‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 68 sur 155 · ELEGIE- XIX · texte numérisé non relu

ELEGIE- XIX

Vous qui, pipez d'Amour, d'erreur et de jeunesse, Adorez vainement une folle maistresse, Vous qui mesme sur vous n'avez plus de pouvoir, Vous qui sous bonne foy vous laissez décevoir, Vous qui prenez le blanc pour une couleur noire, Vous qui de vos malheurs bastissez une gloire Et qui, tout possédez de charme et de poison, Estes sans yeux, sans cœur, sans ame et sans raison-; Oyez le juste dueil d'une personne attainte. Oyez l'aspre courroux et Tardante complainte Du désolé Philandre, à bon droit irrité Pour avoir descouvert une infidélité ; Et pour avoir perdu sa jeunesse abusée, Servant fldellement une Aldne rusée.

Une fine Lamie, une peste, un venin.

Et tout le deshonneur du sexe féminin.

Un des jours de l'esté que la flamme étherée Brûloit de toutes parts d*ardeur démesurée, Ost amant furieux, qui sentoit au dedans De son juste despit les aiguiHons ardans Et les élancemens d'une forcenerie, Tombe du haut de soy, tout vaincu de furie, Sans parler, sans mouvmr, pal le et tout esperdu, Ayant avec l'esprit tout sentiment perdu. U ne pouvoit pleurer, encor qu'il eust envie De voir couler en pleurs ses amours et sa vie ; Mais, comblé de douleur, sans cesse il halletoit, Et son cœur mutiné pour sortir combatoit.

Il demeura long-tans ainsi vaincu de rage, Ayant les mouvemens, le geste et le visage D'un qui tire à la mort, lors qu'il va frémissant, Avec un gros hooquet les membres roidissant; Puis il revient un peu, rentrouvrant la paupière, Et monstre qu'à regret il voit nostre lumière, Tant il est las de vivre, et tant il a désir Que le ciseau fatal tranche son desplaisir. Mais, voyant que la mort n'abregeoit sa misère, Il saute sur les pieds transporté de colore. Pour saisir une espée et s'en percer le flanc, Ou pour plonger sa dague aux sources de son sang. Tenant le fer tout nu dans sa deztre meurtrière, Il fait sortir ces mots pour complainte dernière :

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Mourons, mourons, dit-il, punissons nostre erreur, Eschappons par le fer des dents de la (ùreur, Faisons rire une ingrate, et donnons quelque cesse Au regret éternel qui nous charge et nous presse. Las ! que J'aime la mort qui me peut secourir. Mais je maudy le ciel qui ne m'a fait mourir, Quand j'eatimoy son cœur estra un roc immuable ! La mort m'eust esté lors bien douce et favorable.

Achevant ces proposi comme il veut s'avancer, Pour le fer inhumain dans sa gorge enfoncer, Et qu'il court gayement à la mort toute preste, Il sent qu'au mesme instant un bon esprit l'arreste. Qui luy saisit le bras, qui le fait tressaillir, Qui luy fait le Cousteau de la dextre saillir, Et qui parle en son cœur disant en telle sorte :

Quelle extrême fureur hors de toy te transporte? Quelle rage te tient? quel brasier véhément Te dévore l'esprit, l'ame et l'entendement, Que tu vueilles périr d'une mort si cruelle, Pour l'impudicité d'une dame infldelle, Encor sans te vanger et sans faire sentir . Si de se prendre à toy l'on se peut repentir? Venge-toy pour le moins, puis d'un grand coup d'espée Mets fln à ton amour si laschement trompée.

Ainsi ce bon esprit l'amant dissuada, Et l'heure de sa fin par ces mots retarda. Au point que le soleil commoiçoit sa carrière, Monstrant ses cheveux d'or rayonneux de lumière. Ce chetif amoureux, amoureux et jaloux, Tout cuit de passions, de rage et de courroux. Se met à discourir en sa triste pensée Comme il pourra venger sou amour offensée. Cent mille tourbillons l'un sur l'autre amassez. Cent pensers differens contrairement poussez Luy livrent la bataille, et font dedans sa teste Un brouillement confus, tout bruyant de tempestc *, Neptune, en tans d'hyver, n'est point plus agité, Estant poussé des vents d'un et d'autre costé, Kt ne voit tant de flots et tant de vagues perses, Comme il roule en l'esprit d'affections diverses. Il ne faut point penser qu'il puisse reposer; Il rêve, il se despite et se sent embraser Le cœur tout à l'entour d'une nouvelle flame, I>ês qu'il se ressouvient des ruses de sa dame, De ses soupirs trompeurs, de ses mots déguisez, De ses yeux tant de fois feintement arrosez;

LIVRB I.

Et voyant, ô regret! sa feintise notoire, La croyant, il se fiische et se hait de la croire; Mais il la croit pourtant, et la doit croire aussi, Bien qu'en s'en souvenant il reste tout transi.

