‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 85 sur 155 · KT SA DESCENTE AUX ENFERS · texte numérisé non relu

KT SA DESCENTE AUX ENFERS

PAKTIE IMITÉE nB f-'ARIOSTE, l'ARTCE DE l/lNVENTlON DE l'aITIIEI'R

MONSIEUR DK VILLEROY*

Je sens d'iin feu nouveau ma poitrine allumée, Qui ne m'échauffe point d'ardeur accousiumée: Un subit mouvement que je ne puis douter Me ravit hors de moy, pour me faire chanter Je nesçay quoy d'estrange et difficile â croire, Quittant de Cupidon le triomphe et la gloire,

< Nicolas de Neuville, sei^'neur de VjUeroi. nîi en 15^2, d'une famille récemment anoblie. Son ;ûeiil et son père avaient administré les finances de Fr.inois I". Catherine de Médicis l'employa comme négociateur dans deux affuu'es importantes, eu Esp.^j^ne el en Italie. Devenu gendre de l'Anbeypine, il \oji succéda au ministère. Charles IX, qui lui témoignait la plu-< grande r.iveur, lui dicta son Traité de la CAasM et son Épi ire à Itonsard 11 oonlinua de remplir les fonctions de secrétaire d'État sous Henri Ht, Henri IV et Louis XIII. Villeroi mourut à Rouen, le S2 novembre 1617, pendant un voyage de ce dernier prince en Normandie. On a imprimé plusieurs f«»is ses Mémoires.

P.ODOMONT. 3"

Les tannes des amans, leurs soupirs et leurs cris, Sentier trop rebattu des poétiques esprits.

Villeroy, mon support, l'ardeur qui me commande Me veut faire entreprendre une tasche plus grande, La mort de Rodomont, le contempteur des dieux, Qui fit trembler vivant l'air, Ja terre et les cieux ; Qui fit rougir de sang les campagnes de France, (irand de corps, grand deforce et plus grand d'arrogance, Et comme, quand Roger aux enfers l'envoya, Caron tout estonné le voyant s'effroya, L'enfer trembla de peur, Pluton paslit de crainte. Et Proserpine aussi de frayeur fut attainte ; Megere en tressaillit et ses crins enlacez De serpens furieux se tindrent tous pressez. Tant cette ame enragée, inhumaine et terrible Faisoit de tintamarre et se monstroit horrible !

Un jour, à son malheur, ce brave roy d'Arger, Ainsi que l'on faisoit les nopces de Roger, Qu'on s'estoit mis à table et qu'on avoit pris place. Chacun selon son rang, son mérite ou sa race. Et que les chevaliers, sur la fin du repas, Devisoient seurement des périlleux combats, Des sièges, des assauts, des murailles forcées, S'égayans au récit des fortunes passées, Au fort de leur discours ce superbe arrivant, Voyant Charles à table et Roger plus avant. Fièrement les regarde et laschc une menace.

« C'est moy, dit-il, Roger; je suis le roy de Sarse, Qui viens pour le combattre, et qui te veux monstrer Qu'un si lasche que toy ne se peut rencontrer. Tu as trahy ta foy, tes amis et ton maistre, . Et misérable encor tu ne crains de paroistre Entre ces palladins, qui, selon leur devoir, Ne peuvent saintement entr'eux te recevoir, Car un si meschant traistre est digne qu'on le fuye, Et que le ciel vengeur par mes mains le chastio. Ainsi que je feray prontement devant tous, Si, plein de lâcheté, tu ne fuis mon courroux. Mais si tu n'as le cœur assez bon pour m'attendre, Choisis aveccjue toy ceux que tu voudras prendre. Quatre, six, douze, vingt, je vous le maintiendray, El de tes trahisons la vengeance prendray. »

U finit sa menace, œilladant réassemblée. Qu'une telle insolence avoit toute troublée. Les deux flls d'Olivier, Sanson, Renaud, Roland, Sentent mouvoir dedans xm désir violant

3S«J RODOMaNT.

