LIVRE II. S
Si de peu de saisons ma vie esl limitée,
Ayant d'un si grand roy la faveur méritée,
Je n'ay qu'assez ^'escu, mes esprits sont contans :
« Tous ceux qu'aiment les dieux ne vivent pas long-tans.»
Je jure par ton nom, qui m'est si doux à l'ame, Qu'un seul trait de douleur au trespas ne m'entame, Fors du mal qui t'afflige, et Tennuy de n'avoir, Te sexvant plus long-tans, témoigné mon devoir. Ce regret seulement suivra ma sépulture, Et par moy Lycidas le semblable te jure, Qui las ! toutes les nuits se lamente dequoy Le tans ne t'a fait voir plus d'effets de sa foy. Mesme la nuit dernière, en l'borreur plus espesse. Alors que tous mes gens de peine et de tristesse Gisoient appesantis, de mon œil non toucbé Des pavots du sommeil, foible, il s'est approché, Sanglant, la couleur palle et la façon peu gaye. Et couvroit de sa main la grandeur de sa playe. Helas ! bien différant de celuy qu'il souloit, Quand sa jeune beauté tant d'appas receloit !
Damon, me disoit-il, pour qui la destinée M'a fait dés mon aurore accomplir ma journée, Voicy ton heure proche, il te faut avancer; J'ay resté jusqu'icy pour ne te point laisser. Afin que, comme en terre, aux plaines Elysées On ne voye un seul jour nos âmes divisées. Mais devant, cher amy, que tu quittes ce lieu, A mon prince et au tien dy l'étemel adieu. Conte luy qu'en mourant j'eu sou nom en la bouche, Et que toufijours de luy le souvenir me touche, Regrettant de n'avoir, suivant ma volonté, Monstre de quelle ardeur j'adoroy sa bonté ; Dy luy que d'autre ennuy je n'ay l'arae oppressée, Mais fay-le prontement, car ton heure est pressée.
Je vouloy luy respondre alors qu'il s'envola, Et mon embrassemerit rien que vent n'accola.
Reçoy donc ce devoir dont pour luy je m'acquitte, Et croy que ta vertu ne fut onc mieihc écrite Qu'elle estoît en son cœur à toy seul réservé. Où jamais autre trait ne put estre engravc ! Croy, s'il te plaist, aussi que la Parque ennemie. Ni du triste Lethé l'oubliance endormie. Jamais en nos esprits ton nom n'eff'acera ; Un breuvage amoureux sa liqueur nous sera, Qui de tout autre objet emportant la semblance. En nous tant seulement lairra ta souvenance,
Sur les myrthes ombreux comme oiseaux volétans, Et tous deux â l*envy tes louanges chantans. Aux esprits bien-heureux nous les ferons entmdre, Qui, ravis, nous suivront afin de les apprendre, Et serons comme dieux en la troupe estimez, Au nom d'un si grand roy qui nous a tant aimez.
Beste, prince, invaincu ; que ton ame s'appaise, Afin que sa douleur ne trouble point nostre aise; Obeys sans murmure au vouloir du haut Dieu, Et de ma foible voix oy ce dernier adieu.
Adieu, chers compagnons dont la foy m'est connue ! Si le pouvoir me faut, TAmour me continué ; Aimez-moy donc tous||ours, et veuillez retenir. De Lycidas et moy l'étemel souvenir ; Et pour doux appareil de vostre ame blessée, Ayez incessamment nos noms en la pensée. Or adieu, Cieophon, adieu, mortel séjour! La mort m'oste à ce coup la parole et le jour.
Ainsi mourut Damon, l'ornement de son âge, Un Narcisse en beaux traits, un Mars en grand courage; Le ciel, qui pour sa gloire accomply l'a voit fait, S'il ne l'eust retiré, demeuroit imparfait.