‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 67 sur 155 · ELEGIE XVIII · texte numérisé non relu

ELEGIE XVIII

Celuy n'avoit d'Amour essayé la puissance, Qui le fit un enfant privé de connoissance. Ouvert, sans fiction, sans yeux, sans jugement. Aussi nu de conseil comme d'aceoustrement ; Car, pour rendre une amour étemelle et secrette. Trompant les aiguillons de là tourbe indiscrette, 11 faut avoir des yeux, estre sage et rusé, £t se masquer le cœur d'un propos déguisé. Qui paroisse sans art, entier et véritable. Autrement une amour ne peut estre durable.

Ceux le sçavent assez qui, craignans les dangers Qu'apporte un haut désir, par leurs yeux messagers Font entendre à leur dame, à secrettes volées, L'ardeur et la grandeur des flammes recelées ; Et par tout autre part déguisans leur tourment, Monstrent de n'aimer point, discourent librement; Et soufflrans sans mot dire en longue patience. Attendent que le tans leurs douleurs recompense,

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Et qu'ils poissent un jour, pleins de félicité, Remonstrer sagement ce qu'ils ont mérité. Vais il est mal aisé que leurs tristes pensées, Ou de leurs yeux légers les œillades lancées, Ou quelque chaud soupir par mégarde lasché. Ne découvre à la fin ce qu'ils avoient caché.

Qui veut donc receler une amoureuse flame. Il faut qu'en adorant sa déesse en son ame, 11 feigne aimer ailleurs, et le feigne si bien. Que le peuple s'abuse et n'y connoisse rien ; Non le peuple sans plus,, mais la dame empruntée Doit estre tellement par sa feinte enchantée, Par ses brûlans soupirs, par ses mots déguisez, Et par ses yeux trompeurs de larmes arrosez. Qu'elle afferme en son cœur qu'il ne se sçauroil faire, Qu'une Venus nouvelle à soy le peut altraire.

Celuy qui sagement ainsi se peut former. Déguisant sa pensée, est seul digne d'aimer. Las! Je mérite donc d'aimer toute ma vie I Car je sçay décevoir la malice et l'envie Par fausses passions, je sçay bien soupirer. Je sçay de mes deux yeux deux fontaines tirer. Pour fléchir la rigueur d'une feinte maistresse; Je sçay faire le triste, accusant sa rudesse, Tenir les yeux en bas de mes pleurs tous lavez. Et monstrer que ses mots dans mon cœur sont gravez; Bref, je puis à bon droit me donner cette gloire Que, quand j'ay feint d'aimer, je l'ay peu faire accroire. Hais ce qu'il faut douter, ce chemin poursuivant Avec tant de labeurs, c'est que le plus souvant La déesse en nos cœurs saintement adorée. Pour loyer de la peine en feignant endurée, Juge tout autrement de nostre volonté.

Et prend la fiction pour une vérité, Si bien que cette amour sagement commencée Par une impatience est souvent délaissée.

Madame, en qui le ciel libéral a posé Tout ce qu'il reservoit de rare et de prisé, Estant sert de vos yeux, je ne dois avoir crainte Que vous pensiez jamais mon amour estre fainte, Car si le plus souvent je feins ne vous voir pas, Si, -craignant vous trouver, je tourne ailleurs mes pas. Si je n'ose en mourant vous conter mon marlire. Si prés d'une autre dame esperdu je soupire. Si je dy que je meurs blessé de sa beauté, Si le peuple me |uge ardemment agité,

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Et croisl que oesle amour toute autre amour efliMM, Helas ! vous sçaves bien qu'il faut que je le face, Encor que ce me soit un extrême tourment. Et qu'il ne m'est permis vous aimer autrement.

Si j'osoy me douloir des maux que vous me faites, Pouvoir parler à vous, voir vos beautez parfaites, Encor que vos propos me fussent rigoureux. Quel amant plus que moy se diroit bien heureux? Contant, je me plairoy au fort de ma soufh'ance; Car le bien de vous voir me seroit reoompance. Mais ce m'est im tourmant impossible à penser Qu'il Caille en mes travaux ma volonté forcer, Et brûlant, sans crier, d'une flamme secrette, Me priver, malheureux, du bien que je souhaitte; M'esloigner de vos yeux, n'oser m'en approcher, Et pour couvrir mon mal un autre rechercher. Toutesfois je le fais, afin qu'en cette sorte Vous connoissiez au vray l'amour que je vous porte Et, qu'estant de vos yeux vivement embrasé. Le plus fkscheux sentier ne m'est point mal-aisé.

Or de vous defifier que, sous ceste entreprise. Je poursuive une amour dont mon ame est esprise Et, qu'estant autre part, j'y reçoive plaisir, Plustost qu'y demeurer pour cacher mon désir, Vous n'auriez pas raison. Car cil qui vous a veuë D'attraits et de beautez si richement pourveuê Peut aller tout par tout sans crainte et sans danger Et, quoy qu'il voye après, il ne peut plus changer. De toute autre prison la vostre le délivre, Et le seul souvenir de vos yeux le foit vivre. J'en parle asseurémént pour l'avoir esprouvé; Car depuis que l'Amour dans mon cœur eut gravé Vostre divin pourtrait, qui causa sa victoire. De tout autre penser je perdy la mémoire; Je ne pense qu'en vous qui m'avez arresté, Et mon œil est aveugle à toute autre beauté. Vivez doncques, madame, à bon droit asseurée Que ma foy vous sera d'étemelle durée.

Je veux, sans varier, mourir en vous aimant. Cependant s'il vous plaist, pour mon contentement. Jugez si je supporte une douleur extrême. Feignant d'aimer ailleurs durant que je vous aime.

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