De rabattiY. ror{^u«it de ce fier ad versai l'i». Mais Roger, point au vif d'une juste colère, (^rie après son hamois, au combat aninié, VA n'a presque loisir de se voir tout armé. Chacun pour l'assister soudain se met e» placr ; Marfize et Bradamant luy vestent la cuirasse, Charles luy ceint l'espée, et Naisraes et Oger KaiSQÎent autour du camp tout le peuple ranger.

Renaud tient son cheval, qui bat dû pi^ U terre. Qui blanchist tout son more, qui le masche et qui serre AucunesCois l'oreille, et d'un bannissement Témoigne que la guerre est son esbatement.

Roger monte dessus^ et Dudon qui s'avanœ \ chacun des guerriers baille une forte lance, De pareille grosseur, de force et de grandeur.

Lors des deux bouts du champ s'avancent de roidaur, Ne plus ne moins qu'on voit dedans un gras herbage Deux toreaui eschaulfez de l'amoureuse rage, S'éloigner l'un de l'autre et tourner bravement, Laissans tout le troupeau sa'isi d'estonnement. Les dames, cependant, aussi mortes que vives. D'un si soudain effroy tremblent toutes craintives, De la sorte qu'on voit les colombes en l'air, Qui tout en un instant ne sçavent où voler, Quand l'émeute des vents, la gresle el la tempeslo Les estonne et surprend, voulant faire leur queste- Chacun tressant de crainte et pallist pour Roger, Voyant le fler semblant du superbe estranger. Qui pique en l'abordant ; sous luy la terre trembla, Et croit^on que le cieL à l'abisme s'assemble.. Roger vient d'autre part, qui fait bruit en courant, (^omme le fiot grondant d'un superbe torrent.

k ce terrible choc, les deux lances baissées Jusques dans la poignée éclatèrent froissées, liais les coups sont divers : Rodomodt, qui donna Dans l'écu de Roger, seulement Festonna De la force du coup, sans luy faire nuisance; Car l'écu qui s'oppose au fer fit résistance. Roger semblabiement dans 1 écu s'adressa, Mais le coup fut si grand, qu'en outre il le faut sa, Bien qu'il fust bon et fort, et que la couverture Fust d'un acier luisant, bien trempée et bien dure ; Et ne fust que du coup Roger brisa son bois, * luy perçoit tout net le corps et le hamois.

Les chevaux* estonnex de rencontre si Aère, Mettent la croupe en terre et panchent en «rriere,

RODOHOM, :C'9

Da bride et d'esperon il» les fopi relever, Puis (rextrème fureur viennent «e retrouver, le coutelas «u poing, tous deux brûlans d'envio De voir leur sang en tenre et s'arracher la vie. Leurs harnois marteU» d'éclairs estinceloient, Ils tournent leurs ebevaux ainsi comme ils vouloienti Or' à gauche, or' i dextre ils cherchent l'avantage, Et tastent li^8 endroits pour se faire dommage.

Roger teint son espée au sang de Bodomont, Et celle du paye» rebondist conlremont Sur l'armure enchantée et ne peut, quoy qu'il faf<», Entamer la salUde ou le corps de cuirace; Dont il crève de rage, écumant, enflamma. Et fkit aussi grand bruit que le Ilot animé De la mer courroucée au tans qu'elle s'augment<>, Et que le ft^id byver par Les vents )a tourmente ; Car Roger, sans repos, le poursuit furieux, Empourprant de son sang la terre en mille lieux. Rodômont. qui blasphème et despite en soy^mesma La lumière et le ciel, d'une colère extrême. M^açantle dieu Mars, a soudain arraclu^ Son escu qui pandoit par lambeaux detranché, Le jette contre terre et, plein de violence, Comme un fort tourbillon en bruyant il s'avanci», Prend l'^spée à deux mains, qui siflle, en descen<iant De pareille reideur qu'un tonnerre grondant. Ou qu'un chesne ébranlé par l'effort de l'orage, Qui foudroie en tombant les trésors d'un bocage. Sur l'armet de Roger le coup est descendu Qui, sans l'enchantement, tout entier l'eust fendu.

