embrasé d'amour.
Quant à moy, si je voy quelque autre damoiselle, Qui guide en cheminant les grâces avec elle. Qui ait les cheveux beaux, les yeux cruels et doux. Je dy qu'en quelque chose elle approche de vous. Mais non pas que pourtant elle soit si parfaite ; Car pour chef--d'œuvre seul nature vous a faite, Toujours on vous peut voir admirable exceller, Et à vous rien que vous ne se doit égaler; .\insi que la douleur qu'en mon ame j'assemble. Qui surpasisant toute autre à soy seule ressemble. J'ay toùajours jusqu'icy blasmé l'extrémité^ Mais je pers cet ad vis perdant ma liberté. Car vous voyant, madame, en beautez tant extrême, Je consens que mon cœur extrêmement vous aime ; Je veux qu'en vous servant il soufflre extrêmement Et le desavoAroy, s'il faisoit autrement. ^
Peut-estre quelque jour vous en serez touchée, Et, afin que ma mort ne vous soit reprochée, Finirez mes langueurs, aurez de moy pitié, Et recompenserez ma fidelle amitié.
0 dieux, si d'un tel heur je contente ma vie, Ne m'accordez plus rien de chose que je prie ! On ne me verra plus d'autres biens désireux, tl m'estimeray lors contant et bien heureux.
1 ^ pui:i'iiie-
Mais si, par mon malheur trop cruelle et trop flere. Vous ne vous fléchissez au son de ma prière, Sans plaisir,, sans confort, triste et désespéré, Je veux biasmer le ciel contre moy conjuré. Et maudire ma vie, où tout malheur abonde. Prenant congé d'Amour, le seul bien de ce monde. Car que me servira que je sois redouté. Que j*aye en mon printans maint effort surmonté, De m'estre veu le chef de si grandes armées. D'avoir des edhemis les campagnes semées, D'estre échappé vainqueur de cent mille dangers, D'estre le seul effiroy des princes estrangers, D'un roy si généreux avoir pris ma naissance. Courageux, indonté, d'invincible puissance ; Avoir dessus mon front semé tant de lauriers. Avoir jeune arraché la palme aux vieux guerriers, Jusqu'au plus haut du ciel planté ma renommée. Que le tans ny la mort ne rendront consommée, Bien voulu d'un chacun, bien craint, bien estimé. Si de vous seulement je ne puis estre aimé. Et si vous refusez de m'estre favorable? La grandeur sans amour est chose misérable.
J'aimeroy beaucoup mieux estre né bassement. N'avoir point tant de cœur, ny tant de sentiment, Que mon esprit fust lourd et mon ame pesante, Ma douleur pour le moins ne seroit si cuisante; Car plus un homme est grand et de gloire animé, Plus chaud est le brandon qiïi le rend consumé ; Et le mal qui le presse est beaucoup plus terrible, Que celuy du commun, qui est presque insensible. Puis je croy fermement qu'Amour victorieux A des flèches à part pour les rois et les dieux, Et ne sçauroy penser que les grands il surmonte, Comme le peuple bas, dont presque il ne fait conte. Las 1 de ses traits choisis mon cœur est traversé, 11 a tout dedans moy son carquois renversé ; Je suis sa trousse mesme et sa chaude fournaise ; Vos yeux et mes pensers en nourrissent la braise, Dont mon cœur languissant sera tost dévoré, Si par l'eau de pitié ce feu n'est modéré. Car, le voulant couvrir d'une froide apparence, Par ma discrétion j'accrois sa violence; De vous voir bien souvent ne faisant pas semblant, Quand je suis tout en feu feignant d'estre tremblant, Et me monstrant joyeux en ma douleur cruelle. Seul entre tous les grands qui mes amoi^rs receller
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Car eux communément au lieu de les celer, Trouvent mille sujets pour en faire parler. Où moy je les contrains et les cache en taion ame, Aimant mieux endurer que de nuire à ma dame, Et ne voulant qu'un peuple ignorant et sans loy Connoisse mes désirs et babille de moy.
Ceux qui sçavent comment à part je me retire, Que je me plais tout seul, que j'aime tant à lire Les passions d'Amour, ses effets rigoureux. Jugent tout aussi tobt que je suis amoureux. Ils le disent assez, mais ils n'ont connoissance Que vous me reteniez en vostre obéissance, Tant je sçay bien couvrir mon désir violant. Qui, las ! croist d'autant plus que je le vay celant ! Vais j'aime mieux souffrir une douleur plus forte. Que mon allégement quelque ennuy vous apporte; J'aime mieux me priver du beau jour de vos yeux. Fuyant ce que j'adore et que j'aime le mieux. Car j'ay ce reconfort, qui mon mal diminué. De penser que ma foy par-là vous soit connue. Et que la vérité de mon affection Se découvre aisément par ma discrdion.
Qui est de fermeté le plus seur tesmoignage ; Jamais homme discret ne sçeut estre volage.