Or, quand ce souvenir à ses yeux se présente, Helas! c'est fait de luy, il crie, il se tourmente, 11 soupire, il sanglote, il est plus qu'au trespas Et despite sa vie ; il chemine à grands pas. Et cherche en ravassant les lieux plus solitaires. Pour maudire à son gré les destins adversaires. Il va de ses douleurs la terre ensemençant. De ses cuisans soupirs l'air s'eschaufife en passant. Et l'amoureuse Echo, d'aigre douleur contrainte, Parmy les rocs cavez respond à sa complainte.

0 féminin cerveau, dit-il en soupirant, Traistré, feint, sans arrest deçà delà courant, Contraire objet de foy, parjure et variable. Que celuy qui te croit est pauvre et misérable I Je t'ay creu toutesfois, aussi tu m'as fait voir Combien ton naturel est propre à décevoir. Hais, las 1 qui ne l'eust creu? cette aspre violance. Ces sermens, ces propos, tant vrais en apparence. Tant enflammez d'amour, tant chauds d'affection, Ces regards desrobez, brûlans de passion. Ces doux languissemens, ces mignardes caresses. Ces larmes, ces propos et ces longues promesses, Estoient-ce les tesmoins d'ime légère foy. Et qu'on favorisast les autres comme moy? Ah ! traistré et lasche cœur ! de quel masque hypocrite As-tu sceu déguiser ta volonté maudite.

Sans que par mon amour, ny par ma fermeté, J'aye peu retenir tant d'infidélité?

On dit que Cupidon n'est jamais saoul de larmes, Ni le dieu Thracien de meurtres et d'alarmes, Les abeilles de fleurs," les chèvres d'arbrisseaux, De rivières la mer, et les prez de ruisseaux ; Mais qu'on dise aussi-bien que la femme inconstante, De cent mille amoureux ne seroit pas contante. En a-t-elle un acquis, elle en veut un nouveau. Et jamais feriheté n'habite en son cerveau ; Animal plein de ruse, indontable et volage. If ayant rien dans le cœur qui s'accorde au langage.

Las ! je croy que les dieux ardamment courroucez, Un jour que les humains les avoient offensez. Firent naistre icy bas pour punir leur audace Et pour les travailler, la féminine race,

Ainsi que les serpens, les tigres et les loups, Aux mortels mille fois plus courtois et plus doux, Et comme on voit sortir, parmy les bonnes plantes, Des chardons inutils et des herbes méchantes.

Hé pourquoy la nature, et les cieux n'ont permis Que les hommes par eux, et d'eux mesmes amis, Sans toy, sexe imparfait, peussent avoir naissance. Pour ne te devoir plus ceste reconnoissance? Ainsi que nous voyons qu'un soigneux jardinier Ente sur un prunier les greffes d'un prunier. Un pommier sur un autre, et un chesne sauvage^ De ses jeunes rain seaux peupler tout un bocage; Ou comme le phénix, soy-mesme se brûlant. Sans finir par sa lin se va renouvelant. Mais enûn je m'arreste aux effets de nature. Qui tout cet univers conduit à l'ayanture, Par hazard, par fortune et par légèreté. Et qui se re^ouyt de sa diversité.

Quelle perfection faut-il espérer d'elle, Puis qu'on sçait que nature est q^esme une femelle?

Cessez pourtant, cessez, femmes de vous vanter De ce que vous pouvez les hommes enfanter. Et qu'ils naissent de vous, n'en soyez arrogantes; Les lys au teint d'argent naissent d'herbes puantes. On voit sortir des fleurs d'un fumier tout pourri. Et le bouton vermeil sur l'espine est nourri. Sources de tous malheurs, superbes desguisées, D'orgueil, d'ire, de rage et d'envie embrasées. Qui portez dans le cœur l'inconstance pour toy. Sans amour, s^ns raison, sans conseil et sans foy, Pleines de traMsons, téméraires, cruelles. Et des pauvres humains les pestes éternelles ! Ainsi crioit Philandre, embrasé justement, Donnant air par soupirs à son feu véhément. Et faisant de ses yeux deux bouillantes fontaines, Qui distilloient sa vie en distillant ses paines. Les bestes d'alentour s'arrestoient pour l'ouyr. Les oiseaux tous ravis demeuroient sans fuir. Attentifs à ses plaints, et par un doux murmure Les rivages prochains plaignoient son advanture; Les rochers et les monts de pitié se fendoient, Et jusqu'au plus haut ciel ses regrets s'entendoient, Regrets demesurez qui n'avoient point de trêve, Fust au point du matin, quand l'aurore se lève, Fust au plus chaud du jour, quand le soleil ardant, A moitié de son cours, nous brûle en regardant,

ZiH

Ou fust quand, tout suant d*avoir couru le monde, Il lave en TOcean sa chevelure blonde; Ou fust en plein my-nuit, quand les hommes lassez Sont plus profondement d'un fort sommeil pressez.

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