Roger, tout estourdy d'une telle tempeste, Trois fois contre l'arron laissa pancher sa teste, Ne sçait plus où il «st, s'il est jour, s'il est nuit, Et tousjours Rodômont impiieux le poursuit, Et sur le raesme endroit un autre coup redouble, Qui fait que de Roger la lumière se trouble. Il laisse choir la bride, il ouvre les genoux, Chancelant et tombant; l'autre double ses coups Et martelle tousjours, car il ne veut attendis Que l'esprit luy revienne et se puisse deffendre. Mais, en continuant trop furieux et prompt, Son espée  la fin jusqu'aux gardes se rompt.

« Fay ce que tu voudras, sois moy tousjours contraire, Jupiter, ce dit-il, si ne sçaurois-tu faire, Ny toy ny tout le ciel contre moy conjuré, QÛf c« chetif m'échappe et demeure asseuré. ^

!SIO RODONflMT.

Ce disant il 8*approcbe, et hausse de la selle Roger tout éblouy, qui encores chancelle, Et ne se connoist point, privé de sentiment, Tant il est offusqué de cet estourdi^ient.

Rodojhont le sousieve, il restreint, il le serre, Et puis de grand fureur le jette contre terre Estendu de son long, et se rit de le voir. Pensant l'avoir privé de vie et de pouvoir.

Mais ainsi, conome on dit, que le lybique Antée Sentoit en combattant sa puissance augmentée. Lorsqu'il touchoit la terre, et, tel qu^l se levoit, Roger hatif se levé, et, se levant, il voit La belle Bradamant toute palle et troublée, Dont de hcmte et d'ennuy sa force est redoublée ; 11 a le cœur si gros et si plein de dédain, Qu'il conclut de mourir,' ou se vanger soudain.

Rodomont vient encontre, et Roger plus adestre La bride du cheval prend en la main senestre; De l'autre il le chamaille aux cuisses et au flanc. Et de cent mille endroits luy fait pisser le sang, Marteile coup sur coup d'un bras robuste et figrme, Et ne luy donne point un seul moment de terme. Le payen s'en estonne et ne sçait où tourner ; Car Roger ne veut point le laisser sejonmei*, Le presse et le poursuit à grand coup d'allumelle, ht semble qu'il acquière une force noutelle.

Rodomont, qui se voit en extrême danger, S'avance une autresfois, pour estourdir Roger Du reste de l'espée en sa main demeurée ; Nais il s'en donne garde, et d'une aroe asseurée, A chef baissé se coule et luy saisit le bras. Le démenant si fort, qu'il le fait choir à bas. Lors pront il se relevé, et l'estour recommence. Où l'art abandonné cède à la violence.

Roger tcusjours le suit, ne cessant de trancher. Et à coups de taillant l'engarde d'approcher.

Rodomont, tout brûlant de fureur et de rage, S'arme plus que jamais d'un généreux courage; Il rassemble sa force, il ramasse son cœur. Frappant son ennemy de toute sa vigueur A l'endroit de l'espaule, et du coup qu'il luy donne Roger, en chancelant, tout estourdy s'estonne.

Le payen veut entrer, mais le pié lui faillit. Roger plus que jamais courageux l'assaillit, l.e frappe en la poitrine, en la teste, en la face. Tant qiifî de coulenr ronge il teint toute la place ;

PO DOW ONT. 7>il

L'autre désespéré, comme un foudre élancr. Se jette sur Roger et le tient embrassé, Et luy de son costé restreint de toute force. Alors chacun des deux â qui mieux mieux s'efForco De choquer, de pousser, d'estraindre et se mouvoir, rioujoignanl l'artifice avec leur grand pouvoir.

Roger à ce combat est dextrenient agile, Et le lier Rodombnt, qui tout par tout distille £( qui pisse le sang par tous les lieux du corps, ÎS'a les bras si tendus ny les membres si forls; Tellement qu'à la fin, après mainte secousse. Maint tour et maint retour, Roger si fort le pousse, Mettant le pié devant, qu'il le fait trébucher Comme une grosse tour ou comme un grand rocher, Quand ils sont emportez par l'eflFort du tonnerre, Puis qu'avec un grand bruit ils retombent en terre. Roger sur l'estomach luy met les deux genoux Et d'un bras vigoureux luy donne mille coups, Euy fait crier le ventre, et le charge et le presse. liC harnois retentit sous le fer qui ne cesse. Comme aux mines de l'or bien souvent il advient Que tout ù l'impourveuê une ruine survient, Qui suffoque les ans, et lesiiutres à peine Peuvent ouvrir la bouche et r'avoir leur haleine : Le payen est ainsi, qui ne peut respirer. Ni des poumons pressez son haleine tirer.

Roger luy lient, vainqueur, le poignard à la face, Et d'une mort prochaine en parlant le menace, S'il ne se voulolt rendre afin de se sauver; Mais luy, qui veut plustost mille morts esprouvi'i' Que d'abréger sa gloire en allongeant sa vie, Fait voir en se taisant qu'il n'en a point d'envie. Il s'efforce, il remue, et met tout son pouvoir De renverser Roger et dessus luy se voir, Sans qu'avec tant d'efforts il avance sa paine, Car celuy qui le tient rend sa puissance vaine.

Qui a veu qnelquefois un mâtin renversé Dessous un puissant dogue, au dos tout hérissé, Qui luy tient de la dent la maschoire entnm(>e; Le mâtin se débat d'une rage enflamniée, Sa lèvre est écumeuse, il a les yeux'ardens, Et monstre en rechignant de grands crochets de denl.s; Il a veu Rodomont sous Roger se debatre. Qui voudroit s'il pou voit la fortune combatre.

maugrée, il écume et s'émeut tellement, <}u'rl se depestre un bras, dont tout soudainement

3iâ r.ODOMONI.

Du poignard qu'il tenoit il cherche par derrière A priver son haineux de la douce lumière.

Roger, voyant l'erreur où il peut encourir, S'il tarde plus long-tans de le faire mourir, - Dresse le bras bien-haut, puis comme une tempeste . * Desserre le poignard trois coups dessus sa teste,

Et autant sur le front tout rouge et tout souillé; Le cerveau tombe à bas du test écarbouitlé, Et l'ame eu blasphémant, orgueilleuse et despite, Vers l'ombfeux Acheron soudainement prend fuite, Abandonnant le corps qui roidist froid et blanc. Ondoyant tout par tout à gros bouillons de sang.

Le peuple, en s'estonnant d'une telle victoire, Elevé jusqu'au ciel le vainqueur plein de gloire. Chacun, à qui plus tost, le vient environner : On oit l'air tout autour du grand bruit resonner, Son nom deçà delà parmy les bouches vole. Et ce mot de Roger est toute leur parole. Les palladins courans viennent tous l'embrasser, Gharlemaigne le tient qui ne le veut laisser : Tout ravy de liesse, il le baise, il l'embrasse. Et d'un pleur agréable il luy baigne la face. Marfize en fait autant, So|^rin, Renaud, Roland, Dudon, (àriffon le noir et le blanc Anuiland ; La belle Bradamant, la guerrière amoureuse, Baise de son Roger la main victorieuse, Rassérène sa face et rallume ses yeux, I Kncores tous troublez du combat furieux.

Combien, lielas! combien l'amante désolée Sentit de dures morts durant ceste meslée, Tremblant pour son Roger, son cœur, son tout, son Dieu. Las ! qu'elle désira de se voir en son lieu ! Non que de sa prouesse elle eust aucune crainte : Mais le fier Rodomont ne donne aucune attainte Qui ne trouve son ame, et que son cœur bles.sé D'une tremblante peur ne devienne glacé. Maintenant, au contraire, elle est toute ravie, L'appelle son esprit, sa lumière et sa vie, Kt souhaltte en son cd^ur de voir la Un du jour, Pour cueillir le doux fruit de si parfaite amour.

Le peuple cependant à grands monceaux s'assemble Tout à l'entour du corps, qui de grandeur ressemble Le cyclope Etnean sur la terre estendu. Apres que le fin Grec l'eut aveugle rendu. L'un admire entonné son visage effroyable, L'autre admire sa barbe et son poil admirable,

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